Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Quand l’histoire donne son vrai sens à la tradition

2 Commentaires

Victor Rendu, l’auteur de l’indispensable Ampélographie Française (1851), a consacré de belles pages à la gloire du Mourvèdre, qu’il désigne aussi sous le nom d’Espar.
Notamment à propos du vignoble de Saint-Gilles, dans le Gard (aujourd’hui en Costières de Nîmes), dont voici ce qu’il nous dit: "L’Espar ou Mataro du Roussillon se comporte si bien dans le vignoble de Saint-Gilles, il y remplit si complètement les conditions recherchées qu’on l’a surnommé, dans cette localité, le Plant de Saint-Gilles. Robuste, il résiste à toutes les intempéries… la préférence qu’on lui accorde à Saint-Gilles se justifie donc par ces précieuses qualités".

Ampelo
Victor Rendu parle là d’un vignoble qui n’est pas encore celui de la production de masse – nous sommes avant le phylloxéra, et avant le boom du commerce ferroviaire; le Saint Gilles est alors considéré comme un très bon cru, une zone dont on tire des "vins de remède", des vins aptes à améliorer d’autres vins déficients dans des assemblages.
On se demande vraiment pourquoi il a fallu planter tant de syrah, par la suite, dans la région.

Plus globalement, il est toujours intéressant de se replonger ainsi dans le passé, ne serait-ce pour mieux comprendre à quel point le mot "tradition", évoqué aujourd’hui à tort et à travers, pour défendre tout et son contraire, désigne souvent une courte période.

Toujours à propos de Saint-Gilles, Rendu parle longuement d’une autre spécialité: le Tokaï-Princesse, un vin liquoreux obtenu à partir de… Furmint. Un vin très apprécié, dont l’implantation est dûe à un certain Docteur Baumes.

A l’époque, la France du vin n’hésitait pas à copier ce qui marchait ailleurs, aussi le brave Docteur avait-il importé des plants de Hongrie, adoptant au passage le nom de ce qui passait à l’époque pour Le Roi des Vins. Il lui avait juste accolé le nom du coteau sur lequel il l’avait planté, le coteau de Princesse.
Notre ami Rendu s’en félicite: "Le Docteur Beaumes a apporté une nouvelle richesse aux richesses de l’oenologie française".

Personne, apparemment, ne s’offusquait alors de l’usurpation d’un nom de lieu. Ni de la modification du terroir, des usages, que constituait l’implantation d’un cépage étranger.
Le besoin de tout mettre dans des tiroirs, dans des casiers, de tout bien étiqueter, de tout bien classer, que l’on attribue aux Français, et qui ne s’exprime nulle part aussi bien que dans notre système d’appellations, semble bien relever d’une histoire beaucoup plus récente. Et les traditions que nos cahiers des charges entendent protéger, entériner, sanctifier, sont souvent moins vieilles que le Pont de Tancarville…

Nos ancêtres avaient cru bon d’importer la garnacha, le mataro, le vermentino, la cariñena, qui comptent aujourd’hui parmi les cépages de référence dans plusieurs de nos régions de France. Il faut dire qu’à l’époque, on ne leur demandait pas de remplir autant de formulaires.

Il aura fallu des décennies pour que le sangiovese et la touriga nacional les rejoignent au catalogue officiel des cépages autorisés en France – c’est fait depuis cette année, seulement.
Avec toutes nos déclarations, nos certificats, le consommateur est-il mieux servi pour autant? Si l’on doit mettre l’homme dans le terroir, faut-il y mettre la paperasserie? Où s’arrête et où commence la typicité? Au sens spatial, les limites sont fixées par l’homme, donc arbitraires. Au sens temporel, elles ne remontent pas plus loin que notre mémoire.

Je vous laisse méditer sur les vertus comparées de la tradition et de l’ouverture.

Hervé

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

2 réflexions sur “Quand l’histoire donne son vrai sens à la tradition

  1. Bel exercice, Hervé ; on reconnaît bien là ton sens aigu des réalités, appliqué à l’histoire de nos encépagements.

    J’ai conservé le souvenir de cette période 1950- 1960 pendant laquelle, dans notre vallée du Rhône méridionale, il a fallu arracher les hybrides producteurs directs (les "fameux" Seibel et Couderc, tous affectés d’un n°), qui donnaient des vins épouvantables, colorés, foxés, qui seraient jugés aujourd’hui imbuvables. On envoyait ces vins en vrac et à vil prix dans les bassins miniers, où la consommation était considérable.

    Certains viticulteurs ne consentaient pas à cet arrachage, ce qui conduisait à des situations dramatiques : les analyses en chromatographie révélaient la présence de ces hybrides et la cuve était aussitôt déclassée. A cette époque, on transportait le raisin dans des caisses en bois d’assez grande taille, que l’on acheminait avec de fortes charrettes jusqu’à la cave. Certains croyaient habile de placer les hybrides au fond des caisses et les grenaches par dessus ; astucieux camouflage, mais aussitôt découvert lorsque la caisse était vidée dans le conquet. J’étais quelquefois préposé à cette surveillance. On ne se méfie pas d’un enfant …… Que de gueulantes n’ai-je pas entendues de la part de mon père !! Les noms d’oiseaux fusaient…

    Il a fallu planter autre chose et c’est alors que la syrah, qualifiée de "cépage améliorateur", a fait son apparition dans nos vignes, d’abord plantée à tort et à travers, notre méconnaissance de ce cépage étant totale. Que d’erreurs ont été commises !!

    Comme je l’écrivais récemment, le vigneron se comporte un peu comme un expérimentateur, placé dans un laboratoire qui est la nature, et ses erreurs sont aussi profitables que ses succès étant donné qu’elles servent à corriger de mauvaises implantations, de mauvaises conduites viticoles et des vinifications hasardeuses.

    Lorsque aujourd’hui on demande à de jeunes vignerons ce que la syrah représente pour eux, sur le plan de l’histoire de l’encépagement régional, tous racontent qu’il s’agit d’un cépage "traditionnel" de la vallée du Rhône méridionale. Eh bien, non ! c’est un migrant venu avec son baluchon sur le dos depuis assez peu de temps. Voici comment se construit la tradition.

    Aujourd’hui, notre vallée du Rhône méridionale élabore des syrah de très grande qualité, mais il aura fallu quelques décennies pour y parvenir.

    œnogéologiquement vôtre,

    Georges TRUC

  2. "Où s’arrête et où commence la typicité? Au sens spatial, les limites sont fixées par l’homme, donc arbitraires. Au sens temporel, elles ne remontent pas plus loin que notre mémoire".
    Wow! Là je dis c’est du grand Lalau. J’épouse à 100% ce raisonnement et ta formulation fait mouche. Si elle est libre de droit de la ressortirait volontiers lors d’un dîner où il faut faire preuve d’humanisme.

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