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Primeurs 2012, le millésime qui vous veut du bien

De retour de Bordeaux, Agnieszka, notre « invitée » polonaise nous dit tout sur les Primeurs 2012.

L’aviez-vous remarqué: depuis quinze, vingt ans on ne parle plus de millésime «médiocre» en France? Et c’est justifié, en plus !  Pas seulement parce que l’adjectif n’est pas terriblement vendeur. Les progrès faits en termes de connaissance de sols, la diversification de soins apportés à la vigne, la précision des techniques de vinification permettent désormais de contourner les aléas de la climatologie et de produire, tout simplement, de bons et de très bons vins.

On ne peut juger d’un pays d’après ses seules élites, il faut s’intéresser à ses citoyens de base, aux gens de la rue. Pour les vins, c’est pareil. Dans le Bordelais, il y a des grands crus classés connus (et contrefaits !) jusqu’en Chine, mais il y a aussi des Bordeaux et des Bordeaux Supérieurs. Et ces appellations génériques ont énormément gagné en qualité.

L’échographie du bébé vin

J’ai pu le constater sur le terrain à l’occasion des Primeurs 2012. « Comment peut-on juger les vins en cours d’élevage ? », me suis-je demandé. Oui, c’est un peu comme si on dressait une liste des universités auxquelles on voudrait inscrire un bébé dont on vient de faire l’échographie. Mon but n’était pas d’entrer dans le système de vente qui a fait la gloire de la place de Bordeaux, mais de comprendre les prémices du millésime. Tout en sachant que le « bébé » devra encore faire ses preuves à différents stades de son éducation. Et pour mener à bien cette expérience j’avais à ma disposition un aperçu assez large de deux bords de la Garonne.

Les châteaux bordelais recommencent chaque printemps le bal des Primeurs. Photo Agnieszka Kumor

 Chaque printemps, c’est le bal des Primeurs dans les châteaux bordelais. Photo Agnieszka Kumor

La première dégustation a été organisée par le Cercle Rive Droite de Grands Vins de Bordeaux. Cette association, créée en 2002 et présidée aujourd’hui par dr. Alain Raynaud, regroupe 143 châteaux du libournais. Si je cherchais les dominantes parmi les vins de cette vaste région, je dirais que dans les Blaye, les Blaye Côtes de Bordeaux et les Côtes de Bourg on découvre un fruité profond, les Pomerol dévoilent une certaine sucrosité et les Lalande-de-Pomerol – une texture subtilement crayeuse. Les Saint-Emilion (grands crus et grands crus classés) et les satellites sont déjà longs et harmonieux, les francs sont comme « voûtés », les Castillon et les Cadillac Côtes de Bordeaux – très modernes, légèrement épicés, et les Entre-deux-Mers (avec un représentant de Sainte-Foy Bordeaux) sont simples et plaisants. Les Fronsac et les Canon-Fronsac affichent des notes légèrement confiturées.

Le millesime 2012 chez Cercle Rive Droite. Photo Agnieszka Kumor

 Le millésime 2012 au Cercle Rive Droite. Photo Agnieszka Kumor

La seconde dégustation a été orchestrée par Stéphane Derenoncourt et ses consultants, et regroupait quelques appellations de la rive droite déjà citées, comme Blaye, Castillon (Côtes de Bordeaux), Fronsac et Canon-Fronsac, Pomerol, Puisseguin Saint-Emilion, Saint-Emilion Grand Cru et Grand Cru Classé. Leur caractéristique est comparable avec mes notes précédentes. Mais on a eu aussi droit aux graves d’une belle tension et élégants (y compris les Pessac-Léognan et ses grands crus classés – denses et soyeux). Des graves blancs ont été une belle surprise. Les Médoc, les Haut-Médoc et les Margaux commencent à s’arrondir, les Moulis sont charnus, les Saint-Estèphe un brin rustiques et aériens, et les Saint-Julien, intenses. Des Bordeaux et des Bordeaux Supérieurs montrent leur côté agréable et fruité. Des vins issus à majorité de merlot tirent leur épingle du jeu. Même son de cloches du côté du cabernet franc. En revanche, il est très difficile de faire une synthèse du cabernet sauvignon. Ce cépage à maturité tardive a subi de plein fouet des pluies de septembre, et il est très inégal selon la région.

Ce ne sont que les dominantes, bien sûr. Il est arrivé aussi que la matière soit diluée (dans certains Margaux), que la persistance soit courte et des tanins durs. Le résultat est hétérogène, mais globalement d’un bon niveau. Un certain manque de puissance (venant notamment du cabernet sauvignon) laisse supposer que ce millésime dans son ensemble sera meilleur dans sa jeunesse, mais ne pourra pas vieillir des décennies, comme ses grands prédécesseurs, 2009 et 2010. Ce n’est pas le cas des grands Saint-Emilion, de certains Pomerol ou des grands Pessac-Léognan qui ont du temps devant eux et peuvent s’avérer de très haute volée. Cela dit, une image bien distincte émerge déjà de ce 2012, un millésime né sous les pires augures.

Un millésime d’automne

«Le printemps humide, c’est la première source d’hétérogénéité de ce millésime», rappelle Stéphane Derenoncourt. Le débourrement a été tardif et il y a eu beaucoup de problèmes de cryptogame (p.ex. le mildiou, l’oïdium). «Soit c’est la perte, soit ce sont des graines qui restent, mais qui peuvent entacher la qualité aromatique des vins». Le deuxième point : les pluies ont causé la minéralisation de la matière organique du sol. La vigne, suralimentée, a poussée vigoureusement. Résultat : le cycle végétatif rallongé, la floraison désordonnée, la véraison très longue et hétérogène. Il fallait couper les grappes roses pour rattraper le retard de maturité. Et enfin, le mois d’août très sec avec des températures records. «La vigne a trop souffert, il y a eu des blocages par endroit. Cela crée des tanins secs». Avec ce cycle de maturation très long, on a affaire à un millésime d’automne. Commencée après la mi-septembre, la vendange a souvent été poursuivie en octobre. Il a fallu sans doute beaucoup de patience et de foi pour amener des raisins à maturité optimale dans la cuve, tout en évitant le botrytis qui s’est installé sur quelques parcelles.

 Les Žchantillons 2012 chez Derenoncourt  Consultants. Photo Agnieszka Kumor

Les échantillons 2012 chez Derenoncourt Consultants. Photo Agnieszka Kumor

Et consommateur dans tout ça ?

Selon Stéphane Derenoncourt, certains vins de la rive droite «quand ils sont bien réussis» rappellent ceux de 1998. L’ensemble est comparable à 2008 «avec plus de douceur», ou encore à 2004. Mais la climatologie n’est pas le seul facteur du succès d’un millésime. Le contexte macroéconomique y est aussi pour quelque chose. Certes, après l’envolée des prix des 2009 et 2010, le 2011 a eu le goût d’un peu trop cher. Avec la crise, il n’est pas sûr que la Chine et les Etats-Unis continuent de jouer le rôle d’entraînement. Il va falloir revenir à la raison. Selon Olivier Bernard, président de l’Union des Grands Crus, «il y aura une baisse sur les 2012, car le marché est sans doute plus compliqué qu’il y a deux ans». Certains crus classés proposent déjà leurs vins 30% moins cher.

2012 dans le bordelais est un millésime très intéressant pour les consommateurs, et un peu moins pour les investisseurs. Et bien tant pis : on aura des vins magnifiques pour pas cher.

Agnieszka Kumor

Collabore avec Vinisfera.pl

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