Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

L’ivresse d’un grand vin ? Rien que de l’amour en bouteille !

3 Commentaires

Bon sang, quel beau métier je fais ! Bu avec un copain de passage, quelques jours avant l’ouverture du Salon Millésime Bio, ce vin du Sud qui se revendique Coteaux du Languedoc  mais qui, contrairement à d’autres, ne se targue pas en contre étiquette ou dans les guides d’appartenir à une famille de vins bio, biodynamistes et qui plus est ne se dit même pas « nature », « responsable », « équitable » ou « naturel ». Un vin sans chapelle. Rien d’extraordinaire, allez vous me dire. Eh oui, en bon retraité, je vide ma cave et découvre avec ravissement quelques trésors en parfait état de conservation qui me font prendre conscience de la réalité du vin.

Un grand du Languedoc avec de l'amour à revendre ! Photo©MichelSmith

Un grand du Languedoc avec de l’amour à revendre ! Photo©MichelSmith

Ce vin rouge, millésimé 1999, oublié par je ne sais quel miracle de lucidité dans un recoin sombre où il est arrivé à presque maturité, ce rouge-là, cher Lecteur, est un vin complet, quasi parfait, un vin de démonstration qui fait l’unanimité, un vin d’école, le plus grand vin de ce début d’année et peut-être même de l’année d’avant. Et quand je dis pareille chose, croyez-le, c’est que je le pense sincèrement : voilà un vin qui, de par sa configuration, son architecture, sa conception, son allure, à la manière si retenue qu’il a de s’animer en vous, cet art si particulier qu’il a de vous posséder en douceur, avec subtilité, à son touché si précis qu’il laisse, comme une sensation de vibrer dans vos entrailles en plus d’un souvenir indélébile dans votre cerveau, ce vin-là, chère Madame, cher Monsieur, c’est le vin de tous les vins ! L’AOP, ou l’Amour d’Origine Protégée ! Débrouillez-vous avec ça !

Photo©MichelSmith

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Où veut-il en venir par une déclaration aussi débile ? Oh, rien de sorcier. Juste souligner que ces vins – car heureusement pour moi, ce n’est pas la première fois, ni la dernière, que je tombe sur un flacon que l’on peut qualifier de « grand » vin -, n’ont rien d’autre à vous dire que ce que vous êtes capables de ressentir par vous même : je suis là, j’existe, je fais du bien, je te donne du plaisir. En disant cela, je parle pour le vin, ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Les discours que l’on nous attribue trop souvent, cette science infuse que nous sommes supposés détenir, nous les journalistes, les techniciens, les œnologues et autres bandits de grands chemins, toute cette pseudo « expertise » que nous sommes censés diffuser autour de nous, toutes ces choses, face à de tels vins, restent sans importance.

Souvent, les plus grands mystificateurs du monde du vin ne sont pas là où on voudrait nous le faire croire. Certes, il y en a pléthore dans les ouvrages et dans les magazines spécialisés, mais ils prolifèrent le plus souvent à la source du vin, là où on ne les attend guère. Méfiez-vous des apparences. Méfiez-vous des journalistes aussi. Mais par dessus tout, méfiez-vous des propriétaires ou des vinificateurs, qui, copiant en cela les publicistes dopés à la coke, s’affirment ceci ou se réclament cela, non sans de grands effets de manches, avant même qu’un buveur expert ou qu’un néophyte n’ait pu prendre le temps nécessaire de goûter les vins du bout des lèvres et de les diriger jusque dans les profondeurs de leurs sensations. Or, la plupart du temps, ces vins frimeurs ma bonne dame, c’est de la roupie de sansonnet, à peine un pet sorti du cul d’une mouche, une goutte d’eau qui ne fait même pas déborder le vase, un encéphalogramme qui reste désespérément plat, un humain défait de son âme.

Photo©MichelSmith

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Méfiez-vous des vins qui sont dits ceci ou dits cela et qui, au final, ne sont rien ou pas grand chose. Combien de vins bus ces temps-ci qui, après avoir paradés dans tous les médias, se sont trouvés être finalement d’une banalité déconcertante. Combien de copies trop caricaturales ou stéréotypées, combien de vins trop moches, trop tristes, trop ennuyeux, trop vides de sens. Ceux que l’on laisse dans le verre, ceux dont la bouteille ne donne même pas envie d’être conservée dans le vinaigrier de l’oubli.

Photo©MichelSmith

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Là où il y a tromperie sur la marchandise, c’est lorsque l’on aborde la dictature du prix. À ce propos, je m’étais dit au début de ma désormais longue carrière qu’en bon français moyen avec du sang juif russe je devrais toujours marquer d’une petite pastille le prix du flacon récemment acquis afin de m’en souvenir au moment où je le bois. Ce n’est finalement pas une bonne idée et il me semble que même un Écossais ne devrait pas en arriver là ! Car un vin, un bon vin, ça n’a pas de prix, c’est évident ! Enfin, la valeur n’est intéressante qu’au moment de l’acte d’achat. Après, si vraiment on aime les vins, après coup, et seulement après, on peut se dire que peu importe le prix ce qui compte c’est l’ivresse. Tomber sur un grand vin sans s’entendre dire « Normal, c’est un Mouton » ou « Bien sûr, c’est un Pétrus », quel pied ! Et justement, le grand Coteaux du Languedoc évoqué plus haut m’a donné par la suite une telle joie de vivre, une telle pêche, une telle confiance en l’avenir, qu’il ne vaut même pas le prix d’une séance chez un bon psy après un concert de la Mireille d’Avignon dans une salle de concert à Moscou en compagnie du gros Gégé. En revanche, un spectacle comme le Lac des Cygnes, par exemple, celui du Grand ballet du Théâtre municipal académique de l’Opéra de Kiev, puisque c’est de par là-bas que mon père est né en 1913, parenthèse mise à part, alors là ce doit être réjouissant et savoureux au possible comme pouvait l’être la poularde en demi deuil du père Pic quand je passais à Valence en période de belle maturité de la truffe noire dite « du Périgord » ! Mais je m’égare…

Photo©MichelSmith

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Alors, parlons-en du prix. Cette bouteille, j’ai dû la payer à l’époque autour de 15 €. Sur le site 1907, j’ai pu voir la même, millésimée 2009 à 28 €, ce qui est plus qu’honnête compte tenu du prix élevé, voire abusif, de certaines « icônes » du Languedoc et du Roussillon sans parler des objets de collection et de spéculation que sont devenus certains vins du Médoc et d’ailleurs. Quand je pense qu’Olivier Jullien, l’auteur de cette merveille, n’a même pas de site internet pour faire valoir ses qualités… En a-t-il réellement besoin ? Des « affaires » comme celle que je viens d’évoquer, j’en ai connues plein dans ma vie d’amateur. Vers Noël, j’ai débouché un splendide Pibarnon 1990 en me souvenant de cette vérité sortie un jour de la bouche d’Éric de Saint-Victor, ou de celle de son père, Henri, je ne sais plus au juste. « Le mourvèdre est un grand paresseux », me disait-il d’un air entendu. Il n’avait pas tort, bien sûr, et je ne suis pas loin de penser aujourd’hui que cette remarque s’applique à tous les vins qui se distinguent à mes yeux après plusieurs années de maturité. Je pense à tous ces Montlouis, Vouvray, Muscadet, les Bourgueil et les Chinon goûtés grâce à la générosité de leurs géniteurs lors de ce magistral salon qu’est, depuis 1987, le Salon des Vins de Loire d’Angers. On va remettre ça dans les jours prochains et j’en salive déjà à l’avance.

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Je repense à la pureté de tous ces riesling et ces gewürztraminer des Blanck et de leurs voisines les Faller, aux éblouissants vins de Zind Humbrecht, de Léon Beyer, de Hugel, Deiss, Albert Mann, à mon copain Régis Moro du Vieux Château Champs de Mars qui chaque année, sans en rajouter, me montre avec modestie, le béret bien vissé sur le crâne, combien ses Castillon se rapprochent de certains grands Saint-Émilion sans en atteindre le prix démentiel. Je songe aux Perrin qui, du côté d’Orange, font des merveilles sur des territoires peu explorés tel Vinsobres comme nous le montrait David il y a peu ici même. Je respecte la modestie du vigneron, celui qui, tel un Chave de Mauves vous dira, comme pour s’excuser : « Je n’y suis pour rien, c’est mon vin… ». C’est pas moi, c’est l’autre. Oui, mais c’est qui l’autre. Celui qui pointe du doigt le lopin de vigne en décrétant que le bonhomme qui aura compris la terre nous montrera la vérité ? C’est qui l’auteur d’un grand vin ? Un mec sans diplômes, un gars ou une fille comme vous et moi. Plus appliqué que moi, certainement… Mais c’est une autre histoire.

Régis Moro et ses délicieux Francs ou Castillon. Photo©MichelSmith

Régis Moro et ses délicieux Francs ou Castillon. Photo©MichelSmith

À l’heure où ces lignes seront publiées je serais probablement épuisé par un marathon de dégustations dans les travées de Millésime Bio, à Montpellier où j’espère bien ne pas avoir à subir la suffisance et la prétention de certains vignerons trop contents de s’appuyer sur des thèse bien rôdées, sur du marketing bien pigé, sur la supériorité bien huilée de leur savoir, sur les supposées qualités de leur travaux. Un vin n’est pas magnifié parce qu’il est bio ou biodynamique, conventionnel ou sans soufre ajouté. Ne me dîtes pas par avance qu’il est vieux grenache ou super merlot, qu’il est ceci ou cela. Un vin est grand, tout simplement, parce qu’un vigneron a su faire preuve d’observation et de sagesse, d’effacement et de modestie, de pudeur, de distance, de patience et de tranquillité d’esprit. Un vin est dit « grand » lorsqu’il a de l’amour à revendre. C’est la seule chose qui compte. Et s’il n’a rien à me dire, ce n’est pas mon problème !

Michel Smith

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

3 réflexions sur “L’ivresse d’un grand vin ? Rien que de l’amour en bouteille !

  1. Mas Jullien ! ça c’est un grand vin qui sait rester discret…surtout pas pour Parker !

  2. Chut !!!! Pour le Mas Julien, presque personne ne s’était rendu compte que c’est un grand vin . Du coup, tu vas faire monter les prix avant même la période des primeurs. Pffff ! C’est bien la peine que Bob se retire des affaires

  3. Cher michel,

    Je vous ai lu avec passion pour ne pas dire avoir bu vos paroles quel bel hommage vous faite au vin j’en suis ému sincèrement ému.
    Peut etre parce ce que je me suis retrouvé dans vos pensées et la profondeur de votre ressenti.
    En toute modestie je partage une belle passion pour le vin et tout particulièrement dans les accords mets et vins.
    J’ai eu l’occasion de déguster dans ma modeste carrière de superbes flacons parfois à des prix complètement indécents, certes je garderai toujours en souvenir l’emmerveillement que j’ai ressenti la première fois que j’ai gouté un célebrissime sauternes ou encore un certain grand cru blanc de bourgogne, mais que dire de mon plus beau blanc dègusté à ce jour qui n’était qu’un modeste Savagnin 47 à un prix derisoire par rapport à ceux precités.
    Aussi concernant les rouges mon cépage c’est bien le mourvèdre, avec des rendemments raisonnable il peut donné vie à de somptueux flacons meme si dans leur jeunesse il nous donne l’impression de bouffé notre ceinturon mais avec patience les Bandols ou autres coteaux du Languedoc deviennent juste délicieux.

    Alors cher michel, merci merci milles fois pour ce bel article et bravo.

    Sommelièrement votre

    Fred

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