Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Rien qu’une fugue Sicilienne…

18 Commentaires

J’ai envie d’une sanguine.

Oui, comme ça, subitement. Une sanguine bien sanguine au jus dense et acidulé pour un gosier asséché par la bise hivernale. J’ai envie d’une île, envie d’une Sicile. En cet hiver grincheux, j’ai envie de saisir, comme à la volée, le vol à bas coût Gerona/Trapani, d’effectuer ce saut de dauphin qui me fera traverser une partie de la Méditerranée pour me poser sur une ancienne base militaire US où m’attendra une délicieuse et innocente petite cinquecento qui se régalera à coup sûr de ma conduite nerveuse révisée il y a quelques années dans les rues folles de Napoli. Je ne sais si vous êtes comme moi, mais dès que je débarque sur les routes italiennes, je me prends pour un pilote sportif…

L'emblème de la Sicile

L’emblème de la Sicile

Cela fait dix ans que je n’ai pas mis les pieds sur la grande île, dans sa partie nord-ouest du moins. Ce qui explique cette envie subite et urgente de revoir les bas quartiers de Trapani, une ville pourtant si peu engageante quand on l’aborde en venant de Palerme. Un repas à la sicilienne (voir plus bas), fait il y a un certain temps à Paris, est la cause de tout cet émoi.

Une ville sicilienne por le moins spéciale... (Photo DR)

Une ville sicilienne por le moins spéciale… (Photo DR)

Pas vraiment aimable la Trapani… Elle sait pourtant vous enlacer dès les premiers pas comme une vieille pute saurait le faire dans le quartier de la gare à Roma. Elle vous donne envie, envie de la connaître, de maudire les jeunes qui slaloment sur leurs guêpes motorisées avec leurs petites amies en amazone sur le porte-bagage, de comptabiliser les enfants enfourchés sur les genoux d’un père ou d’une mère et sur ces mêmes engins, envie d’entendre les cris des gamins couverts par les hurlements des mamans. Envie de sentir la mer et le marché aux poissons, le cuscus qui va si bien avec cette Afrique qui cogne à la porte, la rouille s’emparant des barques bleues du port, les ruelles aux immeubles défraîchis. Envie de m’enivrer du sirocco, d’humer les parfums d’un zabaione, d’un marsala all’uovo, de me gaver d’un tiramisù. Et de retrouver cette très fréquentée pizzeria Calvino (goûter la pizza aux anchois !) où tout était absolument délicieux tant la simplicité faisait partie du lieu. Et que dire de cette cuisine trapanesebusiate al pesto, caponata, insalata di polpo, etc – qui se goûtait assis sur de simples bancs à la Cantina Siciliana, chez Pino Maggiore, membre éminent de l’Associazione Italiana Sommeliers.

Temple grec de Segeste, non loin de Trapani (Photo DR)

Temple grec de Segeste, non loin de Trapani (Photo DR)

Entre une escapade vers les îles Églades, le village de Corleone – une quarantaine d’églises pour 11.000 d’habitants obligés d’endosser la mauvaise réputation causée par le roman de Mario Puzo -, puis le très touristique bourg d’Erice, sur les hauteurs de Trapani, et pour finir les ruines grecques de Segeste, j’ai envie de frôler les salines et d’approcher Marsala pour découvrir son légendaire vin dans les caves de Florio, celles de Marco de Bartoli ou de Pellegrino. Chez Marco, en laissant de côté pour une fois son divin muscat de Pantelleria (Bukkuram), il me reste encore en bouche le souvenir d’une Joséphine Doré, du nom d’une ancêtre française, un semi secco rouge 1997 de longue garde et de cépage nero d’avola (ou nerello marsalese) donnant un vin IGT Sicilia aux notes de réglisse et de noix verte, et d’un marsala superiore inspiré par une solera de 15 ans toute en marmelade d’agrumes.

Marco de Bartoli, un grand nom de Marsala (Photo DR)

Marco de Bartoli, un grand nom de Marsala (Photo DR)

À la Cantina Pellegrino, fondée en 1880 par Paolo Pellegrino, mais développée par son fils Carlo, lequel avait épousé une autre Joséphine, bordelaise d’origine nommée Despagne, on ne vinifie pas que le Marsala puisque la gamme couvre toute la Sicile. Cependant, c’est dans le traditionnel Marsala Vergine 1980 que j’avais trouvé ce qui se faisait de mieux et de plus complexe avec, en apothéose, une finale sur le rancio. À moins de 6 €, c’était aussi un excellent rapport qualité-prix. Chez Florio, maison installée depuis 1930 dans de vastes chais non loin de la mer, une cuvée Terre Arse 1990 donnait une vision plus sec du vin de cépage grillo fortifié à l’alcool un an après la récolte, donnant une liqueur à la fois complexe et persistante idéale pour accompagner le cigare.

Quatre cépages, dont l’excellent grillo, mais aussi le catarratto, l’ansonica et le damaschino peuvent composer le Marsala, des vins produits exclusivement dans la province de Trapani sur plus de 14.000 ha, à l’exclusion des communes de Pantelleria, Favignana et Alcamo. Les Marsala, appellation contrôlée (DOC) depuis 1931, sont dorés ou ambrés, mais il existe aussi de rares rouges de style rubino (rubis). Tous sont renforcés à l’alcool vinique (vinage ou mutage) ou à la mistelle, mélange de moût de raisin parfois cuit et d’alcool. Plus on se penche sur ces vins, plus on se dit que la relation avec le vin de Porto, de Madère, de Malaga ou de Jerez ne fait pas l’ombre d’un doute.

Enrico Bernardo, Meilleur Sommelier du Monde 2004 (Photo©MichelSmith)

Enrico Bernardo, Meilleur Sommelier du Monde 2004 (Photo©MichelSmith)

Pas de doute possible, c’est en allant l’autre soir – c’était déjà l’an dernier – chez Il Vino, le restaurant du Boulevard de la Tour Maubourg créé par Enrico Bernardo, Meilleur Sommelier du Monde en 2004, près des Invalides, que m’est revenue cette folle envie de Sicile. Le département agricole de la région de Sicile m’avait invité avec quelques restaurateurs à un somptueux dîner au cours duquel tous les vins servis étaient par moi déclarés sans reproche. À l’apéritif, ce fut un « Arriddu » blanc de cépage grillo, le même qu’à Marsala, mais vinifié en sec dans une propriété, Valdibella, travaillant en bio du côté de Palerme : rondeur, gras, pointe de vivacité, superbe finale citronnée.

Un Etna particulièrement bon. (Photo©MichelSmith)

Un Etna particulièrement bon. (Photo©MichelSmith)

Sur un carpaccio de thon, gelée à l’eau de tomates, parmesan et olives de Taggia, nous fut servi un « Perciato » de cépage inzolia de l’Azienda Fenech sise sur l’île de Salina (Éoliennes) : un 2011 lumineux, dense, serré, très parfumé, propice à l’inspiration. Sur un étonnant plat de basilic, tomates, dés de rougets, aubergines et ricotta d’Avola, nous fut proposé un premier rouge issu des pentes nord de l’Etna, de la cave Patria qui produit aussi bien du merlot que de la syrah. Un étonnant riserva millésime 2001 à la fois tannique, frais et soyeux élevé 5 ans en fûts de chêne de Slovénie et composé de cépages nerello-mascalese et nerello-cappuccio.

Annamaria et Clara, les deux soeurs de Gorghi TondI (Photo DR).

Annamaria et Clara, les deux soeurs de Gorghi TondI (Photo DR).

En même temps qu’une selle et carré d’agneau de lait rôtis, accompagnés d’un confit d’aubergines et poivrons, deux rouges nous furent présentés. Une IGT Sicilia « Honoris Causa » 2008, domaine Brugnano (région de Palerme) composée de nero d’avola et de syrah donnant un vin dense, charnu, modérément tannique. Mais le meilleur mariage fut procuré par le nero d’avola 2010 « Coste a Preaola » (IGT Sicilia) de la Tenuta Gorghi Tondi installée à Marsala. À partir d’un domaine niché au sein d’une réserve protégée, deux sœurs aussi blondes que fatales vinifient ce vin d’allure moderne aux accents de cerise poivrée, très long et bien fruité jusqu’en finale.

Pour finir, un passito de légende... (Photo©MichelSmith)

Pour finir, un passito de légende… (Photo©MichelSmith)

Sur une glace au citron, le repas s’acheva par une divine Malvasia delle Lipari 2010 de Fenech. La température des vins, les changements de verres, le service en général, tout était parfait ce soir-là ce qui me pousse, en clôturant ce modeste article sur un coin de Sicile, à citer les noms du chef, Michele Biassoni et du sommelier, Matteo Ghiringhelli, qui officièrent à la perfection aux côtés de mon ami Enrico Bernardo. Vive Sicilia !

Michel Smith

Particolare uliveto

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

18 réflexions sur “Rien qu’une fugue Sicilienne…

  1. « Conduite nerveuse révisée » ….
    Tu n’as pas honte, Michel, à nos âges !
    Et puis, cela ne trompe personne. Nous (je m’associe à toi) n’avons plus de ceinture musculaire abdominale : au moindre virage un peu « rapide », nos tripes font fliche-flache dans notre bide, notre sphincter nous lache et patatra, tout sur le joli tissu du baquet Recaro. On aurait l’air fin !
    Et puis, à part une petite pisseuse fan de Patrick Bruel ou du molasson Obispo, quelle femme de qualité se laisserait-elle encore impressionner par un pseudo-Fangio ? Faut pas confondre Jaguar et Cougar, mon grand.
    Pour tout le reste, d’accord avec toi sur la Sicile, la grandeur du Marsala et la beauté de ses salines, l’excellence du Passito de Pantelleria (plus tunisien que rital d’ailleurs). Et n’oublions pas le respect dû à l’honorable société qui contrôle en fait encore toute l’économie insulaire et le milieu du vin, ne serait-ce que par les « assurances incendie ».

  2. Luc, j’ai lu quelque part qu’une grosse ville comme Napoli enregistrait moins d’accidents automobiles qu’une ville comme Marseille, pourtant plus petite. Celui qui n’a pas dévalé les pentes de Naples en compagnie d’un bataillon de vespas ou qui n’a pas slalomé dans le trafic du bord de mer ne peut comprendre cet espèce de bordel fort bien organisé. Même les filles conduisent comme des Fangio !

  3. Je repartirais bien en Sicile, moi aussi; j’y suis allé deux fois et je suis loin d’avoir pu tout voir. L’étonnant, c’est d’abord sa taille, le fait qu’à quelques km de la côte, on ne se sente déjà plus dans une île.
    Côté vins, j’ai été surpris par la vivacité des blancs (insolia, grillo, catarratto…), surtout pour une région si méridionale.
    Côté rouges, j’ai adoré les nerellos de l’Etna (il devrait d’ailleurs y avoir au moins deux DOC, Nord et Sud, vu les différences d’exposition et de sols); ceux de Benanti notamment.
    Je ne connais pas du tous la malvasia des Lipari et le film Il Postino, tourné dans une des îles, me donne furieusement envie d’y aller un jour

  4. Pour permettre à nos jeunes lecteurs (et je sais qu’ils sont très nombreux) de goûter toute la saveur de ton joli titre, je rappelle qu’une sicilienne est une forme de musique classique assez enlevée, prisée au 17ème et début du 18ème siècle qu’on trouve notamment chez Bach, Vivaldi, Haendel, etc. Quant à la fugue, mêmes les toqués connaissent

    • Hervé, je te découvre sacrément mélomane… Tu me diras qu’avec les poivrons, aubergines, tomates, câpres et autres délices siciliens, la mélomanie vaut mieux que la pétomanie. Sur ce, je retourne à mes pâtes.

  5. Aïe, que cela me fait mal d’entendre parler de musique « classique » pour le 17ème et début 18ème ! Je sais que c’est ce que les gens disent, mais on est en pleine période du baroque. Classique s’oppose donc à populaire, pour vous, quel dommage.
    Je rappelle que la « vraie » période classique va de 1750 environ au début du romantisme musical (1820-30), un siècle plus tard donc. Et on n’y composait plus de sicilienne, ni de gavotte, ni d’écossaise, ni de gigue …..
    Mon ami Herwig van Hove (et non pas Ludwig van B ….), journaliste gastro flamand très connu et craint, professeur en retraite à l’école d’ingénieurs de la KUL, et bon joueur de flûte baroque lui-même, répète à qui veut l’entendre cette anecdote : « La vraie musique s’arrête avec Bach. Telemann, c’est déjà du disco ». C’est un peu extrême mais ….

  6. Luc, tu as raison, mais c’est un débat un peu stérile.
    Haendel est mort en 1759, Bach en 1766 et tous les deux ont écrit des siciliennes, même au milieu du 18ème…
    Les musicologues les classent dans les compositeurs de musique baroque, d’accord, mais la plupart des gens voient dans leur oeuvre de la musique "classique".
    Par ailleurs, certains musicologues considèrent que la musique classique au sens strict n’apparaît qu’à la fin du 19ème siècle, avec la notion de répertoire. Mais exclure Mozart et Beethoven de la musique classique, c’est totalement ridicule à mon sens…
    De toute façon, pour moi, Baroques ou classiques, ce sont d’abord des génies de la musique, quel que soit le nom qu’on lui donne…

  7. Bon… Tout ça pour dire que ta sicilienne sent le marsala, le zabaione et les pins…. hmmm, c’est trop bon.

  8. Agnieszka, tu sais que les Siciliens sont peu partageurs, très jaloux de leurs prérogatives, de leurs femmes, même de leurs soeurs. Enfin, ça c’est dans l’imagerie populaire. Voilà pourquoi l’Angelica de Lampedusa sent effectivement tout ce que tu décris.
    Chez toi, le pays a été partagé tant de fois, par les Teutoniques, par les Prussiens, par les Romanov, par les Habsbourgs, par les …. Français. Quel parfum cela a-t-il conféré aux Polonaises ?
    Oui, je sais, on fait plus subtil. Mais je trouve que je relève quand même le débat par rapport aux pétomanes des 5 du vin. Eux, c’est de la …. Valachie qu’ils parlent, mais je ne crois pas que cette région ait jamais été polonaise ?

  9. Luc : je ne sais pas quel parfum, mais surement pas le goût de partage… Ceci dit : So-li-dar-nosc, c’est autre chose.
    La principauté de Valachie est à l’origine de la Roumanie. Mais il y a un mot en polonais qui y ressemble : walach… et il désigne un cheval castré.

  10. Merci de cette édification linguistique. Je n’y vois aucune allusion personnelle. Combien de temps mettrait-on à dos d’ongre pour se rendre de Valachie en … (H)ongrie ?

  11. Agnieszka, j’adore ton avatar…

  12. Oui, c’est plus beau et plus gai que celui de Léon qui est tout noir !

    • Comment dit-on “avatar” en polonais ? Je ne dispose pas d’un lexique sanscrit-polak.
      En outre, mes pauvres amis, si on voyait ma gueule en vrai, tout le monde comprendrait pourquoi je préfère un trou noir à la place. D’ailleurs, c’est cette partie-là de mon anatomie que Jacques Berthomeau et Hervé Lalau ont choisi d’exposer pour illustrer leurs billets sur moi, plutôt que mon museau. Comment dit-on « museau » en polonais ? Je ne dispose pas d’un lexique etc ….
      Tu connais : le pape est mort. Un nouveau pape est appelé à régner. Araignée, quel drôle de nom pour un pape …. Mais, « pape » en polonais, toute ma génération sait comment on dit : Wojtyla Parkinsonski Alzheimior.

  13. Je revendique le scoop : la partie postérieure de ton anatomie a d’abord été exposée dans un de mes posts que l’on pourra relire ici http://www.les5duvin.com/article-un-voyage-eclair-en-leonie-tandis-que-luc-se-devoile-73639280.html

  14. Merci de m’avoir renseigné cet article !

    Je dis complimenti !

    D’abord parce que j’affectionne particulièrement la province de Trapani et pas seulement pour ses excellents vins blancs…
    Ensuite quand le récit est guidé par les sensations, et la Sicile n’en est guère avare, cela rend la lecture encore plus agréable.
    Juste une correction, si vous me le permettez, vis-à-vis des soeurs Sala ;-) la phénoménale réserve des Ghorghi Tondi est située à Mazara del Vallo au sein de la réserve protégée WWF, je l’ai visité il y deux ans en compagnie de leur oenologue.Ce sont leurs bureaux qui sont situés à Marsala.

    A presto,
    Lorenzo

  15. e grazie Lorenzo ! A presto, Michel

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