Vous le savez déjà : j’adore les initiatives destinées à mettre en avant les pans inhabituels et peu explorés du vin. C’est pourquoi j’ai tout de suite accepté l’invitation de Rodolphe Garcias, fondateur et animateur du modeste mais très actif Nectar Club de Trouillas. Mais c’est où ça ? En gros, Trouillas est un bourg des Aspres, pas très loin de Thuir et du fameux Domaine de La Casenove, à 15 km au sud de Perpignan. Façon Chirac en plein Salon de l’Agriculture, je sens que vous allez me dire : « cela m’en touche une sans faire remuer l’autre ». Ignorants que vous êtes ! J’avais, figurez-vous, plus d’une raison d’accepter ce genre de proposition, la plus évidente étant que ce club de messieurs très bons vivants avait décidé ce soir là de goûter une douzaine de Carignans du Roussillon à l’aveugle. L’occasion était belle pour moi de remettre mes pendules à l’heure. D’ailleurs, en parlant de pendules, je suis arrivé très en retard, ce qui est rarissime chez moi. En bonne « guest star », je m’en excuse encore auprès de tous les participants.
À ma connaissance, c’était la première fois qu’un amateur organisait dans les Pyrénées-Orientales une telle dégustation à l’aveugle (j’insiste) consacrée à un cépage que les techniciens viticoles s’étaient jurés d’éradiquer quelques décennies plus tôt. En usant de mon caractère de cochon, je m’étais de mon côté juré de piquer une colère si d’aventure les vins n’étaient pas servis à bonne température. Je n’ai pas eu à user de mon ire, fort heureusement, et c’est l’esprit ouvert et décontracté que j’ai entamé la série. Un parcours utile pour moi quand je me suis rendu compte que je notais mieux des vins que je n’appréciais guère à l’origine (un supplément d’âge pour le Carignan apparemment ne nuit point…) et que je dépréciais d’autres bouteilles que j’avais pourtant hautement considérées quelques mois plus tôt. Cette nouvelle revue à l’aveugle en un temps et un lieu précis et en compagnie d’autres dégustateurs m’a permis de reconsidérer ce cépage autrement. De constater, par exemple, qu’il n’est jamais vraiment sûr de lui, qu’il mérite qu’on le travaille au verre afin de mettre à jour ses sortilèges.
D’abord, voyons les déceptions. Mais de celles qui laissent encore de l’espoir….
-Côtes du Roussillon 2006, Domaine Trois Orris « La Figarasse » (Secteur des Fenouillèdes). Considéré par beaucoup comme un modèle du genre, le 2005 m’avait posé problème pour se révéler surprenant au bout de quelques jours. 2006 est dense, serré, profond mais un peu trop « alcooleux » et sec en finale. On sent pourtant les très vieilles vignes. Faudrait-il l’attendre trois jours comme le 2005 ? La question reste posée.
-Côtes Catalanes 2011, Domaine Els Barbats (8,50 €, secteur des Aspres). Encore un Carignan de Tresserre que je ne peux m’empêcher d’aimer tout en lui reprochant un tas de petites choses, notamment son manque d’âme et son excès de rusticité. Nez herbacé, pas mal de fruit et de fraîcheur, bonne petite longueur, le 2010 goûté pour ce blog l’an dernier m’avait semblé plus équilibré et plus prometteur. À suivre.
-Côtes Catalanes 2011, Camp de la Mata (12 €, secteur des Aspres). J’avais aimé le 2010 et je sentais comme une progression dans le 2011 et voilà que je suis déçu par ce même vin… Va savoir. Le nez est séduisant, profond, avec de jolies notes grillées. En bouche, c’est très prenant, presque agressif et je ressens un peu d’acescence. Pourtant, c’est long en bouche avec une finale sur le fruit.
-Domaine Les Hauteurs 2011(Secteur des Fenouillèdes). Ce domaine créé depuis peu par Dominique Hauvette (Baux de Provence) sur des terres granitiques situées à 500 m d’altitude n’a pas encore décidé si une cuvée carignanesque allait ou non voir le jour. Mais son sympathique responsable, Olivier Haas, nous a présenté un brut de cuve au nez un peu herbacé agrémenté de notes de garrigue. L’acidité est bien présente, on sent le fruit et une longueur honnête, mais cela reste un « petit » carignan. Gageons que Dominique, si elle en prend le temps, conduira ses carignans bien plus loin.
Voyons ensuite les vins réputés excellents qui subitement le sont moins…
-Côtes Catalanes 2010, Domaine Vaquer, « Expression » (12 €, secteur des Aspres). J’avais adoré le 2004 et je suis déçu pour la seconde fois par le 2010. Serait-ce parce qu’il est trop jeune ? Il faut dire que l’échantillon goûté cette deuxième fois m’est apparu légèrement bouchonné… Et pas de double en vue côté organisateurs… Par conscience professionnelle, je l’ai pris en bouche. L’équilibre me paraît bien, la matière est riche, mais difficile de juger un vin que l’on sait bouchonné.
-Côtes Catalanes 2010, Domaine Gardiés, « Les Vignes de mon Père » (20 €, secteur Corbières du Roussillon). Le même vin m’avait impressionné récemment, mais ce soir je fais la moue quand bien même je lui trouve des qualités. « Belle robe, nez fermé, ample et solide en bouche, notes de fenouil, finale un peu terreuse » et je ne lui accorde que deux étoiles alors qu’il en méritait le double. Lui a-t-on laissé le temps de s’ouvrir ? A-t-il besoin de prendre de l’âge ? Ce sont les risques d’une dégustation à l’aveugle et il faut les accepter.
-Vin de France 2010, Mas de Rey, « C 32 » (8 €) (secteur Aspres). Nez boueux, bouche courte, déséquilibrée, dure, difficilement acceptable, tout comme la finale d’ailleurs. La version 2009 , sans être sensationnel, était tellement mieux que c’en est mystérieux…
Et les vins un temps jugés moyens qui deviennent intéressants…
-Côtes Catalanes 2011, Cave Coopérative d’Estagel (5,80 €) (secteur Fenouillèdes). En novembre dernier, je n’ai pas dit que du bien de ce vin. En le reprenant ce soir, je découvre un tout autre vin, comme s’il y avait eu une autre mise entre temps : une robe superbe, presque noire, un nez plutôt élégant et soyeux, un chocolat et fruits rouges en bouche avec une certaine harmonie, tannins fins et épicés, on aimerait le mettre en cave pour 4 à 5 ans. On le sent juste un poil maquillé, comme s’il y avait eu un semblant d’élevage.
Il y a quand même les bonnes surprises…
-Domaine Treolar 2011 (Secteur des Aspres). « Save water drink Treolar » dit Jonathan Hesford qui dirige ce domaine récent à Trouillas avec Rachel, sa compagne néo-zélandaise. C’est la première fois qu’il tente d’élever un Carignan pur. Toujours en cuve, il ne sait pas si ce vin finira en cuvée, mais nous sommes plusieurs à l’encourager à le faire car le nez est complexe, fin, épicé, minéral avec des notes d’agrumes, tandis qu’en bouche le vin fait preuve d’un bel élan de fraîcheur ca qui le rend très agréable à boire. Prix envisagé : au-dessus de 10 €.
-Domaine Les Hauteurs 2011(Secteur des Fenouillèdes). Ce domaine, créé depuis peu par Dominique Hauvette (Baux de Provence) sur des terres granitiques situées à 500 m d’altitude, n’a pas encore décidé si une cuvée carignanesque allait ou non voir le jour. Mais son sympathique responsable, Olivier Haas, nous a présenté un brut de cuve au nez un peu herbacé agrémenté de notes de garrigue. L’acidité est bien présente, on sent le fruit et une longueur honnête, mais cela reste un « petit » carignan. Gageons que Dominique, si elle en prend le temps, conduira ses carignans bien plus loin.
Et ceux qui restent bons à chaque dégustation…
-Côtes Catalanes 2010, Domaine de Lacroix, « Tango » (8,50 €, secteur des Aspres). J’étais fan du 2007 et je découvre le 2010 « camarades avé » plaisir, comme on dit ici. Oh, ce n’est pas géant et cela manque peut-être d’un peu plus de fond, de terroir. En bouche, il est sauvage, acide, sa persistance est intéressante et le vin se boit finalement en se livrant sans trop de retenue. Encore 3 à 4 ans de garde et il sera plus apprécié. En espérant que les propriétaires du domaine s’appliqueront encore plus dans leurs vendanges futures pour viser la juste maturité et des rendements très sages…
-Vin de pays des Pyrénées-Orientales 2010, Le Roc des Anges, « 1903 » (35 €, secteur des Fenouillèdes). Rien à voir avec la simplicité du précédent. On entre ici dans un autre monde, on prend de la hauteur. Je l’ai reconnu à vue de nez tant il était dense, profond, complexe. C’est confirmé en bouche par une harmonie rarement atteinte dans un vin du Roussillon. On sent que le vin a été travaillé « aux petits soins », mais cela n’enlève rien à la sensualité de la chair, à l’impression tactile, à l’allure élégante de l’ensemble renforcée par une fraîcheur assez majestueuse. Et pour une fois, peu importe son prix !
Michel Smith
PS Par modestie et par respect pour les autres, je ne vous imposerai pas le commentaire que j’ai attribué au « Puch » 2011 (8,50 €), le Carignan que je concocte depuis quelques années avec l’appui de mes associés quelque part sur la commune de Tresserre, dans les Aspres. Disons simplement que je suis très satisfait.





17/03/2013 à 11:32
Et y avait pas "la Loute"?
17/03/2013 à 14:08
J’aime bien ta méthode, regoûter, remettre son dernier avis en cause. C’est courageux. Tout toi, l’ami!
Hervé
17/03/2013 à 17:19
Ma Cad : ce n’est pas moi qui organisait et tu sais qu’il y a désormais une bonne cinquantaine de cuvées pur Carignan dans les PO ! Donc, choix difficile… À cause de qui ???
@Hervé. Merci, mais cela n’a rien de courageux. C’est plutôt amusant.;-)
19/03/2013 à 15:45
Bien raison de remettre en avant les vieux cargnans en mono-cépage qui sont une réelle surprise pour moi.En exemple,une cuvée opus d’Alain Almes en VDP côtesde thongues 2011 à 8,50 €.Excusez du peu!
19/03/2013 à 16:10
Eh bien voilà une belle surprise ! Je ne connaissais pas le vin que vous m’indiquez et je vais m’empresser de me le procurer !
20/03/2013 à 13:57
Michel, je vous remercie de votre commentaire.
Une petite correction . Nous sommes Domaine Treloar. http://www.domainetreloar.com
20/03/2013 à 14:09
Pardon Jonathan !