Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Paradoxes, contradictions et préjugés

6 Commentaires

Une dégustation récente, plus ou moins improvisée entre quelques amis/collègues au Juvenile’sle bar à vins de Tim Johnston à Paris, a souligné pour moi, une fois de plus, à quel point il vaut mieux éviter de fonctionner selon des schémas de pensée préconçus, en matière de vin comme pour le reste.

Hier soir, sous la pluie, dans le nouveau stade  Jean Bouin, j’en ai eu une nouvelle illustration:  après une victoire convaincante la semaine précédente contre Clermont (qui est pour moi le meilleure équipe de rugby en France depuis plusieurs années), le Stade Français était à la peine pour battre une valeureuse équipe de Brive, pourtant bien plus modeste sur le papier.

Autre exemple: le bio lave plus blanc que blanc, selon la doxa qui semble dominer de plus en plus dans le monde du vin aujourd’hui. Mais qu’en est-il de son bilan carbone par rapport à celui de la viticulture raisonnée ? J’aimerais bien voir des analyses sérieuses de cela, avec des exemples pris dans différentes régions et sur plusieurs années.

J’ai souvent été traité, sur ce blog, d’infâme sceptique pour mon attitude envers l’influence supposée de la nature géologique des sols ou sous-sols sur le goût d’un vin. Je continue à considérer qu’une telle influence, en tout cas réellement perceptible par le palais humain, est largement un effet de l’imaginaire nourrie par des discours répétés, et qu’il y a bien d’autres facteurs qui jouent des rôles bien plus importants dans ces variations subtiles, que nous aimons tant et qui nous font aussi un peu vivre, entre les goûts des vins issus d’un même cépage, par exemple.

DSC_0028Ma flèche d’argent : aucun rapport avec le sujet du jour, sauf qu’elle aussi à bien vieilli (aidé par des liftings, certes) car elle est du millésime 1990 à la base. (photo David Cobbold)

Mais il est temps de revenir à cette belle dégustation qui avait lieu vendredi 13 (je ne suis pas superstitieux). L’initiateur de la séance, Gaetan Turner, dont la société South World Wines importe une très belle gamme de vins essentiellement de pays de l’hémisphère sud, voulait tester la capacité de vieillissement de quelques flacons élaborés autour du cépage Cabernet Sauvignon. Il a apporté trois vins australiens, de trois régions différentes, tous issus des années 1990 mais dans différents millésimes. La patron des lieux, Tim Johnston, a rajouté deux bouteilles de sa propre cave, sans préciser leur identité ni leur âge, et donc en les servant en carafe. Enfin, Eric Riewer avait amené une Shiraz 2004 de Yarra Yering (Yarra Valley, Victoria, Australie), histoire d’épicer la série.

J’ai honte d’avouer que je n’ai rien amené du tout : mon excuse étant que je venais d’une banlieue lointaine, sous la pluie, avec une bécane qui sortait de chez le docteur (voir photo ci-dessus, mais aucun rapport avec le sujet du jour!). On le voit bien, il ne s’agissait nullement d’une dégustation comparative, tant l’âge et les régions d’origine (avec deux inconnues) différaient.

Nous n’avions aucun objectif précis dans cet exercice, outre le plaisir de découvrir, ensemble, le goût de ces vins et leur tenue dans le temps. Et le résultat contenait bien son lot de surprises. Je vais tenter des les faire émerger en racontant cette dégustation par le menu, sans me perdre dans des descriptifs trop ennuyeux.

Les deux premiers vins servis étaient les vins mystères. Le premier avait un nez superbe. Il était manifestement d’une certain âge et j’aurai parié sur 20/30 ans, mais il encore bien fruité, avec une très belle fraîcheur en bouche, de la finesse et une touche d’austérité très classique. Cela semblait bien bordelais et ce fut le cas… Ducru Beaucaillou 1975.

Ducru 1975

La première surprise fut donc la belle expression de ce vin d’un millésime initialement encensé, puis autant décrié comme étant dur et n’allant jamais s’ouvrir convenablement. Néanmoins ce vin, comme un Cheval Blanc du même millésime que j’ai dégusté il y a quelques années, était superbe.

Le deuxième vin mystère semblait un peu austère et fermé, mais avait autant de finesse que le Ducru. Il semblait aussi beaucoup plus jeune. Je pensais également à Bordeaux, car il portait pour moi le caractère d’un climat relativement frais, mais je n’étais bien trompé, car le voici…..

Opus One 1982

Cet Opus One 1982 est un très beau vin, peut-être encore trop jeune, mais qu’est-ce qui est "trop" jeune? Un producteur de vin a récemment dit, en réponse à une question du genre "quel est le bon moment pour boire ce vin", "Ecoutez, si vous rentrez dans votre chambre et vous trouvez une belle femme d’une vingtaine d’années sur votre lit, allez-vous ressortir et revenir dans 10 ans ?"

Donc deuxième enseignement : les bons vins du "Nouveau Monde" vieillissent admirablement et aussi bien que les vins d’Europe. Mais cela, je le savais déjà !

Tahbilk-rsrve-CabSauv

Tahbilk est un des plus anciens domaines viticoles d’Australie, car il a commencé à faire du vin en 1860 (certains châteaux bordelais sont plus jeunes que cela!).  Le domaine, qui comporte aujourd’hui 200 hectares, est situé dans la région des lacs Nagambie, à 120 kms au nord de Melbourne. Le Château Tahbilk Cabernet Sauvignon 1991  (le terme "château" fut abandonné en 2000) était tout à fait surprenant. Ne titrant que 12,5°, il m’a semble frais et presque délicat, aux tanins encore un peu fermes et légèrement crayeux. C’est un très beau vin que la plupart des dégustateurs n’auraient jamais situé en Australie. Encore plus "bordelais" que l’Opus One. Comme quoi, les généralisations sur un climat "type" pour l’Australie, comme pour des vins "types" sont d’énormes sottises.

Mosswood 1995

Nous traversons maintenant tout un continent, en restant en Australie, pour déguster le Mosswood Cabernet Sauvignon 1995, de Margaret River, belle région côtière qui se trouve à environ 200 kms au sud de Perth et dont les premières plantation de vignes datent des années 1970. Ce vin était manifestement issu d’un climat de type méditerranéen, et sa chaleur se faisait sentir. Riche et plein, long et assez fondu, c’est un très beau vin classique pour sa région dans un millésime très mur. Malgré son caractère sudiste, aucun signe d’oxydation ni de fatigue, cependant.

Cyril Henschke 1996

Retour vers l’Est, mais en s’arrêtant en South Australia, dans l’Eden Valley, au-dessus d’Adelaïde. La famille Henschke y est établie, ainsi que dans le Barossa Valley voisine, depuis 150 ans. Eden Valley est plus frais que Barossa et est pas mal planté de riesling, par exemple. mais aussi des cabernets, tandis que le shiraz trouve une des ses grandes zones dans le Barossa. Le nez est encore très jeune et assez puissant. Serré et vibrant en bouche, c’est une vin d’une très belle puissance, mais très complet et équilibré. Pour moi ce vin a encore 20 ans devant lui sans problème. On pourrait le boire maintenant ou le garder, selon ses goûts. Il fait partie, à mon avis, de la catégorie des grands vins, si on accepte que ce terme signifie quelque chose.

yarrayeringunderhillshiraz

J’avais rencontré l’ancien homme fort (maintenant décédé) de ce domaine, le Docteur Carruthers, en lui rendant visite en 1992. Il était réputé "excentrique", localement, mais je l’ai trouvé aimable et intéressant. Il faisait des vins souvent considérés comme atypiques dans le Yarra Valley, avec des levures indigènes et uniquement avec ses propres raisins, Les vins de Yarra Yering sont devenus assez "cultes", notamment à Singapour ou j’ai eu l’occasion d’assister à une dégustation verticale une autre fois. Cette fois-ci, pas de cabernet mais le Yarra Yering Underhill Shiraz 2004. Le nez était très marqué par des odeurs de type truffe et un peu animales (je ne dirais pas le descripteur que Tim a employé et qui m’a semblé assez juste). L’ensemble est intense mais pas très raffiné. Un vin de caractère, certainement, mais qui ne m’a pas totalement convaincu. Comme quoi, il faut se méfier des cultes, et ne pas se fier aux symboles !

Tout cela pour vous conjurer de découvrir sans préjugés et avec votre palais et vos tripes, et pas qu’avec vos yeux et vos idées. Mais cela, vous le savez déjà. A quoi servons-nous, alors ?

David

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

6 réflexions sur “Paradoxes, contradictions et préjugés

  1. Je crois que les 5 du Vin sont globalement favorables au libre examen des vins.
    Toutes nos dégustations sont autant d’occasions de remettre en cause ce que nous croyons savoir.
    En matière de terroir, en outre, nous ne savons pas grand chose – qu’est-ce qui vient du sol, qu’est-ce qui vient de la fermentation, de l’élevage, qu’est-ce qui vient du vigneron?
    Mais ça n’empêche qu’à Sancerre, toutes choses égales par ailleurs, pour un même vigneron, avec une climato semblable, une parcelle de silex ne donne pas le même vin qu’une parcelle de terres blanches – nous l’avons expérimenté. Et on pourrait trouver d’autres exemples ailleurs.
    Alors même si nous ne comprenons pas, ou pas tout à fait, nous pouvons au moins conclure très provisoirement qu’influence il y a, sans trop pouvoir expliquer laquelle. Qu’en penses-tu, David?

    PS. Quand je lis tes résultats de dégus de vins australiens, j’ai vraiment envie de plus m’y intéresser, ne serait-ce que pour tordre le cou aux poncifs qui disent qu’ils n’y a que des vins bodybuildés, et pas d’effet terroir, justement. Et il y a aussi les pinots noirs de Nouvelle-Zélande. On devrait un jour se faire une dégustation à l’aveugle d’une vingtaine d’échantillons entre les 5. On trouve pas mal de choses à Londres et à Bruxelles.

    • Je pense (mais sans pouvoir en être sûr) que l’effet dit terroir est dû à un grand ensemble de facteurs, dont le plus important est peut-être l’exposition. Ensuite le drainage et l’ensemble du système hygrométrique de chaque localité. Cela est attribuable à la structure du sol (granulosité, présence ou non de plaques d’argile etc), mais pas à sa nature géologique. Un sol calcaire, par exemple, n’engendre pas plus d’acidité dans un vin qu’un autre type de sol.

      Pour la dégustation de vins du Nouveau Monde, on peut aussi aisément le faire à Paris. Il y a plein de chose importées, même si on ne les voit pas beaucoup.

      David Cobbold

      • Il me semble que c’est toi David qui répond ici à Hervé. Soyez sympas de nous épargner une "lecture aveugle" de vos commentaires.
        Maintenant, pour en revenir à la dégustation de David, plutôt que des notions (préjugés ?) de terroirs, de climats plutôt, j’aimerais bien avoir des indications quant à l’élevage de ces vins, l’utilisation du bois en particulier, la proportion de bois neuf, la durée, l’origine du chêne et l’influence que celui-ci pourrait avoir sur le vin. Qu’en pensez-vous les gars ?
        Et pendant ce temps, de mon côté, j’ai avalé (avec des copains) un Zinfandel 2001 de Raven’s Wood (Sonoma) sans même prendre de notes et encore moins de photos. Je me souviens que c’était un tantinet rustique, pas très long en bouche et pas tout à fait abouti. Mais je pense qu’il s’agissait d’une cuvée "de base".

  2. D’accord, Michel, l’élevage et la vinif (longueur des macérations, de la fermentation, levures…) influent beaucoup sur le résultat, au point souvent de perturber toute analyse de type terroir.

  3. Michel, on a beau cliquer sur le machin, cela change souvent après ! Puis je n’avais pas le temps ce matin pour corriger cela.

    Aucune idée des caractéristiques de vinification de ces vins (sauf l’Opus One qui doit être 100% bois neuf, mais que ne le sentait absolument pas: encore un préjugé à démolir!). Quant à une analyse du "terroir", je dois dire que je m’en fous pas mal. Seul le goût et l’équilibre de ces vins m’intéressait à cette occasion.

  4. Eh bien voilà ce qu’il fallait lire, pour la nième fois d’ailleurs. Monsieur s’en fout pas mal, des terroirs… Quelle objectivité et quels principes d’analyse !! À ce compte là, tout le monde peut dire qu’il se fout de ceci ou de cela… afin de rester tranquillement campé sur des positions de principe inattaquables. Pas très honnête…

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