Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Je ne suis qu’un « ensoiffé » de première… et j’aime le Gewurztraminer

Mille pardons pour ce néologisme qui, bien que déjà usité n’est pas encore entré dans le dico; mais je me suis dit qu’après Jacques Dupont qui, sur 140 pages (chez Grasset) et sur tous les médias, nous somme de nous « invigner » avec lui  (il doit avoir une sacrée bonne attachée de presse, lui qui d’habitude ne veut pas les voir…), je pouvais à mon tour dénicher un verbe que je ne dois à personne. Si ce n’est, peut-être à un Rabelais en herbe ou à un Depardieu déguisé en Antoine Blondin.

Surtout ne pas confondre avec «assoiffé», terme qui s’applique plus à un aventurier perdu quelque part dans les dunes de Mauritanie, entre ces deux perles du désert que sont Ouadane et Chinguetti. Alors que je pensais avoir inventé le verbe « ensoiffer », surtout depuis que mon correcteur automatique me le faisait remarquer, je notais en feuilletant Google qu’ensoiffé était utilisé par d’autres que moi pour décrire un dictateur « ensoiffé de pourvoir » (le journaliste voulait-il dire « assoiffé » ?), ou plus prosaïquement une femme « ensoiffée de vin » (l’auteur pensait-il qu’elle était saoule ?).

Quoiqu’il en soit, j’ai trouvé ce verbe tellement joli que je me le suis approprié. Quand bien même il n’existe pas sur le plan purement académique, il me fait penser à un état proche de l’ivresse, une sorte d’épectase vinique qui surviendrait lorsqu’un vin vous fait un effet tel qu’il arrive à vous hérisser le poil et à vous faire vivre un moment de paroxysme dépassant le simple orgasme. Rien à voir avec un moment de soulographie. Rien à voir non plus avec l’orgiaque volonté de boire jusqu’au coma éthyllique. Plus que de s’enivrer, il s’agit là de se laisser plonger dans une sorte de rêverie proche de l’extase qui consiste à ne faire qu’un entre votre être profond et l’intense liqueur d’un vin.

Cet instant est rare : il vous tombe dessus sans prévenir alors que vous vous lancez comme de coutume à l’analyse d’un vin. Le brave cardinal Danielou aurait vécu ce passage fatal lors d’une rencontre avec une prostituée, mais il s’agissait d’épectase dans le vrai sens du terme. Point de mort avec le vin, même si l’instant vécu par l’ensoiffé de première que je suis ressemble par certains côtés à une petite mort. Ah, les plaisirs solitaires…

Vous ne le savez peut-être pas, mais entre le cinsault, le pinot noir, le cabernet franc, le gamay noir à jus blanc, le pineau d’aunis, le savagnin, le grenache gris et le carignan noir, j’avoue une tendresse particulière pour le gewurztraminer. Tendresse mêlée d’exigence, bien sûr. À un point tel que dès que je ressens la moindre lourdeur dans un vin de ce cépage, celui-ci termine illico presto sa vie dans l’évier.

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Du grand Léonard au pointilleux Jean-Michel, je crois avoir testé la plupart des bons vignerons alsaciens dans leurs approches du gewurz et plutôt que de vous en faire une tartine, je vous conseillerai la lecture de la plume de Patrick Botcher qui, du temps où il était plus «monomaniaquement Alsace» que maintenant (c’est pourtant un Helvète vivant en Belgique) a consacré plusieurs articles au gewurztraminer, quand bien même son blog a changé de nom et s’appelle désormais « Vins Libres ».

Comme tous les cépages jugés « difficiles » et peu productifs, bien que figurant dans la liste des cépages dits « nobles » lui ouvrant les portes des Grands Crus, il n’a pas que des adeptes dans le vignoble alsacien et ailleurs. Vous en saurez un peu plus en le visitant ici. Moi-même, je lui ai déjà consacré plus d’un article, dont celui-ci, chez l’ami Philippe Blanck.

Je ne sais plus comment cette bouteille a pu atterrir aux fins fonds de ma cave parmi ma collection de gewurz. Peut-être était-ce une de ces bouteilles que les vignerons – en l’occurrence Marie et Mathieu Boesch du Domaine Léon Boesch – vous offrent comme s’ils les jetaient à la mer avec le fol espoir que le journaliste, qui n’a jamais le temps de tout goûter tant il est pressé quand il vient vous voir, trouvera un jour l’opportunité de goûter. Eh bien c’est chose faite, mes chers amis alsaciens. Tout de suite, alors que je m’apprêtais à regarder un bon vieux film et que je me relaxais dans mon fauteuil pour un de ces rare moments inédits où l’on se dit que l’on a bien mérité de savourer un grand vin en compagnie d’un grand cigare, c’est le regard vers la robe, vieil or lumineux et profond, qui m’a comme happé au point de me demander où j’avais pu bien mettre mon appareil photo.

La luminosité, mieux que la minéralité ? Photo©MichelSmith

La luminosité, mieux que la minéralité ? Photo©MichelSmith

Oui, j’ai la photo. Non, je n’ai pas pris de notes. Non, je n’ai pas cherché s’il sentait la rose, le lilas ou le litchi. Mais ce que je sais, c’est que dès la première gorgée je me suis simplement exclamé : «Nom de Dieu, mais qu’est-ce que c’est ?»

Bien sûr qu’en le puisant de ma cave j’avais une idée : je connais les vignerons (voir plus haut), une famille consciencieuse qui travaille en bio depuis longtemps, et je connais ce terroir, l’un des plus chauds d’Alsace, le Grand Cru Zinnkoepflé, au sud de Colmar. Grand Cru ? Que le lecteur se rassure, en Alsace ce ne sont pas les mêmes règles que celles qui prévalent à Saint-Émilion.

Au Nord comme au Sud de Colmar, la mention Grand Cru n’est pas galvaudée : elle repose sur du sérieux, du concret, de la géologie, de l’histoire, des règles, des délimitations. Le Zinn, comme je dis pour faire court, n’est peut-être pas le plus noble des 51 Grands Crus, ni le plus ancien, mais c’est l’un des plus ensoleillés et c’est pour cela qu’il plaît à l’exigeant gewurztraminer qui règne ici en maître, occupant les trois quarts de la superficie. Situé entre Westhalten et Soultzmatt, le Zinn surplombe la « Vallée Noble ». Le nom de ce site de plus de 71 ha de vignes signifie «mont du soleil» et il paraît que sur ses calcaires et ses grès grimpant jusqu’à plus de 400 m d’altitude, on trouve une flore méditerranéenne inhabituelle.

Photo©DR

Lee Zinn est à main droite… Photo©DR

Nous y voici. Ce soleil, cette luminosité, cette puissance, cet éclat, on les retrouve dans le vin, en plus d’une allure triomphante et avec cette manière très jouissive de s’imposer sans lourdeur, en douceur même, ce qui fait qu’on en redemande encore et encore. J’aime aussi cette façon unique de se mettre en avant, d’imprimer son grain avec force, mais sans violence, sans frime, toujours en profondeur, en délicatesse aussi, comme si tous les capteurs de notre corps devaient profiter de cet instant de spectacle grandiose qui fixe l’attention. Cette petite merveille en bouteille, cette œuvre d’art unique et éphémère, n’a pas été vidée d’une seule traite. Ce n’est pas le genre de « l’ensoiffé » que de procéder de la sorte. J’en ai siroté, plus que bu, d’abord la moitié et, étant seul, me suis gardé l’autre moitié pour boire quelques jours après en cas de spleen. Le vin avait quelque peu bruni et offrait toujours la couleur du vieil or. Au goût, c’était quasiment intact : on percevait mieux cependant les notes de fruits confits, entre mirabelle, compote de pomme et marmelade d’orange, épices douces en prime et une légère acidité qui faisait l’effet d’un courant d’air bienveillant.

Pour cette Vendanges Tardives 1998 titrant 13°, j’avais mis la bouteille au réfrigérateur 2 ou 3 jours avant, préparé un large verre que je remplissais généreusement. La température de service tournait autour de 10/12 degrés, je parle de celle du vin dans le verre. Le millésime 2009 dépassait de peu les 18 euros, mais ce n’était pas un VT. Il y a peu, le même VT, millésime 2004, s’achetait à moins de 30 euros départ cave. Au fait, il y aura toujours un peu de place dans ma cave pour du Gewurztraminer.

Michel Smith

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