Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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La Kabbale du Vin

Vous avez aimé le Da Vinci Code? Le Rasoir d’Okham? Vous allez adorer cette chronique.

Au commencement, la vigne était une plante. Son fruit donnait un jus, dont les premiers hermétistes, Noé en tête, ont vite découvert le potentiel de transmutation.

De là à dire que la vigne est le fameux arbre de vie, il n’y a qu’un pas que je laisse Dan Brown franchir à ma place. Ajoutez quelques chiffres hébreux, des indices sous la forme de pages arrachées de vieux grimoires, quelques graines de vigne, et vous découvrirez, au choix, que Jésus s’appellait Josiane ou que le chardonné est nay à Bethléem.

Qabbalah-Tree-of-Life

L’arbre de vie de la Kabbale. Cette Kabbale, on la retrouve au Canada, bien plus tard. Et aux Etats-Unis, où parmi les initiés les plus en vue, on trouve  aujourd’hui  Madonna et Jennifer Anniston, transfuges du Cathodicisme.

Mais revenons à nos raisins.

Pendant que la plupart des kabbalistes s’intéressaient aux métaux, tentant de  changer le plomb en or (comme les dentistes), un petit groupe, sous l’égide de Rabbi Weinberg, s’efforçait d’obtenir la transformation du jus de raisin en vin. Avec l’aide du Doktor Lokomotiv et du Professor Bulk, ce groupe allait bientôt faire du vin une kolossale industrie.

Un plus petit groupe au sein de ce groupe, presque une secte, s’est attaché à une opération encore plus radicale: la transformation de la pierre en vin. C’est l’oeuvre au rouge et blanc, alias La Pierre Bacchanale.

Kabbale

« Les grands maîtres de la Kabbale comptaient chaque mot et chaque lettre et alors que leurs nombres étaient représentés par leurs lettres, ils comptaient la numération de tous les noms et titres de Dieu ainsi que tous les noms propres, ainsi que la numération des phrases contenant des commandements divins ». Et maintenant, débrouillez-vous!

Ils ont eu bien du mérite. On les trouve encore un petit peu partout en France et même ailleurs  – oui, il y eu du vin de terroir en Géorgie, au Liban, en Grèce, à Carthage, bien avant que nos ancêtres les soiffards n’achètent à Rome de quoi arroser leur agapes guerrières.

A Montalcino,  à Toro, à Ribeiro, à Beaune, à Die, à Pessac, à Beaucaire, on a des preuves que la viticulture locale remonte au moins au Haut Moyen-Age, sinon aux Romains, comme à Falerne. Certes, on n’y faisait pas le même vin qu’aujourd’hui. Certes, les sols était certainement plus vivants qu’aujourd’hui. Mais il n’empêche, ces lieux chargés d’histoire et leur petites AOC communales ou sous-régionales sont les héritières, plus ou moins dignes, d’une alchimie assez complexe entre des sols, un climat et des habitudes culturales. Bien sûr qu’il y a énormément d’outrecuidance à dire que les vins de Montrachet perpétuent la mémoire de vins des moines Citeaux. Mais c’est le mieux qu’on puisse faire dans le genre.

Bien sûr que c’est exagéré, mais à l’aune de ce qui se fait ailleurs, c’est presque crédible. Ces kabbalistes-là sont des demi-farceurs, mais souvent, de vrais amoureux de leur vigne et de leur terre. Il produisent des vins à l’image de leur terre, mais aussi, et c’est aussi important, à leur image à eux, catalyseurs humains sans lesquels le vin ne serait pas. Ils ne pètent pas plus haut que leur cru, non, ils le subliment. Si seulement ils étaient plus nombreux…

Parce que j’ai oublié de vous parler de la tendance dominante, aujourd’hui, dans la Kabbale vineuse; des majoritaires: il s’agit de l’Eglise des Faux-Monnayeurs.

Ceux-là ont fait d’un concept simple, l’AOC, basé sur la défense des usages locaux, loyaux et constants et sur la différence, un fourre-tout, une simple marque, un fantôme, un fantasme. Ils ont récupéré le trésor, l’ont fondu, et en font de la fausse monnaie.

Foules sentimentales

Ca mérite bien une petite chanson, sur un air de Souchon…

Foules sentimentales,

On a soif de terroir,

Alors on nous en gave.

Faut voir comme on nous gave. 

On nous over-Bordeau-se,

On nous coteaux-bourguignonne,

On nous corbiéri-se,

On nous languedoque.

On nous vend de l’aire,

Une aire beaucoup trop large.

 

On nous endort debout

Avec le « lien au terroir »,

Quand dans chacune

De ces appellations,

J’en trouve 100, 

Des terroirs,

Des bons, des beaux,

Des nuls, des laids,

De la plaine et du coteau,

De l’argile et du calcaire,

Du sable et du rocher.

 

Et même à plus petite échelle,

Quand on nous clos-de-la-poussie-se,

On nous parle de tout,

Sauf du désherbant,

Sauf du fertilisant,

Sauf de l’érosion.

Ah le mal qu’on peut nous faire…

Pline, déjà…

Oui, l‘Eglise des Faux Monnayeurs, qui a oublié les prophètes pour le profit, a mis la main sur le terroir, elle l’a désacralisé. Il n’y a plus que leurs bedeaux, leurs sonneurs de cloches, qui font semblant d’y croire, bien forcés puisqu’ils en vivent.

Et nous, les journaleux,  leurs porte-voix, leurs porte-plumes, on ferme les yeux ou on tombe dans leurs panneaux.

Ils nous inondent de communiqués à la noix à l’annonce du moindre projet de classement des couilles climatisées des moines de Bourgogne, mais pas un mot sur le concassage d’une parcelle de premier cru à Gevrey.

Ils veulent bien qu’on leur cire les pompes à vin, quitte à leurrer le consommateur, mais pas question de mettre notre nez dans leurs petits secrets, on passerait pour des ingrats ou des irrespectueux. Pas question d’empêcher quiconque de massifier en rond, sinon, on se plaindra à ton éditeur.  Notre respect, pourtant, c’est d’abord au lecteur qu’on le doit.

Tout ça ne date pas d’hier, bien sûr. Pline, dans sa monumentale histoire naturelle,  nous parle des vins du temps d’Auguste, et notamment du vin de Falerne (entre Rome et Naples). Déjà, à l’époque, on distingue le Falerne « de base » et  le Falerne faustien, issu d’une zone bien délimitée, et réputée donner les plus beaux produits. Le précurseur de tous les naturalistes précise que l’âge idéal pour le boire est de 15 ans.

Mais Pline dénonce déjà son « abâtardissement », dû selon lui au fait « qu’on vise  plutôt à la quantité qu’à la qualité ».

Rien de nouveau sous le soleil du Latium, de la Campanie ou d’ailleurs.

Sur ce, je m’en vais transmuter un verre de terroir au travers de mon gosier. Pas un Falerne, non. Mais un Chablis Grand Cru Les Preuses 2008 de Brocard, en biodynamie. Quand l’acidité se fait suave, quand la vivacité se fait grasse, presque confite, quand les extrêmes se touchent.

Hervé  

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