Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Terroir, forcément terroir!

3 Commentaires

L’avantage de partager ce blog avec deux Anglais, qui plus est pas trop bêtes, c’est qu’ils nous font réfléchir.

L’Anglais pas trop bête a de ces fulgurences… Bien sûr, il ne pense pas comme nous; parfois, ça agace, mais souvent, ça stimule. Ca nous évite en tout cas de tourner en rond dans les culs de sacs de la pensée que sont  nos sentiers battus et autres lieux communs (j’ai une promo sur les métaphores, ma p’tite dame; et avec ça, vous prendrez bien aut’ chose?).

Terroirs-1

Une caisse de Coume Majou à qui idenfie ce terroir

Perfide Albion et autres souverains poncifs

Car  l’Anglais, qui a eu la drôle d’idée de naître de l’autre côté de la Manche (eux disent Channel, mais c’est juste pour nous embêter, Coco); l’Anglais, disais-je, même quand il parle notre langue, la comprend autrement que nous.

Je veux dire, il donne un sens aux mots. Ce que nous, peuple supérieur et latin, peuple de grands poètes, de grands politiques et de grands administrateurs, nous gardons bien de faire. Chacun sait en France que les mots sont comme les promesses, ils n’engagent que ceux qui y croient.

C’est pour cela qu’on passera à notre ami David sa récente sortie sur le terroir. Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. Oser s’attaquer à un tel monument du vocabulaire français!

J’ai bien peur d’avoir embrassé par le passé la définition "holistique" du terroir à laquelle David fait allusion (celle incluant l’homme). En effet, en théorie, si la terre, le sol, le mésoclimat existent sans l’homme, c’est l’homme, à mon sens, qui révèle leur potentiel, en choisissant les cépages et les méthodes de culture.

J’ai eu naguère une vive altercation avec un autre membre des 5, mon ami Marc, à ce sujet. Lui défendait une définition beaucoup plus stricte. Mais comme il est Belge, je ne suis pas bien sûr qu’il ait saisi toute la subtilité du concept. N’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit: Marc, pas plus que le Belge moyen, ne souffre d’une quelconque infériorité au plan du QI ou du vocabulaire. Mais je soupçonne que comme pour nos amis anglais, il a tendance à prendre les mots au pied de la lettre. Question d’éducation.

Marc, David, pour plagier la vieille blague juive sur le lot de sardines, le mot terroir n’est pas un mot pour comprendre, c’est un mot pour faire joli. Ce n’est pas un mot pour décrire, c’est un mot pour faire du commerce…

Adoncques, je ne renie pas ma définition incluant l’homme, pour autant qu’on reste dans le théorique. Mais je me pose de plus en plus de questions sur la valeur pratique d’un concept si souvent rabâché aux pauvres passeurs de mots que nous sommes.

Invoquons la Vierge

Le terroir, c’est comme la Vierge Marie, il faut qu’il apparaisse de temps à autre pour qu’on y croit. Le problème, c’est que ces temps-ci, plus on en parle, et moins on le voit.

Bien sûr qu’il y a à Sancerre, à Pouilly, à Maury, à Arbois,  j’en passe et de moins beaux, plusieurs grands types de sols, que l’on peut identifier. Par facilité, on les appelle terroirs. "Le terroir des caillottes". "Le terroir des terres blanches". C’est peut-être un peu abusif, mais guère. Les  couches géologiques s’entremêlent, et ce que le géologue a du mal à départager, le vigneron le réunit sous un même mot. C’est acceptable.

Je ne suce pas les cailloux, je bois les vins. Même si j’ai du mal à comprendre l’interaction, comment le minéral passe dans la plante et les arômes dans le raisin, je constate certaines constantes, et dans une certaine mesure, empiriquement, j’adhère.

A ce titre, on peut donc parler du terroir d’une pente, d’un climat (au sens bourguignon, sanctifié par l’histoire), d’un domaine, d’un château… Et encore, il y a des contre-exemples; Yquem n’a rien d’un mono-terroir, et c’est justement la variété de ses méso-climats, le fait que tous les raisins n’arrivent pas à maturité en même temps, que les vendanges se font parcelle par parcelle, sur plusieurs semaines, qui lui confère toute sa complexité: on a donc là un cru (classé, qui plus est) composé de plusieurs terroirs.

Mais comment se fait-il qu’avec les mêmes "briques" de terroir, à l’échelle d’un climat bourguignon, par  exemple, les maisons,  les vins qu’on construit ne se ressemblent pas tous? Pourquoi tous les Clos Vougeot ne se valent-ils pas? Et de quel droit les plus mauvais partagent-ils avec les meilleurs le même nom de… terroir? Car de sol et de mésoclimat, on a vite sauté le pas, en France, pour parler de terroir à l’échelle d’une commune ou d’une appellation. D’une région, même.

En France, on n’a pas peur de ce genre de sauts. C’est la puissance de l’extrapolation. D’aucuns, à l’étranger, nous accuseraient d’escroquerie intellectuelle. Oui, mais le droit commun ne s’applique pas au génie français.

Et maintenant, invoquons l’ours

Nous, on aime se planquer derrière les mots. Il paraît qu’en vieux francique, le mot ours voulait dire "celui qu’on ne peut pas nommer". Parce que les mots sont magiques. Nommer l’ours, c’est l’invoquer, et donc, risquer de le faire apparaître.

Est-ce cette vieille peur francique? Toujours est-il que dans la France moderne, on a trouvé la parade: on invente des mots tellement vagues que les ours restent dans leurs grottes, et avec eux, toute réalité dérangeante.  La mise en avant de "terroirs" à l’échelle communale, voire régionale, c’est le consensus mou, comme le caramel du même nom. On fait nos petites affaires à l’abri d’appellations qui ne protègent que les médiocres, car les bons vignerons préfèrent utiliser leur nom comme étendard. On se gargarise de cet effet terroir démultiplié, et surtout, on fait semblant d’y croire.

Bien sûr, c’est mauvais pour le consommateur, auquel on fait prendree l’appellation pour une garantie de qualité minimale et de "typicité", d’authenticité par rapport à un terroir. Mais c’est bon pour une certaine forme de cohésion sociale. Et puis que de réglements, que d’administration, pour justifier tout ce fatras! C’est là que l’on retrouve la vraie grandeur de la France, capable de mobiliser d’énormes ressources intellectuelles et matérielles pour des concepts parfaitement creux.

Liberté, égalité, fraternité (jusqu’à un certain point)

C’est une constante de l’histoire. Quand il aurait fallu envoyer quelques navires et quelques soldats de plus pour ne pas perdre le Québec, la France investissait dans la Manufacture de Sèvres et se passionnait pour le chocolat.

Aujourd’hui, plutôt que de laisser chacun planter sa vigne et se planter s’il ne sait pas la conduire, la France veut continuer à réglementer les ceps comme s’il s’agissait de combustible nucléaire. "Tous unis pour refuser la libéralisation des plantations!" Les rouges, les blancs, les bleus, les verts, les politiques, les syndicats, tous se lèvent contre l’Europe, au nom de la France éternelle, celle de Colbert et de Courteline.

Le mot d’ordre: "planquons-nous derrières nos réglements et nos délimitations". Le vin n’en sera pas meilleur ni plus facile à vendre, mais au risque de la liberté, on préfère l’égalité dans l’assujétissement et la fraternité dans la routine. Depuis La Pérouse, la France n’est plus vraiment une terre d’aventuriers. Il faut dire qu’il a mal fini. Vanikoro, morne atoll…

Le lien au terroir

Il nous faut évoquer à présente le fameux lien au terroir. Car c’est  la base de l’AOP, selon la nouvelle réglementation européenne. Ce qui replace la thématique soulevée par David dans une criante actualité. OGM vins et Europe oblige, il va falloir que ce lien apparaisse dans les cahiers des charges des nouvelles ODG. On en rigole par avance. Je me demande déjà où Fitou va faire passer le lien entre ses deux morceaux d’appellations, ses deux méso-climats. Sous terre, sans doute. Et quel artifice on va trouver pour relier Chablis et Macon, sous le nom de Bourgogne. Mais je ne m’inquiète guère. Je suis certains que les fonctionnaires de la Commission Européenne chargés de mettre le bon tampon au bon endroit ne se poseront pas toutes ces questions idiotes. Qu’ils auront le sens des responsabilités sociales.

Il n’y a plus grand monde dans la presse française pour relever l’exploitation éhontée du mot terroir – sans doute la force de l’habitude. J’ai même vu accolés dans un article les mots "terroir" et "de Bordeaux". Terroir au singulier. Pour 125.000 ha. Quand on lit des choses pareilles, on ne s’étonne plus de rien.  Mais après tout, on entend bien parfois des gens vous dire des trucs du genre "j’aime pas les vins italiens"!

Moi, ce que je n’aime pas, ce sont les amalgames. Ni les faux-semblants.

Alors dans ce contexte, heureusement qu’on a les Anglais pour nous rappeller à l’ordre et au sens des mots.

Hervé

PS. Bien sûr, j’aime la France, mon pays, ses habitants, ses terroirs et ses territoires, d’un amour sincère et désintéressé. Mais pas aveugle.

PS 2. Merci à Marguerite Duras pour le titre de ce billet qui, forcément, ne veut absolument rien dire.

 

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Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

3 réflexions sur “Terroir, forcément terroir!

  1. On a tous le terroir qu’on mérite. Moi, le terroir m’habite ! Très chouette papier, Hervé. Belle idée que de l’avoir ressorti des oubliettes…

  2. Je travaille sur un terroir de gneiss, dans le Roussillon et je suis sur de ne pas faire les mêmes vins que mes voisins qui travailent sur d’autres types de sol. Ni meilleurs, ni moins bons, seulement différents.

  3. Et je vous crois. Je ne nie bien sûr pas l’existence du terroir, je conteste juste l’abus qu’on en fait quand on en parle pour désigner les régions de la taille du Bordelais ou de la Bourgogne…

    Hervé

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