Les 5 du Vin

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Gilette, avec un seul L… et beaucoup d’émotions

Voilà un Sauternes hors du commun… Un monstre sacré ! Quand je pense à bon nombre de ses pairs qui manquent systématiquement de fraîcheur, qu’on déconseille avec le foie gras, vieux classique antédiluvien mais toujours en vogue, qu’on rafraîchit en les transformant façon cocktail à la mode Sweet Bordeaux, mais qui sont et restent définitivement d’une mollesse sucrée souvent écœurante (en mode européen pour les rares québécois qui nous lisent). Château Gilette? Pas du tout ! Ce Sauternes-là est d’une fraîcheur inouïe !!

Pourquoi?

Fin des années 30, au siècle dernier, René Médeville, propriétaire du domaine, se rend compte que son vin de Sauternes vieillit extrêmement bien en cuve, qu’il gagne même en puissance et en fraîcheur. Une idée farfelue naît… Pourquoi ne pas l’élever plusieurs années ? Saugrenu? Certes, mais quel fruit, quelle vivacité, quel punch, quelle complexité ! Château Gilette, Cru non classé de Sauternes, est prêt à boire dès son ouverture, c’est-à-dire 20 ans après sa vendange. Et puis, ce joli galbe liquoreux est taillé pour la durée, il se garde avec facilité encore de nombreuses années. La preuve en a été faite il y a quelques mois lors d’un passage en Champagne avec l’un des illustres compagnons des 5, Hervé Lalau himself en marcel pour l’occasion (quoique sous sa chemise, cela ne se voyait pas). En Champagne, parce que tout simplement l’époux de Julie Médeville, la fille de René, n’est autre que Xavier Gonet, Champenois et propriétaire du Domaine Gonet-Médeville.

Franck--le-voyage-019

Xavier et Julie

Bien, voilà le décor planté, place à la verticale.

« Crème de tête »

Il n’y a qu’une seule cuvée à Gilette, dénommée Crème de Tête. Embouteillée au bout de 15 à 20 ans d’élevage, selon le millésime, il lui faut encore deux bonnes années de bouteille pour enfin couler dans les verres. Une gestation nécessaire. Les deux décennies passées en cuve béton, un milieu réducteur à l’opposé de la micro-oxygénation de la barrique, laisse le vin certes d’une jeunesse et d’une fraîcheur inattendue, mais cet extraordinaire souffle manque d’harmonie, de subtilité. Tout est en place, équilibré, mais le liant lui fait encore défaut, ciment primordial entre la structure, la fraîcheur, la densité, les arômes, … Alors au repos dans sa minuscule cage de verre la sublimation entre le temps et le botrytis s’opère, un petit miracle à l’échelle humaine…

Expérience hors du temps

On commence forcément avec les années 80 Château Gilette Crème de Tête 1989 Or liquide aux reflets verts, il respire les agrumes, se reconnaissent le citron vert, les zestes confits de mandarine. Etonnant de jeunesse, serait-ce un primeur ? Il offre une bouche au goût de sorbet au melon, démarrage frais sucré qui vite se voit envahit de filigranes amers d’amande et de mandarine. Château Gilette Crème de Tête 1988 Or bronze, il semble tout rôti, offrant des effluves de figues sèches saupoudrées de safran, le pot de confiture de mirabelle vient de s’ouvrir embaumant l’air de fragrances chaudes, presque alcoolisées. La bouche en harmonie propose un craquant amusant, candi nuancé de réglisse qui entoure des gelées de pomme et de poire, l’effet en est surprenant. Château Gilette Crème de Tête 1985 Bronze lumineux, il a franchi le cap et parsème sa chevelure cuivrée de filament de truffe blanche, il éprouve un penchant important pour le chocolat blanc parsemé de pépites de fraises confites. De l’abricot, de la figue blanche, du kumquat, il s’en régale relevé de poivre noir et de cumin. Il a la faconde différente du non botrytis qui aime dissoudre le bitter du quinquina dans la vivacité de la rhubarbe confite. Château Gilette Crème de Tête 1983 D’un cuivré étincelant, il se sait beau et aime se faire attendre. Après un instant d’impatience, le voilà qui se pavane, fier, altier jusqu’à porter en guise de couvre-chef, un chapeau orange piqué d’une énorme fraise. Il sourit la bouche pulpeuse, puis rit de nous voir étonné de sa gigue aérienne qui à chaque mouvement évoque fluidité, souplesse et élégance. Château Gilette Crème de Tête 1982 Bronze doré, il pourrait se servir au petit déjeuner, moka, caramel au beurre salé, cacao, il lui manque le toast qu’il remplace par une agréable crème brûlée. Mais sous ce masque sucré amer se cache un autre visage, au caractère plus terre à terre, amateur de champignon, la morille y fait figure d’emblème, la truffe noire en second rôle. Château Gilette Crème de Tête 1981 Ce superbe millésime en sauternais offre une robe lamellée de bronze mordoré, le nez hésite entre caramel irisé de mandarine confite, de fraises tagada plantées d’un bâton de vanille, de bigarreaux confits à tremper dans le chocolat noir, de gelée de coing à la couleur accentuée de curcuma, c’est un régal de fraîcheur, à la complexité cent fois renouvelée.

Les années 70

Château Gilette Crème de Tête 1979 Bronze ambré, il sent le safran, le pignon de pin, la pâte d’amande, on le croit oriental ou revenu des îles les poches pleines d’épices, de fruits confits, le vêtement encore parfumé d’embruns iodés. Ses richesses lointaines, il les mélange à nos fruits en jus, orange, cerise, abricot. Il en tire un sirop aux contours amers de quinquina, aux parfums subtils de chocolat. Château Gilette Crème de Tête 1975 Bronze intense, l’installation rapide du botrytis y a laissé des traces anisées et mentholées qui se fondent dans des fragrances de sous-bois, de feuilles mortes. Il faut y plonger un bâton de réglisse, en remuer l’humus pour en faire surgir les subtilités d’abricot, de pomme reinette et d’orange amère. Château Gilette Crème de Tête 1970 Bronze roux, au nez qui se poudre de riz, pour mieux s’enfoncer dans une corbeille de fruits jaunes bien confits, des senteurs d’abricot, de kumquat, de pêche, de mangue, … s’en échappent teintées d’un surprenant parfum de malt. La bouche puissante se joue des papilles, en une farandole au rythme vif, elle dépose à chaque pas une note différente, melon, tabac, caramel, vanille, iris, poivre, … accélère encore le rythme pour donner à sa chorégraphie une ampleur extraordinaire. Après cette cascade fabuleuse, le vertige intégral (sauf pour François A. qui en a l’habitude)

Un petit verre de 37?

Château Gilette Crème de Tête 1937 Ocre brun, un nez salin qui rappelle le caramel au sel de Guérande, les angles un rien brûlés parlent de crème catalane, les fruits confits nuancés de notes vanillées évoquent la cassate, tournée de gourmandises européennes. La bouche d’emblée sucrée se voit instantanément équilibrée par l’acidité, puis le duo devient trio, l’amertume fait son entrée, dentelle ajourée de réglisse aux subtilités de gentiane. Trio roule triangle sur la langue et pique de ses angles une fois sucre, une fois vif, une fois bitter, un effet surprenant qui laisse outre ses trois goûts, une ribambelle d’arôme fruités et floraux.

Un mot sur le terroir et la vinification

Les 4,5 ha du lieu-dit Gilette se situe au centre du bourg de Preignac, les vignes ceinturées d’un mur en font un clos qui les protège des vents dominants ce qui facilite l’apparition du brouillard propice au développement du botrytis. Le sol, bien drainant, est fait de graves sableuses qui recouvrent un socle de grès. Le Sémillon y règne en maître avec de-ci delà quelques pieds de Muscadelle et de Sauvignon. La dernière plantation s’y est faite dans les années 30, les complantations réalisées avec le matériel végétal déjà présent. Le jus s’extrait en 6 à 8 heures. Le moût qui coule du pressoir pneumatique avec un potentiel de 19° à 22° d’alcool fermente sans levurage en cuve inox. La fermentation peut durer extrêmement longtemps, le tout étant d’arriver à un titre alcoolique d’environ 14° pour une richesse en sucre résiduel de 100 à 120 g/l. L’élevage se fait exclusivement en cuve béton. Je recommence quand on veut! http://www.gonet-medeville.com Ciao

M a r c

(teinté de l’esprit doucereusement pertinent d’Hervé, le schklamock de Sugar World)


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Testé pour vous: le même grand cru sous liège et sous capsule

Jeudi dernier, Marc, son épouse Nathalie et moi nous sommes prêtés à un exercice d’un genre particulier et qui fait écho aux nombreux billets publiés ici sur la problématique du bouchon.

Nous avons dégusté deux bouteilles d’un même vin, un Alsace Grand Cru Schoenenbourg Riesling 2009 de Dopff "Au Moulin", sous deux bouchages différents. Échantillon n°1: capsule à vis. Échantillon n°2, bouchon de liège.

Herve-1092

Les deux forces en présence

Premier enseignement: aucun défaut, aucune contamination, ni d’un côté, ni de l’autre. Deuxième enseignement: c’est un joli vin. Mais allons plus en profondeur:

1 L’oeil

La robe de la bouteille bouchée liège est  légèrement plus soutenue, plus dorée, comme plus évoluée.

2 Le nez

L’échantillon n°1 (capsule) est assez discret au premier nez. Il met du temps à se livrer. Quelques notes florales (tilleul, acacia), un peu de poivre, de réglisse; pétrole léger.

L’échantillon n°2, lui, est plus ouvert, les notes de poire et d’agrumes sont franches, avec un côté bien mûr, presque miellé.

3 La bouche

L’échantillon n°1 paraît plus tendu, plus salin, on perçoit un peu de perlant. C’est droit, bien net, encore très jeune.

La finale est assez épicée, presque piquante.

L’échantillon n°2 est plus rond, plus soyeux, plus en chair. La sucrosité est plus perceptible, le vin paraît plus généreux.

La finale est plus ample.

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Sehr schoen, le Schoenenbourg de Dopff…

En résumé

Les trois dégustateurs (Marc Vanhellemont, Nathalie Verbogen, Hervé Lalau) ont préféré l’échantillon n°2 dans son état actuel, à boire aujourd’hui. Tous les trois ont noté plus qu’un air de famille entre les deux vins, mais ont pensé que le capsulé était plus jeune, au moins d’un an.

En ce qui concerne les caractères pétrolé et perlant, il n’y a pas eu unanimité: deux des dégustateurs les ont trouvés plus évidents dans l’échantillon n°2, un dégustateur (moi) a trouvé le contraire.

En résumé: on ne peut pas dire qu’il y a une véritable supériorité d’un mode de bouchage par rapport à l’autre, mais les différences sont flagrantes. Il semble que la version capsulée soit promise à un plus long avenir, mais l’impression demande à être confirmée dans le temps. Elle semble en tout cas plus jeune.

Merci à Dopff "Au Moulin" pour ce banc d’essai particulièrement instructif. On ne peut évidemment généraliser à toutes les bouteilles bouchées liège et bouchées vis, mais en se remémorant d’autres dégustations de vin suisses, chiliens et néo-zélandais, on se dit que les vins français ne font pas exception et que la capsule fait mieux que soutenir la comparaison.

En toute indépendance

Toutes les campagnes d’image des bouchonniers ne pourront changer ce simple constat: la capsule n’est pas un bouchage au rabais.  Il ne suffit pas de financer la formation du WSET et d’offrir aux étudiants des séjours aux Portugal, comme Amorim, pour me convaincre. Je trouve même la ficelle une peu grosse; j’espère que les étudiants aussi.

Je le dis à nouveau pour que les choses soient claires: je ne roule pas pour les capsules à vis, je ne suis pas payé pour écrire ce que je viens d’écrire. Je n’ai aucun intérêt dans cette affaire. Je dis ce que je vois, ce que je ressens, ce que je bois.

Je souhaite seulement que les producteurs dont nous dégustons les vins puissent être jugés pour leur travail, et non pour les dégâts éventuels que le bouchage peut faire subir à leurs vins.

Hervé Lalau

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