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Retour à Chenin Beach

Ce titre est un clin d’oeil à trois choses distinctes, mais néanmoins liées : à un lieu très intéressant de la côte Sud de l’Angleterre; à un titre de livre de l’excellent auteur Ian McKellan (mais pas son meilleur, selon moi) ; enfin, et surtout, au grand cépage de la Loire. Vous trouverez des notes en bas de page pour les deux premiers objets, dont la plage (de galets) anglaise ci-dessous.

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Chesil Beach, dans le Dorset (photo non-identifiée, trouvé sur le web)

Le sujet de cet article est aussi plus ou moins inspiré de mon article de la semaine dernière, qui relatait mes pensées et sensations suite à une dégustation de chenins blancs d’Anjou (et quelques-uns de Saumur) et du débat aussi intéressant que polymorphe qui s’en est suivi.

chenin blanc

Grappe de chenin blanc (photo ENTAV)

Cela fait évidemment quelques années que j’expérimente ce cépage blanc, probablement originaire de la Loire, mais curieusement bien plus planté en Afrique du Sud qu’en France,  aujourd’hui. Ses synonymes français, pourtant, témoignent d’une diffusion autrefois plus important dans l’Hexagone, et parfois au-delà. D’après le remarquable ouvrage de Robinson, Harding et Vouillamoz (Wine Grapes, édité en 2012 chez Allen Lane), ces synonymes incluent Agudelo ou Agudillo (Espagne), Anjou, Blanc d’Aunis, Capbreton blanc (Landes), Gros Chenin (Maine-et-Loire et Indre-et-Loire), Gros Pineau (Touraine), Pineau d’Anjou (Mayenne), Pineau de la Loire (Indre-et-Loire), Plant d’Anjou (Indre-et-Loire), Ronchalin, Rouchelein ou Rouchelin (Gironde et Périgord), et Steen (Afrique du Sud).

D’après les multiples apparitions du mot «Anjou» parmi ces synonymes, il serait raisonnable de croire à une origine angevine, ou du moins à une première identification de la variété dans cette région. Et il semblerait que cette identification soit assez ancienne:  fin du 15ème ou début du 16ème siècle, voire même avant. Il est aussi vraisemblable que le nom de chenin provient du monastère de Montchenin, près de Corméry qui a joué un rôle important dans sa propagation, comme le Château de Chenonceau dont des plantations du début du 16ème siècle mentionnent le Plant d’Anjou. A la même époque, François Rabelais mentionne le chenin (et aussi le pineau) dans Gargantua.

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Admirable portrait d’un jeune femme par Véronèse, parmi l’impressionnante collection du Château de Chenonceau. J’aime à penser qu’il s’agit du visage du chenin (photo DC)

L’analyse de l’ADN de cette plante nous a apporté des enseignements complémentaires qui démontrent toute la complexité des relations entre de nombreuses variétés de vitis vinifera, due au métissage permanent qui a été favorisé par l’ancienne habitude de complantation dans la plupart des vignobles européens. Le Savagnin (ou Traminer) serait un des parents du Chenin, mais l’autre parent reste inconnu pour l’instant. Le Chenin Blanc serait alors un frère (ou soeur) du Sauvignon Blanc et du Trousseau, et donc oncle (ou tante) du Cabernet Sauvignon. Il a également souvent fricoté avec le Gouais Blanc pour produire, entre autres, le Colombard.

Ces liens de parenté ne relèvent pas que de la pure théorie historique. Ils ont, me semble-t-il, des ramifications dans certaines de caractéristiques gustatives de ce cépage. Son acidité, par exemple, ou sa texture parfois un peu tannique lorsque les rendements sont faibles. Puis son amertume bien assimilée, qui le lie au parent Traminer/Savagnin (c’est la même chose, et le Gewurztraminer est de la même variété, avec quelques différence clonales).

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Château de Brézé (photo jbrthnn)

La semaine dernière, j’ai mentionné quelques vins secs issus du Chenin Blanc que j’ai pu apprécier récemment. Mais j’ai négligé de parler d’un autre, issu de l’appellation Saumur, et qui est également un des inspirateurs de cet article. C’est au retour d’un voyage en Val de Loire, pour déguster, non des chenins, mais des sauvignons blancs (voir l’article de Jim Budd de mardi dernier) que j’ai dégusté de nouveau un échantillon (qui traînait dans mon frigo) du Château de Brézé, Saumur blanc 2010. Ce domaine me rappelle que j’ai acheté (et maintenant bu) des vins de ce château datant des années 1929 et 1934 qui, bien qu’ayant été acquis dans les années 1985/6 et bouchés avec de courts bouchons coniques, avaient de très beaux restes. Certains flacons étaient même splendides, malgré un certain niveau de vidange. On le sait, mais il faut le répéter : le chenin peut vieillir admirablement.

Cette fois-ci, il s’est agi d’un vin jeune et parfaitement sec, du millésime 2010. Ce vin de Château de Brézé est signé discrètement sur la collerette par Arnaud Lambert. Je ne le connais pas et je n’ai jamais visité ce domaine mais ce vin est admirable de finesse, de force tranquille, de vivacité, et de ces saveurs subtiles qui vous tentent d’en identifier les éléments, sans jamais vous laisser les cerner complètement. Quelque part, je pense que c’est cela le signe d’un grand vin : être bien de son lieu sans vous tabasser avec son «identité de terroir», être de son cépage sans descendre dans de la gaudriole, être bien fait sans porter lourdement l’empreinte de «l’artiste». Enfin être simplement bon, voire si bon qu’il vous donne l’envie irrésistible de boire un deuxième verre, voire plus si affinités. Et j’ai succombé, avec bonheur.

étiquette Brézé

(Photo David Cobbold)

En post scriptum, j’ajouterais qu’il est assez triste qu’un des lieux qui est à l’origine de la réussite de ce cépage n’ait plus le droit d’en produire, du moins en appellation contrôlée, selon les lois imbéciles (car trop restrictives) qui régissent bon nombre des appellations en France. Car la nouvelle appellation Touraine Chenonceau, en matière de vin blanc, doit se consacrer exclusivement au sauvignon blanc, un parent pauvre (à mon avis) du grand chenin.

[1] Chesil Beach (ou Chesil Bank) est une longue plage de galets et de cailloux qui  se trouve sur la côte sud de l’Angleterre, dans le comté de Dorset, proche de la presqu’ile de Portland, aussi connue en France pour la formation calcaire nommé Portlandien. Son nom est dérové du mot anglais «shingles», ou petits galets.

[2] « On Chesil Beach » est le titre d’un roman de Ian McEwan, qui traite du sujet du mariage et des inhibitions dans l’Angleterre des années 1950 (il y avait de quoi faire!).

David

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