Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Retour à Vignelaure (première partie) : l’histoire.

14 Commentaires

Pardon de parler de moi, une fois de plus, mais parlons aussi d’un lieu. Le lieu que j’évoque est si chargé de souvenirs, mes tous premiers qui soient professionnellement liés au vin, qu’il m’est difficile de les retenir. Fin des années 70, les attachées de presse – il y avait aussi un ou deux messieurs – nous draguaient exagérément et même honteusement. Que l’on soit spécialisé ou non, pour peu que l’on appartienne à un titre prestigieux, la drague était à la limite du racolage proche de celui qui se pratiquait du côté de la Place Pigalle. Je suppose que cela existe encore un peu, même si la profession sensée communiquer avec la presse s’est assurée depuis les services de personnes plus intelligentes et plus efficaces que les autres… De toutes les façons, cela ne me regarde plus guère : je ne collabore plus aux titres de presse « qui comptent » ce qui me permet de jouir pleinement de ma pré-retraite. Et de raconter tout cela avec le détachement qui s’impose.

Dans le parc de Vignelaure. Photo©MichelSmith

Dans le parc de Vignelaure. Photo©MichelSmith

Ce doit être l’air brûlant de l’été qui fait ressurgir en moi ce besoin de revoir les décors à la Giono, les montagnettes calcaires, les paysages qui semblent débouler des Alpes pour mieux s’offrir une vue grandiose sur la Grande Bleue. Non, je ne vous parlerai pas de l’Estérel, ni des rosés du golfe, des îles du Levant, ni même du Massif des Maures qui m’est pourtant très cher. Cette fois-ci, je vais vous reparler de cette Provence du Pays d’Aix déjà par moi évoquée cette année ICI et . Dans les années 70, et même un peu avant, un fou sévissait par là, un certain Georges Brunet. Il possédait La Lagune, troisième machin chose du Haut-Médoc, menait grand train de vie, sévissait dans l’immobilier cannois (si ma mémoire est bonne), collectionnait les œuvres d’art et les jolies filles genre Madame Claude avec lesquelles il aimait parader en Rolls.

Collés à ses basques, Brunet traînait tous les clichés bling-bling de l’ère post yéyés. Sans oublier une attachée de presse de stars qui m’avait attiré dans ce traquenard de luxe où, jeune novice, je me laissais entraîner sans trop broncher. Jusqu’à Marignane où un quarteron d’hôtesses en mini jupes aussi sexy les unes que les autres se disant les « proches collaboratrices » du maître nous menèrent à la tombée de la nuit jusqu’à Vignelaure. D’un naturel prude et timide, étant jeune marié, je ne poussais pas le vice de certains de mes honorables confrères qui allèrent jusqu’à accepter de se faire "raccompagner" jusqu’à leur chambre de peur de se perdre dans les coursives après un dîner aux chandelles où un maître d’hôtel nous avait servi les premiers grands vins de Château Vignelaure en compagnie du propriétaire. J’étais journaliste débutant et, n’y connaissant rien aux choses de Bacchus. Je notais sur un calepin, l’air pro et concentré, tout ce qui se disait à table sur des vins qui m’impressionnaient mais que je ne savais comment décrire. Oui, je trouvais ça bon, tout comme untel et untel qui, eux, ne tarissaient pas d’éloges. Qu’est devenu Georges Brunet ? Est-il guru dans le Nevada, exilé fiscal en Belgique, mort et enterré, chef de tribu dans une micro île du Pacifique, retraité à Mar de Plata ? Si vous avez des nouvelles, n’hésitez pas à m’en donner.

La vision de Brunet était simple. Elle consistait à décréter qu’il allait tout mettre en œuvre pour construire un grand cru dans ce coin perdu du Var, à Rians, à deux pas des Bouches-du-Rhône. En choisissant le lieu, un vignoble en altitude dans une région « froide » de la Provence, il privilégiait l’équilibre des vins. Il ne devait pas être si couillon que ça, et certainement même bien conseillé, puisqu’il a trouvé le moyen de conserver au moins une parcelle de carignan, quelques grenache et cinsault, et d’introduire un peu de merlot. Son premier « vrai » millésime, 1970, illustré par je ne sais plus quel artiste de ses amis (le dessin de l’étiquette copiait vaguement Mouton évoquant un bélier dans les vignes avec cette devise « Sans le soleil, je ne suis rien », et il n’a pas changé de nos jours) était devenu un référence aussi mondiale que mondaine trouvant sa place jusque dans les rayonnages de quelques caves parisiennes prestigieuses. Et si je me souviens bien, le vin me touchait, tout comme le 1971 que je ne refusais pas de me voir offrir à Noël (Brunet qui savait y faire, envoyait des caisses de magnums aux journalistes ! Paraît que ça ne se fait plus…) vu qu’il commémorait à la fois l’année de mon service militaire et la naissance de mon premier fils. Je me souviens aussi d’un 1975 de toute beauté dont j’ai pu voir quelques spécimens dans la cave du château récemment.

Un grand de Provence ! Photo©MichelSmith

Un grand de Provence ! Photo©MichelSmith

Une des forces de Brunet était de vouloir s’appuyer sur des travaux effectués par des spécialistes, dont un certain docteur Jules Guyot, qui, en plus d’avoir laissé son nom à une forme de taille et à une poire, avait décrété que cabernet-sauvignon et syrah ne pouvaient faire que bon ménage et donner de grands résultats dans le Sud. L’homme n’avait pas tort et l’aventure Vignelaure a inspiré plus d’un talentueux vigneron, Éloi Dürrbach, en particulier, ce dernier ayant même été un temps régisseur de Vignelaure afin de payer la plantation de ses premières vignes dans le Massif des Baux ! Petite précision au passage : personne ne parlait alors de grands vins dignes de ce nom en Provence, hormis ceux des Tempier à Bandol et de Château Simone à Palette.

L’autre trait caractéristique de Georges Brunet, était aussi d’avoir cette idée folle de bâtir, à partir d’une belle bastide, certes, un authentique château « à la bordelaise », avec des chais monumentaux qui, pour atténuer les températures estivales de l’été, se devait d’être enterré avec un accès facile vers le vignoble et suffisamment d’espace pour un cuvier digne de ce nom et un chai à barrique. La partie artistique n’était jamais absente de sa conception du vin. Il était généreux en vins envers les artistes et les logeait volontiers sur place. Là où les flacons géants de Vignelaure étaient entassés pour un « vieillissement » qui s’imposait à ses yeux, au premier sous-sol, juste au-dessus du chai, un ascenseur conduisait dans une formidable galerie-cave de collectionneur encore visible aujourd’hui, un lieu ou les compressions de son ami César et les toiles de Buffet côtoyaient les tirages les plus célèbres des photos de Cartier-Bresson. En dépit des rachats et des vicissitudes ces trésors ont été miraculeusement conservés. Ils sont encore visibles de nos jours.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Ce domaine hors normes qui doit compter parmi les plus vieux cabernet-sauvignon du Sud de la France, la plupart venus directement de La Lagune, est passé dans les années 1985 de VDQS à AOC (AOP, maintenant) Coteaux-d’Aix-en-Provence. Si les différents propriétaires, ont eu la sagesse de ne rien changer dans l’essentiel de la conduite du vignoble et de la cave, les nouveaux propriétaires restent sur la même longueur d’onde avec, en prime, la volonté de faire en sorte que Vignelaure retrouve son lustre d’antan. La semaine prochaine, je vous les présenterai ainsi que le directeur des lieux. Et peut-être même que vous aurez droit à une petite dégustation. D’ici là, profitez de l’été !

Michel Smith

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

14 réflexions sur “Retour à Vignelaure (première partie) : l’histoire.

  1. Belle évocation, Michel. Ça c’est du senti, du couillu, même si je ne peux pas croire que tout était vraiment comme tu le dis. Mais le jour où les journalistes diront la vérité, le monde aura changé. Non, toi c’est le souvenir et la nostalgie qui embellissent (romantisent) les choses.
    Cela étant, La Lagune était un de mes médocs préférés (cabernets mûrs majoritaires et bois pas trop présent). J’avais même organisé une verticale de 15 millsimes entre 1970 et 1984 (tous, même les moins fameux comme ’72 ou ’73, fallait se les boire, beurk). Tu vois, le syndrome VC fait que je parle aussi de moi. Ensuite, au cours du CERIA, j’avais l’habitude de montrer du Vignelaure (fin des années ’80) et du Trévallon. Le premier était systématiquement … pas mûr et aigre, à cette époque ; le deuxième délicieux … et encore abordable en prix, toujours à cette époque ! Chronique, mon grand, chronique et à bientôt.

  2. Ta réflexion sur Vignelaure "années 80" est parfaitement juste et elle est même applicable aux années 90 à part peut-être une ou deux exceptions. Te faudra lire la suite… Quant à Trévallon c’est toujours bon. Pour le reste, si tu ne veux pas croire, c’est ton affaire. Et je peux même te dire que pendant quelques années après ce voyage, tous les ans je recevais une caisse bois de Vignelaure. Flamber devait être le mot favori de Brunet qui ne semblait parfaitement à son aise qu’en compagnie d’artistes contemporains. cela dit, je ne l’ai fréquenté que deux jours à tout casser… Mais ça m’a suffit !

  3. Non, c’est surtout tes excès de timidité envers les vertueuses hôtesses qui me laissent … pantois. Même dans le pharma de la grande époque, cela n’avait pas tout à fait cours … sauf cas à part et plus si affinités. Maintenant, ce qui apporte foi à tes récits c’est de la toponymie comme: Ch. Croque-Salope, Ch. Chasse-Mich’spleen, Cru Pisse-Dru ou Pisse-Vieille, Ch. L’Ange-Suce … la langue française est riche de ces élans poétiques!
    Je te promets, on ne dira rien à personne si tu dis la vérité. On est entre cop’s.

  4. J’ai hâte de lire la suite Michel. J’aivais visité Vignelaure pendant la période ou le propriétaire était un anglo-indien, puis j’ai interviewé l’actuel propriétaire par téléphone très récemment pour un article destiné à une revue outre-manche : un danois. Il m’avait l’air à la fois agréable et organisé et il perpetue la tradition artistique à Vignelaure car lui et sa femme possèdent un entreprise de vente aux enchères spécialisée dans l’art. Mais j’attends ton verdict sur les millésimes récents que je ne connais pas encore.

    • Le Danois s’appelle Sundström.
      Moi ce qui m’étonne, c’est, primo que l’AOC coteaux d’Aix s’étende de la Côte Bleue jusqu’à Rians en passant par l’étang de Berre et Salon, et secundo qu’elle ait accepté si facilement le cabernet. Non que je le regrette, mais quelle logique quand on a a plutôt poussé la syrah en Languedoc, par exemple?
      Je vais passer bientôt dans la région, j’essaierai de déguster.

      Hervé

      • On s’en fout des AOC et de leur taille. Et, dans ce cas précis, tout ça c’est la zone presque méditerranéenne. Seul compte à mes yeux la qualité d’un lieu et le travail du producteur. Quand a decréter des cépages, c’est une autre imbécilité lié au précédent.

      • Non, on ne s’en fout pas David quand l’AOC est censée protéger une origine. Quelle origine, dans le cas des Coteaux d’Aix? Les pentes de la Sainte Victoire ou les rives de l’étang de Berre? Un seul nom, deux régions. Dire que c’est la Méditerranée dans les deux cas, c’est un peu court. Passons sur les sols qui ne sont pas ta tasse de thé, parlons des micro- climats: une masse d’eau comme l’étang de Berre, ou la proximité d’une montagne de 1000m côté levant ont forcément un impact. On peut le mesurer dans les maturités, les degrés d’alcool, et le choix des cépages en dépend. Cela influe donc directement sur le style des vins.
        Après, la patte du vigneron, d’accord, mais on ne fait pas le Bol d’Or avec un solex.

        Hervé

      • Et n’oublions pas que l’AOC est censée garantir une origine, donc une typicité. Des Aoc trop vastes ou trop hétérogènes vont donc à l’encontre de cette promesse et comme journaliste, qui n’a de compte à rendre qu’à son lecteur, je pense utile de rappeler que la réalité ne correspond pas toujours à la mention. On peut aussi tout rejeter en bloc, mais c’est aussi exagéré que de tout gober, à mon sens, quand on voit que certains vignerons jouent vraiment le jeu de leur patrimoine commun. Prends Patrimonio, ou Côte Rôtie, par exemple.

      • N’allez pas trop vite, les gars. Ne brûlez pas les étapes et laissez-moi la primeur de dire tout sur Vignelaure la semaine prochaine à mes rares lecteurs. Sinon, ça sert à quoi que je me décarcasse ???

  5. Nous aurons la patience de Job, cher Forgeron. Tu cognes pour nous tous sur l’enclume de la mémoire.

  6. Le jour où je me suis pointé au Château de Vignelaure, j’avais mis 2 h entre les faubourgs d’Aix et Rians, en cause 30 cm de neige tombée pendant la nuit. C’était plutôt rockenrolle, mais un souvenir inoubliable, celui d’un printemps enneigé sous un soleil radieux. Le climat méditerranéen peut se révéler très coquin. Quant à la production vignelauresque, on en parlera la semaine prochaine, il y a vraiment eu des hauts et des bas (de soie comme les aime HL).
    Marc

  7. C’est quoi, la patience du zob? Est-ce l’attribut des éjaculateurs tardifs?

  8. Pingback: Retour à Vignelaure (deuxième partie) : la renaissance. | Les 5 du Vin

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