Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Le Gamaret, oeuvre des alchimistes modernes

Notre invité des 5, notre ami valaisan Alexandre Trufffer, nous parle d’un cépage helvète, le Gamaret. 

Créé par la station de recherches de Changins, ce rouge suisse a conquis le vignoble suisse en quelques décennies. Depuis peu, il a même traversé la frontière pour s’implanter dans le Beaujolais. Une verticale sur dix ans montre que travaillé avec minutie, il possède un potentiel intéressant.

L’épopée du Gamaret débute au milieu des années 60. La station de recherche viticole de Changins s’emploie à développer des cépages à la maturité précoce et peu sensibles aux maladies en multipliant les croisements entre variétés locales et ceps étrangers. Le programme de recherche dure une dizaine d’années et contribue à mettre sur le marché plusieurs variétés. Deux d’entre eux, issues d’un mariage entre le Gamay et le Reichensteiner, un cépage blanc allemand, donnent naissance à des vins rouges puissants et tanniques. Baptisés Garanoir et Gamaret, ces cousins connaissent un succès rapide.
Le Gamaret reçoit un accueil très favorable dans tout l’arc lémanique et devient un incontournable du vignoble genevois. Sa couleur sombre et ses arômes épicés lui donnent un petit air méridional qui contraste avec les rouges traditionnels helvétiques. Couvrant à peine la demande nationale, les vignerons helvétiques n’ont jamais exporté de manière significative leurs flacons. C’est donc sous forme végétale que le Gamaret a passé la frontière. Le Beaujolais a ainsi planté ses premiers hectares de cette spécialité helvétique. Quelques essais ont aussi eu lieu dans le sud de la France. Les premiers résultats laissent imaginer que bien qu’il ne soit pas encore autorisé en AOC, la France deviendra, d’ici quelques millésimes, le principal producteur de cette variété créée par les biologistes vaudois.

A l’occasion des dix ans de sa cave, Philippe Bovet (www.philippebovet.ch), l’un des meilleurs vignerons vaudois, organise chaque mois une verticale de ses vins. Ici nous vous proposons nos commentaires sur ses Gamaret des millésimes 2003 à 2010.

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Philippe Bovet

Verticale de Gamaret Philippe Bovet 

Gamaret de Givrins élevé 10 mois en barriques majoritairement neuves.
Tous les millésimes sont obturés avec un bouchon en liège.

2003
Œil : Robe sombre et presque opaque.
Nez : Nez expressif sur des notes camphrées d’herbes médicinales. On y perçoit aussi une touche épicée.
Bouche : L’attaque fraîche précède un milieu de bouche gras, puissant et épicé aux tannins fondus. En finale, on note une pointe de réglisse et une légère sucrosité.
Impression : Ce vin s’approche de son apogée et peut encore patienter quelque peu.
Données techniques
Date des vendanges : 26 septembre
Quantité récoltée : 520 kg, soit un rendement de 120 g au mètre carré
Sondage : 100 Oe, Alcool 14,1 %, Sucre :  0.2 g

2004
Œil : Robe d’un beau grenat sombre.
Nez : Nez expressif sur des notes de torréfaction, de cacao et de chocolat.
Bouche : En bouche, l’attaque fraîche et la tension créée par la vivacité supporte un vin au volume moyen marqué par les épices.
Impression : Ce vin s’approche de son apogée et peut encore patienter quelque peu.
Données techniques
Date des vendanges : 22 octobre
Quantité récoltée : 4220 kg, soit un rendement de 390 g au mètre carré (plus achat de vendange)
Sondage : 94 Oe, Alcool  13.5 %, Sucre  1.2 g

2005
Œil : Robe sombre.
Nez : Nez expressif où se mêlent les épices (poivre) et les fruits noirs (mûres).
Bouche : L’attaque ronde s’ouvre sur des arômes similaires à ceux du nez. Les tannins mûrs sont encore perceptibles, tout comme la légère sucrosité qui teinte l’attaque et la finale. Celle-ci se révèle persistante et épicée.
Impression : Ce vin est encore dans une phase ascendante.
Données techniques
Date des vendanges : 17 octobre
Quantité récoltée : 1590 kg, soit un rendement de 370 g au mètre carré
Sondage : 102 Oe, Alcool  13,9 %, Sucre  0,6 g

2006
Œil : Robe grenat et profonde.
Nez : Nez épicé moyennement expressif.
Bouche : L’attaque fraîche annonce un vin élégamment épicé aux tannins mûrs et au volume moyen. Finale épicée et longue.
Impression : Porté par son acidité, ce veut peut se maintenir à ce niveau, mais ne va plus se bonifier.
Données techniques
Date des vendanges : 18 octobre
Quantité récoltée : 2710 kg, soit un rendement de 600 g au mètre carré
Sondage : 104 Oe, Alcool  13 %, Sucre  0,2 g

2007
Œil : Robe pourpre sombre, presque opaque.
Nez : Nez expressif de chocolat. Outre les notes de torréfaction, on perçoit des fruits noirs et de la cerise.
Bouche : L’attaque est fraîche, le fruité intense en milieu de bouche, la texture très veloutée, la finale épicée et les tannins très bien fondus.
Impression : Ce vin s’approche de son apogée où il va rester pendant quelques années.
Données techniques
Date des vendanges : 16 octobre
Quantité récoltée : 2600 kg, soit un rendement de 560 g au mètre carré
Sondage : 103 Oe, Alcool  13,7%, Sucre  0.1 g

2008
Œil : Robe pourpre sombre.
Nez : Nez frais aux notes presque florales.
Bouche : L’attaque est franche, les tannins sont encore un peu durs, le fruité demeure discret. Encore austère, ce vin a besoin de temps pour s’ouvrir.
Impression : Ce Gamaret doit impérativement attendre quelques années pour s’ouvrir.
Données techniques
Date des vendanges : 29 octobre
Quantité récoltée : 2700 kg, soit un rendement de 600 g au mètre carré
Sondage : 100 Oe, Alcool  13,7 %, Sucre  0,2 g

2009
Œil : Robe pourpre sombre.
Nez : Nez expressif de pruneau mêlé de notes empyreumatiques et toastées.
Bouche : Attaque souple voire suave, la légère sucrosité lui donne une texture veloutée portée par des tannins mûrs et bien fondus. Note de réglisse en finale.
Impression : Ce très beau vin possède un potentiel de garde de plusieurs années.
Données techniques
Date des vendanges : 15 octobre
Quantité récoltée 2200 kg, soit un rendement de 500 g au mètre carré
Sondage : 115 Oe, Alcool  14,8 %, Sucre   0,1 g

2010
Œil : Robe pourpre sombre
Nez : Nez expressif et frais, où l’on décèle de la cannelle et des notes florales.
Bouche : Elégant, droit, frais et tendu ce vin tout en finesse possède une finale persistante.
Impression : Superbe millésime à garder. Un peu de patience lui permettra de dévoiler son fruit.
Données techniques
Date des vendanges : 22 octobre
Quantité récoltée : 2500 kg, soit un rendement de 550 g au mètre carré
Sondage : 101 Oe, Alcool   14,3 % Sucre   0,5 g

Alexandre Truffer 
©RomanDuVin.ch 2012


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#Carignan Story # 109 : L’outsider des Hautes Corbières !

Il a la gueule de l’emploi. Je veux dire qu’il ne dépare pas dans ce rude paysage des Hautes Corbières, non loin de Perpignan et à 20 minutes de la Grande Bleue. Barbu, la visage sculpté comme un vieux cep, Jon (il ne veut surtout pas de « h » à son prénom) a le physique d’un paysan des Corbières alors qu’il est né du côté de Brighton, à portée de vue probablement des côtes françaises. Avant d’arriver à Fraïsse-des-Corbières auDomaine Sainte-Croix avec sa compagne Elizabeth, Jon Bowen a roulé sa bosse un peut partout dans le vignoble du monde entier, y compris dans « wineries démesurées » comme il dit.

Le domaine de 14 ha, certifié bio (Ecocert) depuis 2011, en dehors de quelques cépages blancs et de parcelles de Mourvèdre et de Syrah, se partage entre Grenache noir et Carignan, ce dernier occupant à lui seul 7,5 ha. C’est dire l’importance qu’on lui accorde, notamment dans une cuvée presque exclusivement Carignan tirée peu ou prou à 15.000 exemplaires sous la noble dénomination Vin de Table. Le Carignan entrant dans cette cuvée est centenaire (1905) et installé sur une zone calcaire avec des quartz et silices sur fond sablo limoneux. Le rendement affiche une moyenne de 20 hl/ha, le raisin est égrappé dans sa totalité et la macération, émaillée de séances de pigeages manuels, dure entre 25 et 45 jours selon la parcelle. L’entonnage se fait en pièces bourguignonnes de 225 litres ou en demi-muids de 400 litres où le vin séjourne sur ses lies fines durant 22 à 24 mois, la mise en bouteilles intervenant sans collage ni filtration.

J’ai pu goûter – un peu vite à mon goût – trois millésimes de ce Carignan dont un remarquable 2004, le tout premier millésime entrepris par Jon. Le vin, d’un pourpre très foncé, a encore une robe solide et un nez bien ouvert sur des notes de garrigue et d’orange sanguine. En bouche, la vivacité légendaire est bien là mais le vin est dense, chaleureux aussi (14,5°), tout en gardant beaucoup d’équilibre sur une finale en finesse. Commercialisé autour de 16 € la bouteille (prix départ), je pense que, comme les suivants, il serait judicieux de le mettre en carafe au moins une heure avant.

Le 2006, également très beau, beaucoup plus tannique, impressionne par la qualité de sa matière et sa longueur en bouche. Légère préférence pour le 2007 au nez très élégant, lui aussi marqué par une matière et une densité étonnantes avec des notes de fruits rouges (cassis) mêlées à la garrigue, et qui plus est doté d’une grande longueur. Ce sont de parfaits vins de gibiers (perdreau, bécasse, pigeon, canard), également faits pour accompagner les belles viandes d’agneau ou de bœuf. Bref, ce domaine qu’il me reste à visiter et qui fait partie du groupe des « Outsiders du Languedoc », est à classer dans le top dix des grandes réussites carignanesques des Corbières !

Michel Smith


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De la typicité et autres inaccessibles étoiles (retour à Pic Saint Loup)

La RVF consacrait récemment un dossier aux meilleurs grenaches de France. Grenaches purs ou entrant au moins à 80% dans l’assemblage.

Quelle ne fut pas ma surprise d’y trouver un Pic Saint Loup. La cuvée Petit Duc, du Mas Foulaquier, un vin présenté comme Pur Grenache.

J’ai visité récemment ce joli coin du Languedoc. Et j’y ai appris, entre autres choses captivantes, que l’assemblage était la règle de l’appellation, avec en plus, à tort ou à raison, une forte prédilection pour la syrah.

Je reprends les termes du décret tel que publié sur le site de Pic Saint Loup 

« Pour avoir droit à l’appellation « Coteaux du Languedoc » suivie de la dénomination « Pic Saint-Loup », les vins doivent provenir exclusivement des cépages suivants, à l’exclusion de tout autre:
Vins rouges
– Cépages principaux: syrah noire, grenache noir, mourvèdre noir.
Un assemblage d’au moins deux cépages principaux est obligatoire. »

Puisque la RVF parle de 100% grenache, il y a forcément une erreur.

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Pic Saint Loup, avec ou sans syrah

Loin de moi l’idée d’accabler mes confrères, mais si l’on se réfère au site internet du producteurs, Le Petit Duc n’est pas un pur grenache, mais un assemblage de 90% de grenache et de 10% de syrah. Au moins en 2009.

Alors de deux choses l’une: ou la RVF s’est planté en recopinat la fiche, ou bien le domaine fait bien un 100% grenache, mais ne le dit qu’en off, aux journalistes, gardant une version plus réglementairement correcte pour ses déclarations officielles.

Et qu’est-ce qu’on s’en fout, en définitive.

Sauf que ça m’a fait réfléchir à nouveau sur la vanité de nos réglementations.

Vous aurez noté, par exempel, que le carignan  (si cher à notre ami Michel)  ne figure pas parmi les cépages principaux obligatoires dans le décret.Pas question, donc, de produire un Pic Saint Loup 100% carignan, ni même un 60% carignan, 40% grenache.

Pourtant, le carignan (comme le grenache) était implanté en Languedoc bien avant la syrah, introduite ici au titre de « cépage améliorateur » à partir des années 60.

J’ai du mal à comprendre la motivation des experts de l’INAO et des responsables d’AOC qui, à coups de décrets, refont l’histoire; je suis sûr qu’ils veulent bien faire, mais dans la pratique, ils sont souvent soit en avance d’un train, soit en retard d’une guerre, soit à côté de la plaque, sans parler du terroir ou du marché.

Ils ont (mal) jugé le carignan sur la foi des mauvais vins de gros rendements que pissaient les vignes de plaine dans les années 50. Ils se sont dits que la syrah, qui donnait de si beaux résultats dans le Nord des Côtes du Rhône, ramenerait les crus du Languedoc à plus d’élégance. Ils n’avaient peut-être pas tout à fait tort. Sauf que la syrah, elle aussi, peut pisser, et qu’elle standardise pas mal de vins. Et puis surtout, plutôt que d’imposer, que n’ont-ils recommandé, et que n’ont-ils laissé le choix? Pourquoi tout doit-il toujours venir d’en haut?

Soyons honnêtes: à part peut-être quelques journaleux, et quelques piliers des assemblées générales viticoles, la composition exacte des cuvées de Pic Saint Loup n’empêche personne de dormir. Personne, d’ailleurs, n’est en mesure de la vérifier avec précision.

Mais j’entends déjà l’argument massue: « Et la typicité,  bordel? »

Deux objections, votre honneur:

Primo (et ce n’est qu’un exemple), il y a 13 cépages autorisés dans l’AOC Châteauneuf du Pape; tous ne sont pas employés dans toutes les cuvées, certes, mais cette belle palette génère une certaine diversité; la typicité des vins de l’appellation s’en trouve-t-elle menacée?

Secundo, le terroir, quand il existe, transcende les cépages. Et il faut croire qu’il existe, à Pic Saint Loup, puisque la zone est appelée à devenir une AOC. D’ailleurs, il n’y a qu’à y aller pour constater son originalité, tant au plan du climat que des sols.

L’expression du terroir est-il fonction des cépages et des traditions? Ces traditions peuvent-elles évoluer dans le temps, comme à Pic Saint Loup, zone relativement fraîche, où la syrah semble avoir effectivement trouvé une terre d’élection?

La typicité est-elle de ces inaccessibles étoiles que chantait Brel?

Beau sujet de dissertation. Je vous donne trois heures et je reviens ramasser les copies.

En attendant, je m’en vais déboucher une bouteille de Haut-Lirou. Syrah majoritaire, bien sûr.

Hervé

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