Mon ami Russell Raney, qui fut un temps vigneron dans l’Oregon avant de tenir un blog, The Trusty Vine, ou Vigne de Confiance, est un des rares citoyens US (avec John Bojanowski, installé avec son épouse Nicole au Clos du Gravillas, dans le Minervois, d’où il vinifie un remarquable Carignan déjà signalé dans un des premiers numéros de cette rubrique) à s’intéresser aux vins du Languedoc et du Roussillon.
Afin de mieux les découvrir, il s’est même procuré un appartement dans le vieux Narbonne où il se rend deux ou trois fois l’an pour des séjours où son agenda se remplit de visites vigneronnes, visites que j’effectue parfois en sa compagnie. L’an dernier – enfin, je veux dire début 2012, puisque nous ne sommes pas encore en 2013 – il m’a accompagné à Vinisud lors d’une journée entièrement consacrée à la chasse au Carignan.
Claire, du Domaine Clavel à Saint-Gervais. Photo©MichelSmith
À l’approche d’un grand stand entièrement occupé par de jolies vigneronnes du Rhône, voilà qu’il me présente à l’une d’elles en me disant en substance : «J’espère que tu vas aimer son Carignan» ! C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Claire Clavel, du domaine éponyme (ne pas confondre avec le Domaine Clavel proche de Montpellier, lui aussi excellent) jusque-là tenu en compagnie de ses parents, Françoise etDenis Clavel. À mon grand étonnement, le Côtes-du-Rhône-Villages-Saint-Gervais «Le Berger» (versant Gard du Rhône) qu’elle nous a présenté dans le millésime 2007 (3.500 bouteilles) est un pur Carignan! Et pourquoi pas ? En effet, pourquoi, dans une appellation que l’on sentait presque colonisée dans les années 80 par dame syrah, on ne tenterait pas de retrouver le bon goût des cépages anciens? Quand bien même on contreviendrait aux règles imposant un mélange grenache (50% minimum), syrah et (ou) mourvèdre (20 % au moins), reléguant les terret, picpoul, muscardin, counoise, cinsault, vaccarèse et autre carignan aux rôles de figurants, pourquoi n’essaierait-on pas de restituer le beau rôle que certains de ces ancêtres ont jadis occupé? Pourquoi, ne pas les maintenir en vie plutôt que de les remplacer par des plants jeunes et inexpérimentés? Pourquoi se priver de leurs talents? Éternelles questions d’appellations avec, au bout, l’inévitable et lancinant débat qui en découle…
Un joli villages Saint-Gervais de pur Carignan. Photo©MichelSmith
Non, il ne s’agit pas de passéisme. D’ailleurs, comme pour clouer le bec à d’éventuels grincheux, les Clavel, qui travaillent leurs vignes sous le labelTerra Vitis, ont édité un Saint-Gervais «Grenache», de même qu’unSaint-Gervais «Syrah», en plus d’une cuvée d’assemblage, vin dans lequel il reste quand même 25% de Carignan. Leurs trois «vins de cépages» proviennent tous de vieilles vignes situées au même endroit sur les hauteurs (200 m) des Célettes, un terrain gréseux sur argiles rouges. Même temps de cuvaison (environ 6 semaines) et même type d’élevage également pour les trois vins: soit 18 mois en barriques sur lies fines avec bâtonnages réguliers. J’espère cependant que les instances officielles n’en voudront pas aux Clavel de n’avoir pas respectée à la lettre la règle aujourd’hui rédigée sous forme de cahier des charges.
D’autant que le vin goûté ce jour-là était dense, ferme et super sympa, à l’image de cette appellation. Merci Russell!
Michel Smith








