Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

La belle vie du chroniqueur viticole

5 Commentaires

J’ai lu avec plaisir le billet de David, ce lundi, sur les aléas de la vie du dégustateur. Je partage tout à fait l’analyse.

J’ai envie d’enfoncer un peu le clou, ou plutôt, de faire quelques variations sur le même thème. Vous savez, à la manière de Rachmaninoff sur Paganini – excusez du peu! Histoire que vous voyiez, vous aussi, l’envers de mon décor.

Parmi les commentaires que j’entends, de la part de proches ou de moins proches, ou que je lis sur ce blog, il y en a un qui revient assez régulièrement, et qui a le don de m’exaspérer. C’est celui qui dit, en substance: "Vous avez la belle vie, vous autres journalistes du vin. Voyages aux frais de la princesse, logement, restaus, bonnes bouteilles, belles rencontres, vous ne vous embêtez pas".

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L’envers du décor

Cela me chagrine à deux titres.

D’une part, parce que cela peut laisser supposer une connivence avec les organisateurs de ce genre de voyages, les vignerons, les régions qu’ils représentent. Et mettre en doute notre intégrité. C’est vrai que dans un monde parfait, les médias paieraient les frais de leurs journalistes. Mais avec quoi, aujourd’hui? Avec l’argent des abonnements qui couvrent à peine les frais postaux? Avec l’argent des pubs qu’ils ne vendent plus?

Et quand bien même ils en vendraient encore assez, le soupçon de collusion serait-il moins grand? Quel éditeur, alors, ne serait-il pas tenté de gommer les critiques envers ses sponsors, ou au moins, de les atténuer?

Quoi qu’il en soit, j’ai ma conscience pour moi. A chaque voyage, j’ai mon lot de coups de coeur et de déceptions dans le verre. Je parle souvent des premiers, rarement des secondes, parce que la vie est trop courte et le papier trop cher. Mais les éditeurs pour lesquels je travaille ne me censurent pas – encore une chance.

Passeur d’émotions

Et puis, je ne suis qu’un passeur. Un vigneron ne peut pas inviter la planète chez lui, lui ou son syndicat  m’invite moi pour que je vous parle de son, de leurs vins. Et si cela en vaut la peine, je vous en parle. Je trouve ça bien.

D’autre part, et cela me touche plus personnellement, cela me chagrine parce que cela laisse croire que nous n’avons que le vin  à penser, alors que pour ce qui me concerne, ce mode de vie, que j’ai choisi, certes, me pèse souvent.

J’ai une femme, trois enfants de 23, 18 et 13 ans. Très bientôt, je pars à Naples pour 6 jours. Super, le pied! Oui, il y a une partie de moi qui est ravie de découvrir les vins de Campanie, Taurasi, Fiano di Avellino, Greco di Tufo... J’espère d’ailleurs pouvoir vendre un ou deux articles sur mon voyage – car c’est de ça que je vis. Rien n’est moins sûr, cependant, car mon dernier "papier" sur le Sud de l’Italie n’a pas trouvé preneur. Le Mezzogiorno ne passionne pas les foules de l’édition française. Je l’ai quand même publié sur mon blog, parce que c’était la seule manière pour moi d’honorer les vignerons méritants qui m’ont reçu. Mais financièrement, l’opération a été nulle.

Et pendant ce temps, ma femme doit se coltiner toute seule les aléas de la vie de famille, les grèves de train, les nez qui coulent, les visites chez le médecin, le taxi vers l’école ou l’université, les pannes de réveil, j’en passe et des plus graves mais qui sont du ressort de notre intimité familiale.

Ah, j’oubliais aussi, je paie mon billet de train jusqu’à l’aéroport. Dont coût: 20,20 euros, cette fois. J’ai renoncé depuis longtemps à laisser ma voiture à Zaventem, à Roissy ou à Charleroi, même si ce serait beaucoup plus pratique, car le coût est prohibitif.

Vous allez me dire que j’aurais pu refuser d’y aller. Qu’un journaliste indépendant doit d’abord s’assurer des débouchés avant de partir. Oui, sauf qu’on ne sait pas forcément si les vins en vaudront la peine, et que les éditeurs peuvent aussi avoir des changements d’agenda. Avec In Vino Veritas, j’ai de la chance, Philippe Stuyck est un type ouvert, qui aime la nouveauté, les découvertes – mais la revue ne paraît que 6 fois par an, il l’y pas pas de la place pour tout.

Pour couronner le tout, je suis en pleine crise d’allergie – pas les pollens, non, les acariens. J’avais donc toutes les bonnes raisons d’avoir envie de rester chez moi à me soigner – sans parler des articles et des traductions en cours qui vont prendre un peu de retard. J’emporte mon ordi, j’essaierai d’avancer un peu à Naples, si les soirées et les transferts en bus ne sont pas trop longs.

J’ai souvenance d’une dégustation, au Chili, au lendemain d’une très longue journée, et avec encore pas mal de décalage horaire dans les pattes, où mon cerveau ne semblait pas gérer mes olfactions en temps réel. Marc s’en rappelle sans doute, il était à peu près dans le même état que moi. C’est aussi notre lot.

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Réveil difficile, ce matin, au Chili… 

Le plus beau métier du monde

Côté belles bouteilles, c’est vrai que j’en ouvre – parmi beaucoup d’autres; mais au rythme où je déguste, j’ai rarement le temps de les boire, et une bonne partie finit par arroser mes plantes – elles s’en portent très bien, merci pour elles.

Voila, vous en savez un peu plus sur ma vie de tous les jours, sur l’envers du décor. Je ne demande surtout pas qu’on me plaigne, je suis conscient de faire un des plus beaux métiers du monde; d’ailleurs, je l’ai choisi.

Bref, je plaide coupable d’émotions, d’enthousiasmes idiots, d’emportements tout aussi bêtes, mais pas d’intéressement. Mon train de vie est modeste. Autant que ma petite personne. Ce n’est pas moi qui fais le vin, ce n’est pas moi la vedette.

Combien de journalistes ou critiques de vin sont-ils vraiment célèbres dans le monde, d’ailleurs? Parker, Robinson, Johnson, Bettane, Spurrier, Suckling…, on peut sans doute les compter sur les doigts des deux mains. Et que "pèsent-ils", financièrement, face aux propriétaires des crus qu’ils jugent? Heureusement que le Bon Dieu m’a préservé du péché d’envie!

Ah oui, pour les belles rencontres, je plaide aussi coupable. Elles font la joie de ce métier. Au hasard des voyages, j’ai côtoyé, plus ou moins longuement, des gens passionnants. Ce furent de beaux moments, à des titres divers. Je ne me fais pas d’illusion, cependant, la plupart ne se souviennent plus de moi.

J’ai aussi fait la connaissance de pas mal de chroniqueurs ou de professionnels du vin au contact desquels j’ai pas mal appris; je pense à mes mentors d’In Vino Veritas, bien sûr, que vous connaissez, Philippe Stuyck, Marc Vanhellemont et Gérard Devos en tête; et puis les Cinq du Vin, quand on ne se tire pas la bourre. Ma "famille professionnelle". Et bien d’autres encore.

Tous ceux avec qui j’ai plaisir, non seulement à déguster mais à plaisanter, à me promener dans les vignes, à parler du vin et de tout autre chose. C’est une camaraderie que nos fréquents déplacements hors de nos foyers rendent presque inévitable – on n’est pas des machines!

Sans oublier les contacts établis ou rétablis via ce blog ou le mien, Iris, Isabelle Perraud, Olif, Berthomeau, Luc Charlier…

Alors oui, je suppose que le jeu en vaut la chandelle. Heureusement, ma femme l’accepte, la plupart du temps. Merci, Chérie.

Hervé

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Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

5 réflexions sur “La belle vie du chroniqueur viticole

  1. Peut-être que les critiques devraient vivre en célibataire ?

  2. ‘Passeur d’émotions’, j’aime ce titre. Continuez, on vous aime !

  3. en effet, c’est une idée

  4. Votre billet est émouvant, Hervé. Aussi, je ne résiste pas au besoin de vous dire combien votre activité, votre métier, votre passion pour ce sujet qui est le vin sont essentiels. Sans vous, les "passeurs d’émotion" (très jolie formule), ce monde du vin serait terne et dépourvu de dialogue constructif. Certes, vous écrire cela n’arrange rien pour ce qui concerne les problèmes que vous évoquez ; je suis tranquillement installé devant mon écran, après avoir dîné en dégustant un Beaumes-de-Venise de la Ferme Saint-Martin qui était excellent et j’ai quelque scrupule à vous dire de continuer… Cela paraît tellement facile. Et pourtant, nous sommes la cohorte des gens qui lisent vos billets et les apprécient au plus haut point. Alors, oui, et sincèrement, continuez !!
    Bien cordiaux sentiments,
    Georges TRUC

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