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Laissez vivre les grands vins de Cahors

Il a presque tout dit, ce lundi, l’ami David, de notre virée à Cahors. Alors je ne vais pas vous infliger mes notes de dégu! Nous aurions bien quelques écarts d’un demi-point sur deux ou trois vins, mais qu’est ce que ça prouverait?

J’ai trouvé plus utile de vous donner mon sentiment général sur cette appellation que je redécouvre après 15 ans d’absence.

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Un nouveau jour se lève sur Cahors (Photo H. Lalau)

Car oui, je l’avoue, j’ai péché par indifférence pour Cahors, pendant toutes ces années. Au fil du temps, attiré par d’autres origines plus dynamiques, j’en avais un peu perdu le goût.

Et puis, voilà que je m’y intéresse à nouveau, cet été, au hasard de la dégustation d’un vin sans défaut, certes, mais un peu trop facile, et surtout trop peu Cahors – enfin, pour ce que je me rappelais du Cahors des années 80. C’était le Clos La Coutale 2009. Vendu pas cher et pas vieux au Super Casino de Beaumont de Lomagne.

J’ai été tellement surpris que j’en ai fait un billet sur mon blog. C’était ICI

A le lire, ce billet, le sang de Jérémy Arnaud (le Directeur Marketing de l’UIV Cahors) n’a fait qu’un tour. Estimant, non sans raison, qu’on ne peut juger toute une appellation sur un vin; mais aussi, qu’on ne pouvait laisser errer plus longtemps le Lalau dans l’obscurité (même en matière de Black Wine)… il m’a invité à une dégustation complète.

J’ai dit « banco », à condition de ne pas être seul. David, James et Florent m’ont fait l’amitié de me rejoindre, et voila le décor planté. Nous nous retrouvons  jeudi dernier à la Villa Cahors, le nouvel espace de dégustation des Cahors situé place Mitterrand, en plein centre de la ville. L’oenotourisme ne se cache même plus, en France, on dirait… et c’est tant mieux.

J’ai beaucoup appris pendant ces deux jours.

D’abord, j’ai été rassuré de la qualité des Cahors, de leur personnalité, de leur aptitude à vieillir – en moyenne, bien sûr.

Bien sûr, j’ai tiqué devant quelques monstres en cotte de douelles. « Il y a-t-il une vie après Taransaud? », me suis-je demandé à leur sujet… Pour d’autres, tellement fermés, tellement acides et tellement old style, surtout parmi les 2008, je me suis dit qu’il n’y avait plus qu’à Montalcino, à Haro et ici (et encore, dans les quartiers anciens) qu’on faisait de tels vins. Avec comme conclusion: « heureusement ». Un petit bémol, tout de même: certains 2008 seront sans doute plus à leur avantage dans quelques années.

Ajoutez à cela quelques vins dénués de tout caractère, limite fluets, même en année chaude, et vous aurez fait le tour de mes déceptions.

Elles ont été plutôt rares. Un petit tiers des vins proposés, je dirais, en 2008; et à peine un quart en 2009, millésime plus solaire, plus équilibré, moins acide et plus agréable à boire dès sa prime jeunesse – ce qui ne veut pas dire que je vous conseille de le faire. Cela laisse un bilan ultra positif.

Plus important que tout ce qui précède (désolé de vous l’avoir imposé, mais tout vient à point à qui sait attendre, c’est comme pour les vieux Cahors), il y a mon impression très forte que Cahors a un avenir, un grand avenir, qu’il peut se glisser à nouveau parmi les grands noms du vin de France et du Monde… à condition de savoir trier le bon grain de l’ivraie.

Au risque de ne pas me faire que des amis, je suggère à ceux qui vinifient du « Cahors de supermarché », à boire vite et à oublier encore plus vite, et à ceux qui le vendent à des prix trop bas, de sortir de l’appellation.

Bien sûr, comme le démontre David, on trouve parfois des vins à 9 euros qui en valent d’autres, proposés à 60. Le prix ne dit pas grand chose de la qualité. Sauf qu’en dessous d’un certain seuil, on peut être sûr de ne pas avoir grand chose dans la bouteille.

Pour Cahors, et pour le marché français, 4 euros me paraît vraiment un minimum, compte tenu des rendements autorisés. A moins de vendre à perte, pour écouler d’autres cuvées. Mais qui ferait ce calcul-là? Au-delà de la question, importante, de la rentabilité de ces ventes, il y a celle de la crédibilité de l’appellation sur l’étiquette.

Le problème ne touche pas que le marché français, hélas!

L’exemple belge est édifiant: chez Carrefour Market, actuellement, les prix des 3 Cahors présents (un 2008 et 2 2009) vont de 3,69 à 5,25 euros (enlevez les taxes et accises, vous n’êtes pas loin du plancher). Et surtout, la comparaison avec d’autres AOC de la région, tourne nettement à l’avantage de ces dernières: le Madiran (un 2006, s’il vous plaît) est à 6,54 euros et le Saint Mont (2009) est à 4,19. Expliquez moi donc pourquoi on brade le Cahors et pas le Madiran? Et pourquoi on ne laisse pas au premier le temps de se faire afin de le mettre en rayon.

Cahors-Tradition

La tradition à 3,69 euros, accises comprises, c’est pas cher…

Le prix le plus bas est proposé par la Cave de Parnac; c’est sa cuvée Tradition, que l’étiquette électronique de Carrefour persiste à désigner comme « Carte Noire », c’est vous dire comme la GD fait grand cas des désignations commerciales de ses fournisseurs. « Bon sang, Momo, t’as  ‘cor pas changé le sticker sur l’étiquette électronique!? – Pas grave, chef, c’est la même boîte ».

Cette Cave de Parnac, ne l’oublions jamais, a été à l’origine de la résurrection de Cahors dans les années 60 –  grâce ne lui en sera jamais assez rendu. Demandons-nous quand même pour quelle raison bizarre elle continue à vendre ses cuvées d’entrée de gamme à si bas prix, pesant sur les cours de toute l’appellation, alors qu’elle pourrait les vendre aussi bien sous un nom d’IGP. Ou même en Vin de France, vu la notoriété de la marque Carte Noire. Sans compter qu’elle pourrait même au passage alléger les contraintes de ses coopérateurs: leurs plafonds de rendements seraient considérablement augmentés.

Tout le monde en profiterait.

- Les petits apporteurs de la coopérative, qui, à 80-90 hectos  à l’hectare, amortiraient mieux leur frais qu’à 50.

- Les vignerons vendant en vrac au négoce, qui verraient le cours du Cahors remonter.

- Les caves particulières, qui peinent à affirmer leur différence qualitative quand au sein d’une même appellation, avec la même « garantie objective de l’AOC », les prix varient de 1,2 à 60 euros. Imaginons que le prix le plus bas de l’appellation remonte, ne serait-ce qu’à 5-6 euros. C’est toute l’image de Cahors qui en serait améliorée.

Il y a bien sûr d’autres perspectives, comme la mise sur pied d’une hiérarchie de crus. On en parle depuis longtemps, même si cela n’avance pas trop. Pourquoi pas? C’est une piste.

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Bien rares seraient les consommateurs belges qui citeraient Madiran dans une liste des grands vins de France. Bien moins nombreux que pour Cahors, en tout cas. Et pourtant, c’est Cahors le moins cher, chez Carrefour Belgium…

Mais ne trouvez-vous pas qu’avant de se demander où sont les meilleurs terroirs, il conviendrait d’abord d’élaguer de l’arbre AOC les vins de ceux qui, bon terroir ou pas, s’inscrivent de toute façon dans une logique de volume, produisent des vins passe-partout et pour lesquels énoncer le concept de lien au terroir est plus qu’un abus de langage: une cahade – pardon, une cagade.

Je ne sais pas s’il se trouvera un jour une majorité à Cahors, parmi les vignerons, pour voter des mesures de production plus restrictives de nature à écarter des vins visiblement, buvablement non typés. J’ai mes doutes.

Alors je pense que cela devrait venir des gros opérateurs eux-mêmes, de la Cave de Parnac, d’Advini, de Vigouroux et consorts. Ils se grandiraient s’ils renonçaient d’eux-mêmes à utiliser le nom de Cahors pour des cuvées pas chères qui, je le répète, qui se vendraient tout aussi bien sans la mention. Il leur resterait bien assez de vins de domaines pour continuer à se réclamer de l’ancrage cadurcien!

Si la réforme européenne de d’OCM vin a un seul mérite, avec la mise en place des IGP et des vins sans indication d’origine, aux contraintes abaissées, c’est de pouvoir,

- primo, faciliter l’élaboration de vins pouvant concurrencer les premiers prix du Nouveau Monde sur les marchés tiers;

- et secundo, de pouvoir éliminer ces mêmes vins des appellations.

Encore faut-il, bien sûr, que ceux qui ont pris (à tort) l’AOC comme un levier commercial et rien de plus, acceptent cette nouvelle voie.

Cette réflexion, je me la suis faite il y a bien longtemps. Mais nulle part, peut-être, autant qu’à Cahors, je n’en ai ressenti l’urgence. Il est grand temps qu’un nouveau jour se lève sur Cahors. La réappropriation du malbec par la région qui l’a vu naître, la mise en avant du Black Wine, tout cela était bien vu et bienvenu, car cela a refait sortir Cahors de l’oubli. Mais il s’agit à présent de préserver le contenu de la mention.

Messieurs les gros faiseurs, laissez vivre les producteurs de Cahors, laissez les faire fructifier leur appellation, laisser les profiter de leurs efforts de qualité! Pensez collectif! En plein Sud-Ouest, pays de Rugby, c’est bien le moins que vous puissiez faire, non?

Hervé 

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