Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Plaidoyer pro domo passablement énervé pour le Midi… et le visage de Meryl Streep.

2 Commentaires

Le catalogue «Collection» de Millésima arrive à point nommé… Drôle de timing, direz-vous. Il est vrai, mais la vente d’icônes du vin a ses secrets que seuls les initiés connaissent. À moins qu’il ne s’agisse d’écouler un stock un peu trop pesant pour des investisseurs qui ont du mal à tenir encore debout ? Ne soyons pas mauvaise langue car, malgré les apparences, les prix sont plus légers qu’il n’y paraît et nos amis les riches vont pouvoir remplir leurs caves.Jugez plutôt. Le catalogue consulté, on trouve pêle-mêle des Krug (1300 € pour un flacon 1996 de Clos du Mesnil), des Dom Pépé bizarrement beaucoup mois chers (295 € pour un 1995), des Salon autour de 350 € (le flacon de 1996) et, étrange, un RD de Boll 1996 à seulement 185 €. On déniche aussi des Bordeaux à prix bradés : 7750 € pour 6 flacons d’Ausone 2005, contre 5500 € pour Mouton (même quantité, même millésime), alors qu’à Barsac on a un divin Nairac 2007 (qui se souvient encore de Nairac…) au tarif de 678 € pour 12 bouteilles.Bien sûr, il y a des 2002 encore plus raisonnables (450 € pour 12 flacons de Pontet Canet, un cru en hausse depuis qu’il est entré en biodynamie) et des curiosités genre 6 magnums de Chevalier 1983 pour un peu plus de 1000 €, sans compter des « panachages de luxe » comme ces 4 prestigieux millésimes d’Yquem (1988, 1990, 1997, 2001), trois bouteilles de chaque, pour 5800 €.
Je zappe la Bourgogne en notant tout de même les 3 bouteilles de 4 grands crus 1997 à 1800 €, et quantité de belles maisons (Jacques Prieur, Labouré-Roi, Bouchard Père & Fils, etc). Puis l’Alsace entre en scène avec 6 bouteilles (trois fois 2 bouteilles) de SGN de Zind-Humbrecht à 1600 € et plein d’autres choix (Deiss, Hugel, Josmeyer).
Un peu de place pour le Rhône représenté par Chapoupou (12 bouteilles de 4 crus différents en 1998 à 1550 €), Jaboubou (1050 € pour 6 bouteilles de La Chapelle 2005) et Guigal (une seule Landonne 2005 à 495 €), entre autres… Tout amateur digne de ce nom va rêver en consultant les pages de Millésima sur papier ou sur la toile en attendant de dépenser ses derniers deniers dans les primeurs.

Et alors ? Alors, la France des grands crus se limite une fois encore au Bordelais, à la Bourgogne, à la Champagne et, à la rigueur, à l’Alsace et à la vallée du Rhône. Tant pis pour les autres. Pas de grands vins en Languedoc, en Provence, en Roussillon. Nada du côté de Madiran, de Bergerac ou de Cahors. Circulez, y’a rien à voir. Les grands vins à prix normaux, cela n’intéresse guère les négociants chics du Bordelais.

Soyons justes, cela excitait vaguement leur curiosité à une époque, mais c’est désormais fini. Ces petites appellations de m…. ne génèrent pas assez de fric. Les gars du Sud sont des poètes, des « hillbillies » tout juste bons à vinifier du rêve. On va me dire que le public n’est pas demandeur, que les vins n’ont pas de notoriété, qu’ils ne se vendent pas, que ces provinces obscures et lointaines manquent désespérément de terroirs, que leurs vins ne sont pas assez racés et que, s’il y avait des grands crus, eh bien cela se saurait nom de Dieu !

Alors allons-y. Sylvain Fadat, Aimé Guibert, Jérôme Malet, Catherine Roque, Olivier Julien, Alain Chabanon, Didier Barrral, Marlène Soria, Christophe Peyrus, Vincent Goumard, Julien Zermott, Basile Saint-Germain, Laurent Vaillé, Laurent de Besombes, Jean-Michel Alquier, Michel Louison, François Henry, André Leenhardt, Gilles Chabbert, Hildegard Horat, Thierry Navarre, n’ont qu’à bien se tenir et ls peuvent creuser leurs tombes dans la garrigue. En vrac encore, les frères Parcé, les Cazes, les Lignères, Reder, Mortillet, Orliac, Daurat-Faure, Clavel, Vidal-Dumoulin, Bergé, Gauby, Boyer-Domergue, Bories, Champart, Izarn, Poudou, Valette, Gardiès, Rimbert, Le Comte des Floris, Nicq, Kreydenweiss, Laguerre, Mocci, Pourtalié, Pithon, Yerle, Sénat, Soulié, Reverdy, Bizeul, Montès, Olivier Decelle, Pierre Cros, Négly, Pech Latt, Marfée, Foulaquier, l’Anhel, Zélige-Caravent, Gravilhas, j’en passe et des meilleurs, ne sont que de fieffés couillons. Des faiseurs de bibines, des bons à rien, vous dis-je. Et je ne cite pas leurs confrères de Provence, les Pibarnon, Tempier et autre Trévallon qui sont juste bons quand on les boit sur place et en rosé de préférence !

Certes, le guide de la RVF, celui de Bettane Desseauve et consorts accordent parfois quelques mérites à ces j’en foutre –même des étoiles pour certains – mais vous n’êtes pas encore au bout de vos peines les gars. Pas encore dignes d’occuper le rang des vins mythiques et iconiques. Patientez encore deux bons siècles. Ne vous plaignez surtout pas. Vous avez de la chance puisque vous n’êtes pour le moment que des curiosités. De vulgaires curiosités.

Je n’ai pas de compte à régler avec Millésima. C’est une maison pour laquelle j’ai de l’estime. Mais je prends cet oubli du Sud comme une injustice, une de plus, et cela, comme d’habitude me révolte.

C’est que ça me tient à cœur, le Sud. Depuis les années 80 où les gars des Corbières et du Minervois montaient à Paris avec leur fierté en bandoulière. Et pendant qu’ils montaient, moi je descendais pour aller voir de plus près. Putain, j’y croyais dur comme fer. Face à l’ignorance, je me réfugiais déjà dans la provocation. En publiant, par exemple en 1996 un petit livre sur les Corbières, grandissime massif, vaste réservoir de tant de terroirs. Ce fut un flop. Ou encore, dix ans plus tard, en sortant un maladroit mais sincère livre-plaidoyer volontairement intitulé « Les Grands Crus du Languedoc et du Roussillon ». Un bide.
Ou en vinifiant avec des amis un Banyuls «Terra Vynia» dans les années 90. Et en réalisant en 2009 avec d’autres complices mon premier vin « tranquille », un p’tit carignan frais et léger baptisé «Puch» sur une vigne moribonde achetée pour des clopinettes juste avant que ses anciens propriétaires ne l’arrachent. Vues panoramiques sur le Golfe du Lion, les Albères, le Canigou, les Aspres, les Corbières. Grillades et déconnades à gogo.

Que les méchantes langues se rassurent : il n’est point question de profiter de cet espace pour faire ma pub. Le dernier livre s’est mal vendu et il est déjà dépassé, hors actualité. On le brade. Quant au rouge, il n’y a que 500 bouteilles de 2009 sur un marché de copains qui nous font l’honneur de se l’arracher pour 8,50 €. Juste de quoi couvrir les frais d’entretien de la vigne. Pas de pub gratuite donc, ni aucun sentiment d’autosatisfaction. Juste la fierté de vous dire qu’à ma modeste manière, j’accompagne les pionniers, les mal-aimés, les sans grades du vin. La joie d’aller tailler et vendanger avec eux. Le plaisir de dire haut et fort «Vous voyez, j’y crois, car je les aime ces putains de vins et ces vignerons que l’on méprise tant ailleurs».

Bizarrement, alors que dans les années 80 et dans la RVF, je claironnais en solitaire que le Midi était la Californie française, je reste toujours optimiste.
Et fort heureusement, le Sud compte de plus en plus de supporters. Ce qui veut dire que les vins ne sont pas si mauvais. Il y a même sur place un nombre croissant d’étrangers. Venus d’Australie, de Grande-Bretagne, d’Alsace, de Bourgogne, de Lorraine, d’Irlande, d’Allemagne, du Val de Loire, des USA et même du Bordelais, ils sont nombreux à jouer les défricheurs de terroirs dans ce qui reste pour moi la région viticole la plus excitante au monde. On conserve les vieux cépages autochtones, on redresse les vieilles vignes, on isole les parcelles, on protège les sols, on vinifie à l’instinct, on cloue au pilori les croyances et les réserves des œnologues. Et croyez-moi, outre la Vallée de l’Agly, mise en vedette dans une dernière livraison de la RVF, quantité d’autres terroirs commencent à exploser ! Je pense aux Terrasses du Larzac, au Limouxin, au Cabardès, aux Aspres… D’ailleurs, je vous en reparlerai un de ces quatre.

Fin de l’état coléreux. Je m’apaise en revoyant le visage lumineux de Meryl Streep. Meryl, on a besoin de toi dans le Midi. Tu ferais une excellente vigneronne, j’en suis sûr. Et quelle pub ce serait pour nous que de t’avoir aux pieds du Canigou !

Michel Smith

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

2 réflexions sur “Plaidoyer pro domo passablement énervé pour le Midi… et le visage de Meryl Streep.

  1. On pourrait faire a peu pres le meme plaidoyer pour la Loire…
    Mais pour le consommateur amateur mais pas milliardaire, ces vignobles peu reconnus sont une aubaine!

  2. Je crois Denis qu’l s’adresse aussi à toutes les régions non-cités dans le catalogue Millésima, en prenant l’exemple que celle qu’il connaît le mieux. Mais je dis comme vous, heureusement pour le consommateur aux moyens limités que toutes ces régions ont été épargnés par la foliie spéculative.

    Petite remarque à Michel : en Bourgogne, Labouré-Roi grand nom ???? Il me souvient de quelques scandales quand-même

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