Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Mes amis de la Rive Droite, après minuit…

7 Commentaires

Il me semble vous l’avoir déjà avoué : filles, garçons, je compte de nombreux amis dans le vignoble. Normal, puisque, même si cela complique parfois un peu plus mon job de journaliste, j’aime les vignerons. J’envie leur travail quand ils trouvent encore le temps d’être sur leurs terres, je jalouse leur vie qui, bien que compliquée, leur apporte beaucoup de choses, et je me laisse volontiers emporter par l’enthousiasme que communiquent en moi leurs vins.

Le vignoble de Sainte-Foy-la-Grande, non loin de Castillon. Photo©MichelSmith

Le vignoble de Sainte-Foy-la-Grande, non loin de Castillon. Photo©MichelSmith

D’ailleurs, c’est par eux que j’ai découvert le vin. Avant leurs paysages, leurs « terroirs », leurs « crus », avant leurs caves ou leurs vignes, avant de connaître quoi que ce soit sur leur train de vie, leur famille, leur tracteur, leur pressoir, ce sont les vignerons et eux seuls qui m’ont formé au goût du « bon » vin. Au fil des rencontres, par leurs explications, par leurs témoignages, je me suis tissé un réseau aussi amical que solide dans le vignoble, que ce soit en Alsace ou dans le Bordelais, ou ailleurs, une série de points de chute où il fait bon se poser ne serait-ce que pour humer l’air du temps. Ainsi vous comprenez pourquoi, si jamais certains d’entre vous se posaient la question, je préfère m’inviter à passer une journée chez eux plutôt que de m’imposer le temps d’un éclair ce qui est, hélas, le lot commun de bien des critiques qui se disent tout connaître et qui vont à la découverte d’une appellation en une demi-journée. Et je sais de quoi je parle…

François et Nicolas Thienpont. Photo©MichelSmith

François et Nicolas Thienpont. Photo©MichelSmith

Donc, passé Sainte-Foy-la-Grande, j’étais l’autre jour vers Castillon-la-Bataille, aux marges de la Dordogne et sur les premières marches de la côte de Saint-Émilion, que mon pote Vincent Pousson, moqueur et persifleur, a tôt fait de rebaptiser Saint-et-Million tant il est vrai que son classement à la noix ne repose sur rien d’autres que  le pognon. C’est une région que j’ai fréquentée un peu à une époque où, déjà, je commençais à me lasser du bling bling saint-émilionais et bordelais. Ainsi donc, alors que je m’apprêtais à passer une mémorable soirée en un lieu que l’on m’a interdit de citer, je songeais à ces amis vignerons que j’ai dans le coin. Je revoyais des visages, en particulier ceux de deux mondes souvent opposés pourrait-on dire : l’ironie grinçante et poétique d’un François des Ligneris ; la faconde truculente d’un Régis Moro, du Vieux Château Champ de Mars, dont les vins brillent de plus en plus depuis qu’il s’installe dans la biodynamie ;  la frêle mais décidée Dany Rolland, œnologue conseil avec son ex-époux Michel dont j’ai chroniqué le dernier livre il y a plusieurs mois ici même et dont j’aimerais bien un jour goûter la cuisine, ne serait-ce que pour mettre les points sur les « i » sur une certaine façon de faire le vin « à la bordelaise » ; l’approche « tannique » de Christine Derenoncourt, autre « femme de » qui conduit avec assurance et détermination le Domaine de l’A, en Castillon, pendant que son mari, Stéphane, sillonne le monde pour prêcher la bonne parole du vin ; les frères Thienpont, François et Nicolas précisément qui, allures de gentlemen farmers, drôles de mélanges belgo-bordelais, tout en surveillant les propriétés familiales des Côtes de Francs, toujours sur la même côte, me rappellent toute une époque où l’on n’avait pas besoin de salamalecs pour découvrir le Libournais en leurs compagnies, je pense à des crus remarquables tels Vieux Château Certan et Le Pin (Pomerol) dirigés par un autre membre de la famille, Alexandre, fils d’un fameux Léon, ou Château Pavie-Macquin (Saint-Émilion), quelques unes des perles gérées ou cogérées par Nicolas, sans oublier le « petit » négoce de Bordeaux dirigé par François ; j’oublie encore certain noms amis, mais vous allez me reprocher de faire dans le « name dropping »…

Tout cela pour en venir à un vin goûté lors de cette trop courte escapade du côté de Castillon-la-Bataille, un vin assez unique, un rouge bordelais servi en magnum comme tous les autres vins de la soirée, mais un rouge qui, hormis un Barolo de Voerzio et un Douro  de Nieport m’est arrivé sur table sur le coup de deux heures du matin, horaire où j’étais tout juste apte à prendre quelques photos et complètement incapable de noter quoi que ce soit. À mes côtés, j’avais un ami de Facebook en la personne de Daniel Sériot dont il m’arrive de suivre le blog. En compagnie d’Isabelle son épouse, Daniel semblait approuver poliment mes paroles. Au stade où j’en étais, je ne faisais probablement que dire à la cantonade quelque chose de stupide comme « Putain, il est super ce vin » sans prendre pour autant l’accent de Cantona !

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

De mes vagues souvenirs encore embués, il ressort que ce Montagne Saint-Émilion 2005 au nom de Château Beauséjour (ni Duffau-Lagarosse, ni Bécot…) avait un équilibre tel qu’il arrivait à me charmer en cette heure pourtant avancée de la nuit. En plus de me charmer, j’ose dire qu’il me rafraîchissait. Et même qu’il me réveillait l’esprit, qu’il me mettait en appétit, bref, qu’il me fascinait. Aucun cinéma, pas d’entourloupe, pas de maquillage, pas d’ outrance, rien que la justesse, un soupçon de retenue aussi, mais point trop, il y avait dans ce vin une sorte de don de soi qui m’allait au plus profond. Faut-il en arriver là pour être en mesure de décréter qu’un vin est noble, grand, ou tout ce que vous voulez ? Je veux dire, faut-il le déguster bien après minuit ?

Certainement pas, bien sûr. Les vieilles vignes de ce domaine à forte proportion cabernet franc sont à n’en pas douter responsables de l’épaisseur ressentie dans ce premier millésime marquant le renouveau de Beauséjour. Mais ce qui est sûr, c’est que la prochaine fois que je navigue à contre courant du mascaret le long de la Dordogne je ferais un crochet pour rencontrer l’auteur de ce vin, un sage connu sous le nom de Pierre Bernault.

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Que déduire de tout ce charabia ? Que l’on déguste pas si mal après minuit... 

Michel Smith

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

7 réflexions sur “Mes amis de la Rive Droite, après minuit…

  1. Michel : encore un « lol », puisque tu les aimes, et que je me sens d’humeur taquine aujourd’hui. Je précise pour les lecteurs occasionnels que le Forgeron est un ami et qu’il possède à un degré élevé le sens de l’humour. Autrement, je ne me le permettrais pas …. quoique.
    1° : ce n’est pas les vignerons que tu aimes, ce sont les vigneronnes.
    2° : tu as gardé de ton passé de journaliste spécialisé (et notamment RVF) la faculté de remercier presque 50 personnes sur une seule page, sans dire un mot de leur vin. Ça, les petits blogueurs – je préfère cette orthographe-ci à celle avec 2 « g » – amateurs et sans expérience n’y arrivent pas, la classe grave, trop top !
    Moi, j’ai vu Alexandre Thienpont sur ses terres à une occasion, en 1985-6 je crois. Il m’a dit crânement, et avec un accent presque du Sud-Ouest (faut pas exagérer, il est bien élevé) : « La Belgian Connection, c’est fini. J’ai fait mes études en France et je ne parle même pas flamand ». Outre le fait que cette fierté de renier la langue de ses ancêtres aurait pu me blesser, elle le prive d’un moyen de communication directe important envers une des clientèles traditionnelles du vin de la Gironde. Et tout Etikhove de pleurer !
    Cela étant, j’ai vécu une semaine à Castillon-la-Bataille même. Une adorable dame très malvoyante (= aveugle pour ceux qui parlent encore le français d’avant) à qui ma mère avait jadis rendu la vue (elle n’était pas medium mais ophtalmo) y passait une retraite paisible et nous hébergeait. Je partage ton avis : le coin est bien agréable (pas splendide cependant) et ses vins valent largement d’autres crus bien plus reconnus.
    Tant que tu y es, si je peux me le permettre, il faudrait aussi remercier le Conseil Général, le président du CIVB (oh, le vilain mot !), la firme de location automobile Avisatiersdétenteur, les mangeoires Staphylo Grill et Hypocrotamus, les stylos Watermannekenpis, le papier Bristol et peut-être même les sandales Clarkette. Et …. Dieu, si tant est que lui est de ton côté.
    Si tu étais cuistot, il faudrait aussi remercier Nestlé. Mais, comme on dit chez nous : « Da’s andere koffie ! » ou, pour plaire à Cobbold le Maurrassien : « It’s not my cup of tea ».
    Je ne sais pas quel pâle artiste de variété nous assène que « on n’est riche que de ses amis » – une belle formule, cependant. Toi, tu es le Crésus du cep, le Cahuzac du pampre, le Fafa de la treille. Méfie-toi du CL, si jamais l’Elysée te réserve un arbitrage favorable, un complot va s’ourdir contre toi (joli verbe, non, j’ai été voir au dico) et tu vas devoir tout rendre. Et je ne peux imaginer la Smithsonian Institution privée de tous ces trésors.

    • Passionnant commentaire, comme d’hab. Je dirais qu’à Bordeaux, là où la belgitude a fait son oeuvre, elle n’a pas laissé que des ravages et les Thienpont en sont la preuve, même si certains de leurs vins ne sont pas "my cup of tea". Et puis, où as tu lu que je remerciais mes contacts du Libournais. Éternel naïf que je suis, je les considère tous – alors qu’ils sont souvent à l’opposé l’un de l’autre – comme des contacts "amis" pour m’avoir appris bien des choses sur le vin. Ils continuent d’ailleurs à le faire quand je les vois et sans aucune langue de bois. En "off", je te raconterai exactement de quoi il en retourne, mais sache en attendant qu’il y a au moins un vin sur lequel je dis plein de bonnes choses, le Montagne de mon futur "ami" Pierre Bernault. Et as tu écouté JJ Cale, à la fin ?

      • In every dream home(s) a heartache and every step I take, takes me further from heaven.
        Is there a heaven? I’d like to thing so … (ça, c’est le vieux Bryan Ferry). Lol, Michel.
        Oui, oui, et la version de “slow hands” aussi. It’s gonna be all peaches and cream, talk and suspicion, we’re gonna chug-a-lug and shout … only to let it all hang down.

  2. Michel, il y a du Saint-Exupéry en toi, le sais-tu?
    Ta notion de « futur ami », au-delà de mes taquineries, est très stimulante.
    « Si tu veux un ami, apprivoise-moi » disait le petit bonhomme sur son étoile (en substance, je cite de mémoire). En fait, c’est une apologie de la séduction.
    Combien de fois, quand nous étions petits bien sûr, ne nous sommes-nous pas dits « Cette meuf, je vais me la faire », car nous n’étions pas encore arrivés au stade de l’homme respectueux et charmant que nous sommes tous deux devenus. En fait, fine mouche, la fille en question avait allumé en nous un intérêt, car c’est toujours ainsi que cela se passe, et nous, grands imbéciles, avions cru la conquérir. Ma collection de cornes montre ma sottise !
    Pour ton « futur ami », n’est-ce pas pareil ? Sa personnalité t’a attiré, nolens volens, et tu en fais un « prospect », comme on dit. N’est pas suspect (ça, c’est pour le jeu de mots)?
    L’autre amitié, peut-être la plus durable, est celle dont on ne se rend compte qu’après, à l’usage pour ainsi dire. On se dit un jour, ce mec, que je cotoie depuis si longtemps et avec tant de plaisir, c’est en fait un pote.
    Séduction ou constatation, deux faces pour une même médaille ?

  3. C’est beau, ce que tu dis, Luc. Vraiment.

    • Je suis comme ça, Léon. Je sais pertinemment que je deviendrai un ami. Peut-être pas avec un grand A, mais un ami quand même. Quand j’ai goûté tes vins, c’était kif kif…

  4. Je suis d’accord avec Hervé LALAU. ahaha!
    Ce n’est pas un mal de préférer les vigneronnes aux vignerons!
    Luc, c’est tellement profond ce que tu dis sur l’amitié et les conquêtes, j’aime bien cette façon de penser, un peu de philosophie ne fait pas de mal.
    Merci pour cette lecture en tout cas, je m’amuse bien à parcourir vos blogs, ils sont chaleureux à vrai dire!

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