Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


3 Commentaires

Entre le Phare de l’Aude et le Grenat de Perpignan

I know, I know, it is not the first time… Bon, je sais, ce n’est pas la première fois que je vous fais le coup de « Changer l’Aude en Vin ». Si j’en reparle en ce printemps qui débarque enfin, c’est que j’aime ce petit salon sans façon organisé par les vignerons eux-mêmes. Et vous savez que lorsqu’il s’agit de réchauffer les bons petits plats de la communication sans chichi, sans grands frais, sans grosse frime ni déploiement pompeux de filles archi-pomponnées dans un grand hôtel chic de la Capitale, histoire de draguouiller « ceux qui comptent » dans la presse viti-vini, je suis le premier à dégainer. Vous n’avez qu’à feuilleter mes derniers articles pour vous rendre compte que j’ai un faible pour ces mini-événements qui rassemblent dans la simplicité des gens qui se ressemblent et qui souhaitent vivre différemment leurs vins. Que ce soit à Cabrières ou à Latour-de-France, « invité payant » ou « invité pour de vrai », j’aime aller me perdre dans notre belle région pour y découvrir d’autres têtes, d’autres vins, d’autres approches. Cette fois-ci, outre mon déplacement et mon repas de midi qui restaient à mes frais, j’étais invité pour de bon afin de déguster les vins, puis pour participer à un très amical et flamboyant dîner vigneron. Le tout, dans le cadre d’un restaurant dont on cause beaucoup sur la côte languedocienne. Bien sûr, n’ayant pas de comptes en Suisse, ni à Singapour, j’ai accepté. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

Deux "membres fondateurs" devant le phare de Leucate : Carine Farre (Vignobles du Loup Blanc) et Jean-Baptiste Sénat, tous deux du Minervois.

Deux « membres fondateurs » devant le phare de Leucate : Carine Farre (Vignobles du Loup Blanc) et Jean-Baptiste Sénat, tous deux du Minervois. Photo©MichelSmith

Il me semble que cela fait près de deux ans que je vous cause de cette petite association de vignerons certifiés bio et vendangeant à la main (deux conditions pour faire partie de la bande d’une quinzaine de membres) qui se réunissent chaque année dans le but de faire goûter leurs vins durant toute une journée. L’an dernier, comme tous les ans, le métinge audois de « Changer l’Aude en Vin » se tenait en plein cœur de la Cité de Carcassonne (voir mon article du moment) en un lieu charmeur composé de bric et de broc. Cette année, le cadre était plus contemporain, plus marin et plus lumineux puisque la manifestation se tenait au pied du phare de Leucate, au restaurant « Klim & Co », imposant bloc de béton et de verre posé sur ce qu’il est convenu d’appeler « La Falaise », au-dessus de la plage de Leucate, le petit Saint-Trop audois. L’an dernier, les 5 vignerons invités venaient de la Loire, cette année, ils représentaient le Sud Ouest avec des gars et des filles comme Myriam et Bernard Plageoles (Gaillac) ou Diane et Philippe Cauvin (Fronton) venus en presque voisins.

Le troupeau de Brice, le berger de Leucate, au pied du restaurant. Photo©MichelSmith

Le troupeau de Brice, le berger de Leucate, au pied du restaurant. Photo©MichelSmith

Pas facile de goûter le vin quand la grande bleue scintille de mille feux attirant sans cesse votre regard, qu’une voile blanche se prélasse dans le décor, que le troupeau de brebis corses conduit par Brice, le berger gourmand, s’attarde pour arracher les plantes de la garrigue après un passage dans les vignes de Mireille et Pierre Mann, ou que le père Guinot, l’ostréiculteur tatoué de Port-Leucate, se pointe avec une bourriche d’huîtres aussi croquantes que joufflues et qu’il tient à vous les arroser d’une lichette d’huile d’olive. Résultat, comme je ne suis plus une machine, et n’étant qu’à 30 minutes de voie rapide de chez moi, j’ai pris le temps de tout taster en m’excusant par avance d’avoir oublié 2 ou 3 vignerons. Commençons par ce qui fâche : à mon goût beaucoup trop de vins « en cours d’élevage » et toujours autant de blancs saisis par la glace et de ce fait insondables, ingoûtables. Mais bon sang de bonsoir quand va-t-on apprendre aux serveurs et aux vignerons qu’il ne faut pas glacer un vin, mais juste le rafraîchir ? Et que rafraîchir ne consiste pas à noyer une bouteille dans un sceau de glace, mais dans beaucoup d’eau avec juste quelques glaçons destinés à maintenir la température fraîche !

Les huîtres "joufflues" de Leucate en guise d'apéro. Photo©MichelSmith

Les huîtres « joufflues » de Leucate en guise d’apéro. Photo©MichelSmith

Je reviendrai sur les vins des Plageoles une autre fois et me contenterai ici de signaler quelques perles du vignoble audois puisque c’était le but de la manœuvre. Disons le tout net, je n’ai pas à faire part de grosses découvertes. Des confirmations, oui. J’ai tout de suite flashé sur Maxime Magnon dont beaucoup de cuvées, certaines à base de Carignan, ne sont hélas plus disponibles tellement ses vins des Corbières maritimes ont la cote. C’est un gars qui, il y a 2 ans, me laissait une impression mitigée – à vrai dire, je le trouvais un peu hautain, distant -, mais que je me promets d’aller rencontrer un jour dans ses vignes tant il met de conviction à raconter ce qu’il fait. Comme quoi, il ne faut pas se fier aux jugements trop hâtifs et prendre le temps d’aller à la rencontre de l’autre, de briser la glace, en somme. Plutôt que de rester sur des rouges en plein élevage, je me suis penché sur un rosé « Métisse » 2012 franc de robe, à la fois rythmé et langoureux, comme un certain « Tango pour Claude » joué par Richard Galliano (ici avec Michel Portal) http://www.deezer.com/track/7996087 , fait de lladoner pelut, de cinsault et d’une pointe de mourvèdre. Le blanc, grenache gris (70%) et grenache blanc, est d’une précision exemplaire avec un caractère incisif qui le faisait se marier sans encombres à la délicieuse huître pochée au caviar-citron (si, si, ça existe !) servie au dîner le soir même.

41ANEGSW3RL._SL500_AA300_

Chez Jean-Baptiste Sénat (Minervois), la « Nine » 2011 (grenache et carignan surtout, avec un peu de tout) a des allures de grande, une finesse et une tendresse épicée qui ne manque pas de classe. Autre Minervois de taille, le 2011 « Bufentis » de Benjamin Taillandier (70% syrah), souple en apparence, mais armé d’une superbe matière. J’ai trouvé aussi une bonne dose de style dans les trois Fitou du Mas des Caprices : la cuvée « Oufti » 2011 étonne par ses tannins poivrés (pas mal de mourvèdre) ; le « Retour aux sources » 2011, très carignan appuyé par la syrah et le grenache, présente un nez de ouf (eh oui, je n’allais pas louper ça !) sur une densité et une tension fortes en bouche appuyées par des tannins boisés marqués par le schiste ; mourvèdre, carignan et un peu de grenache (10%), la cuvée « Anthocyane » 2010 quant à elle étonne, tant elle jouit de cette période faste où les vins se réveillent pour constater le monde autour d’eux avant d’aller se rendormir pour quelques années.

Éric Le Ho, Domaine de l'Arbousier, en Corbières. Photo©MichelSmith

Éric Le Ho, Domaine de l’Arbousier, en Corbières. Photo©MichelSmith

Quelques domaines en Corbières à signaler au passage : le Clos de l’Anhel est plaisant sur toute la ligne, grâce en partie au sieur carignan qui a bien joué son rôle sur le difficile millésime 2012 comme sur la cuvée « Lolo » qui est d’un excellent rapport qualité/prix et qui réjouira son auditoire dès cet automne ; le Domaine de l’Arbousier, un peu oublié dans mes notes ces dernières années, revient sur le devant avec une série de millésimes, dont un 2008 (12 €) rond, soyeux, équilibré et étincelant de fraîcheur ; le Clos de l’Espinous 2011 de Rémi Jailliet, tout en matière, très mûr et assez extrait. Sur La Clape, Pech Redon de Christophe Bousquet tient toujours son rang de beau rouge complet et expressif dans une version 2010 de « L’Épervier » que l’on croit prête à boire mais qui peut réserver son lot de surprises.

Diane et Philippe Cauvin, venus de Fronton. Photo©MichelSmith

Diane et Philippe Cauvin, venus de Fronton. Photo©MichelSmith

Sur le délicieux pigeonneau servi au dîner où je m’étais placé d’office aux côtés de Diane et Philippe Cauvin, du Château La Colombière à Villaudric, histoire de renouer un soir avec le pays de cocagne d’entre Garonne et Tarn qui me rapproche du Sud-Ouest, j’ai eu le bonheur de croquer dans un Fronton comme je les aime, un pur Négrette de galets roulés. C’était le 2010 de la cuvée Coste Rouge que j’avais pris soin de rafraîchir à ma façon vu que dans la salle la température montait dangereusement. Un moment délicieux qui vous fait quitter les lieux vers minuit, avant le dessert, pour traverser les étangs l’air léger, souriant à la lune et à ces instants de bonheur que nous réserve l’univers du vin.

                                                                                                         Michel Smith

Post Scriptum. Les lieux du vin où l’on grignote de belles choses tout en s’amusant avec de beaux vins ne courent pas les rues à Perpignan, en dehors de mes trois cantines (Le Garriane, Les Indigènes et Le Bistrot des Crus) favorites. Aussi me dois-je de vous signaler une nouvelle enseigne, Via del Vi*, qui vient d’ouvrir face au nouveau Théâtre de l’Archipel, œuvre architecturale aussi baptisée « Le Grenat » que je suis à peu près le seul à ne pas détester dans cette ville. Bref, ce bistrot au décor assez contemporain a encore quelques progrès à faire : une semaine après son ouverture on ne pouvait pas payer par carte bancaire ni obtenir de facture, mais cela n’a pas été suffisant pour que je puisse en dire du mal. Les quelques petits plats proposés par le jeune couple qui dirige le lieu furent irréprochables et le service des vins au verre se fit sans anicroches. Attention, à force de goûter les poulpes à la sétoise, le fromage maison au confit de figues, la terrine de légumes ou la paleta andalouse (entre 6 et 10 €), sans compter les desserts et quelques petits verres (entre 4 et 6 €), on approche vite des 60 € à deux. « Quand cesseras-tu d’avoir les yeux plus gros que le ventre ? », me disait ma grand-mère…

* 43 bis avenue Maréchal Leclerc, 66000 Perpignan. Tél. 04 68 67 84 96.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 10 860 autres abonnés