Bien avant les Romains, le vignoble carthaginois comptait déjà! Magon en témoigne.
Plus de vingt-cinq siècles de viticulture presque ininterrompue, qui dit mieux ?
Aujourd’hui, l’UCCV, alias Les Vins de Carthage, vinifie les trois quarts de la production nationale. À sa tête, on trouve Belgacem D’Khili qui, avec son équipe, a su transformer en quelques années un ensemble de coopératives vétustes en un outil performant. Les vins dégustés le confirment.
Magon
Agronome carthaginois du 7e siècle avant Jésus Christ fut très certainement le premier à écrire un traité d’agronomie de ce côté-ci du Tigre. Composé de dix-sept ouvrages à l’origine, la plupart des textes se sont malheureusement perdus. Plusieurs fragments retrouvés parlent avec une précision étonnante et une compétence prodigieuse de vignes et de viticulture. Magon y précise, entre autre, l’élaboration d’un vin doux issu de Muscat passerillé.
La vigne fut très certainement introduite par les Phéniciens venu de Tyr au 9e siècle avant JC. Très certainement parce qu’aucun texte n’en parle, seule la déduction autorise l’hypothèse. Les phéniciens fondent la ville de Carthage en -814. Venus de Tyr, ils colonisent les côtes méditerranéennes, y établissent des comptoirs commerciaux. Parmi les différentes denrées échangées, le vin et l’huile tiennent une place prépondérante. La vigne et l’olivier poussent chez eux, l’actuel Liban, depuis presque deux millénaires. En bons marins commerçants, l’établissement de sources d’approvisionnement bien réparties entre dans la logique commerciale. Les plantations des côtes ibères, gauloises et siciliennes le confirment. Carthage fabrique des amphores peu de temps après sa fondation, dès le 8e siècle. Il serait par conséquent des plus étonnants que la vigne ne remonte aux années proches de l’an -800 ! En plus, cela nous change de dire "les Phéniciens qui plantèrent la vigne…" au lieu des sempiternels Romains qui n’ont fait que reprendre à leur bénéfice les cultures déjà implantées. Attribuons leur toutefois le développement exceptionnel des mêmes cultures. Carthage n’y échappa pas ! Après la chute de la ville en -146, suivie de sa destruction presque complète, les Romains se sont empressés de tout reconstruire. Carthage devint le grenier agricole de Rome.
Muscat toujours
Magon en parlait, le Tunisien d’aujourd’hui en boit. De l’Antiquité à nos jours, la vigne y a toujours subsisté, avec des hauts et des bas selon les époques.
Les différentes dégustations sur place nous ont séduits par le caractère "plaisir" des vins. La Tunisie ne cherche pas à rejoindre le groupe des productions néo mondialistes stéréotypées, son choix s’est orienté vers les vins qui goûtent avant tout le fruit. Mais pour trouver la pureté du fruit, il fallait jeter aux épineux les oxydations et les dilutions endémiques. Une restructuration du vignoble et le lifting des caves de production, agrémenté d’un investissement important en matériel, ont transfiguré l’outil de production.
La cheville ouvrière
Pour passer des vins de coupage expédiés en vrac aux crus embouteillés, une volonté gouvernementale ne suffisait pas, il fallait l’homme de la situation ! En moins de six ans, Belgacem D’Khili, docteur en œnologie, a su transformer la production vinicole d’une façon significative. Première satisfaction, une qualité générale enfin établie et première reconnaissance, les médailles remportées aux dernières Vinalies.
Le suivi des entités viticoles a porté ses fruits. Cerise sur le gâteau, Monsieur D’Khili n’aime guère les vins boisés, voilà qui n’est pas pour nous déplaire.
Quelques vins dégustés (à l’époque)
Chardonnay 2005 Domaine Clipéa AOC Mornag
Doré à souhait, le nez légèrement beurré aux noisettes effilées, floral comme l’aubépine. La bouche grasse, encore plus florale que le nez, avec un rien de poivre, quelques fruits blancs et une grande fraîcheur. Un Chardonnay de cuve qui se boit sans arrière pensée. Ce vin a beaucoup de succès en Tunisie, depuis le relookage de la bouteille et la médaille, il s’en vend de plus en plus nous confie Belgacem.
Sol de calcaire argileux, vendanges manuelles à la fraîcheur du matin, macération pelliculaire pendant 16 heures à basse température, 12°C.
Magon rosé 2005
Premier millésime pour ce rosé gourmand, couleur saumon pâle, le nez anisé qui met en valeur les parfums de groseilles et d’agrumes. La bouche grasse et fraîche avec un accent minéral qui lui donne un regain de fraîcheur. Un rosé de repas fait majoritairement de Grenache, de Cinsault et de Syrah. C’est un rosé de pressurage direct, fermenté aux alentours de 15° à 20°C.
Magon rouge 2003 AOC Mornag
Grenat violet presque opaque, de la confiture de fraise, de cassis et de cerise assombrie de cacao, relevé de cumin et de cannelle. Le tanin souple et soyeux entoure le fruit respiré, un fruit plein de fraîcheur avec une jolie longueur. Les 70% de Carignan et les 30% de Grenache macèrent une semaine à une température de 25° à 28°C et ne voient que la cuve. Un vin de plaisir immédiat.
Vieux Magon 2001 AOC Mornag
Grenat, le nez grillé avec des traces d’herbes aromatiques, laurier, thym et sauge qui relève l’expression suave des pâtes de fruits noirs. La bouche goûte la vanille, mais garde une belle fraîcheur uù le fruité noir se taille une belle place parmi les tanins droits et serrés. La finale évoque les sirops de sureau et de cassis. Fait de Carignan et de Syrah élevés 12 mois en fûts de chêne.
Domaine Lansarine 1er Cru AOC Coteaux de Tébourba
Grenat foncé, cacao, raisin sec au nez moins expressif, mais à la bouche souple, légèrement vanillée à la première gorgée puis s’en va vers la datte et la figue sèches, la purée de pruneaux. Les Carignan, Mourvèdre et Syrah proviennent de l’arrière pays entouré de montagnes. Moins influencé par la mer, l’amplitude thermique jour/nuit y est plus significative. Ce vin s’élève six mois en barriques de chêne.
Le plus délicat pour la fin:
Muscat sec de Kélibia 2005 1er Cru AOC Muscat de Kélibia
Jaune pâle, il respire à plein nez la rose, l’orange amère, la mandarine et le jasmin. La bouche retrouve sans aucun souci l’envolée aromatique du nez, y ajoute la fraîcheur du cédrat et la saveur des poires fondantes. Un rien de poivre et de mélisse soulignent les parfums floraux et les goûts fruités. Les sols sableux mélangés de calcaire génèrent l’élégance des Muscats d’Alexandrie qui composent à 100% cette cuvée autant apéritive que conseillée sur quelques plats de crustacés, les viandes blanches et la plupart des fromages, sans oublier la cuisine tunisienne riche en senteurs, épices et saveurs.
Les vins tunisiens, des vins à découvrir !
Et bientôt le premier effervescent tunisien qui termine son élevage sur lattes. Composé à 100% de Chardonnay, il sent le seigle et la pomme à cidre avec de la marmelade de mirabelle, de rhubarbe et de cerise. La bulle est fine, d’une pétulance élégante. Lors de mon passage aucun nom ne lui était encore trouvé.
Ma’as-salama
Marc
