Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Le Pinard des poilus : hommage en retard

3 Commentaires

Le_pinard_des_poilus

Je vais rendre un hommage tardif au poilus en vous parlant du pinard. Il est évident que j’aurai du le faire il y a une semaine, mais mieux vaut tard que jamais. Je me suis souvent interrogé sur le sens du terme "poilu", qui semble être spécifique aux soldats français de la première guerre mondiale. L’acception la plus courante est que cela signifierait un soldat courageux. On dirait aujourd’hui "couillu". Mais cette acception est parfois controversé et, de toute manière, ne semble pas avoir ses origines dans la période 14/18, mais remonterait même aux grognards de Napoléon selon certains. La première guerre mondiale fût la boucherie militaire (et civile) que l’on sait. Rien que du côté militaire, les chiffres font froid dans le dos : 2 millions d’allemands, 1 million d’autrichiens et 800,000 turcs d’un côté ; puis 1.8 million russes, 1.4 millions de français, 900,000 anglais et beaucoup d’italiens, canadiens, australiens, néo-zélandais et américains (etc) de l’autre. Mes deux grand-pères, soldats professionnels ayant participé aux batailles de la Somme, y ont survécu mais n’en parlaient jamais.

220px-Le_salut_au_pinard._Dessin_de_R._Serrey._1917.

Pour moi, le terme "pinard" n’est pas déshonorant, mais certaines personnes le considèrent ainsi. Je me souviens d’avoir dit à Anne-Claude Leflaive, lors d’une dégustation organisée par une des sectes biodynamiques, que je trouvais qu’un de ses vins était "un sacré bon pinard". Elle a pris un air hautaine et offusquée, en me demandant comment je pouvais désigner son vin ainsi. Mais où est le problème ? Le vin n’est qu’une boisson, après tout. En tout cas je vais vous parler du pinard aujourd’hui (mis pas des vins de Leflaive).

05_ent10

Au tout début de cette guerre, peu de soldats recevaient une ration de vin quotidienne. Cette pratique est arrivé un peu plus tard. L’approvisionnement local, ou son absence, était déterminant et bon nombre de soldats venaient de régions ou le vin était une boisson rare, en tout cas pas populaire. Ils buvaient plus facilement du cidre ou de la bière. Ce sont le vignerons du Midi qui ont crée cette affaire de pinard en offrant, dès l’abondante récolte de 1914, plus de 200,000 hectolitres de vin à l’armée pour soutenir la morale des troupes. Ce Midi-là était fait du Languedoc et du Roussillon, qui, grâce au réseaux ferroviaire, et la production des zones de plaines, réunissait une grande capacité de production avec un outil logistique du premier ordre. Cette offre généreuse a eu plus d’effet qu’une campagne de pub réussie. Le ministre de la Guerre, Millerand, a ensuite pris la décision de distribuer régulièrement une ration quotidien de vin aux soldats. Il ne fut que d’un quart de litre au début, puis augmenté à un demi-litre en 1916, et enfin à 75 cl en 1918. Pour ceux qui venaient de régions non-viticoles, ceci a constitué un apprentissage du goût du vin. Les quantités impressionnent. Dès 1916, la consommation annuelle de l’armée était de 12 millions de litres par an. On imagine un peu la logistique que cela impliquait ! Il y avait 4,000 wagons-réservoirs dans le parc ferroviaire, et la maison Mitjaville, basée à Montpellier, a fondé sa réussite sur l’organisation de ce transport de masse.

La demande était si importante vers la fin de la guerre que l’armée eut recours à la réquisition qui, cette année-là, concerna le tiers de la récolte française, colonies comprises. Le vin réquisitionné était laissé chez le producteur et soutiré en fonction des besoins militaires. En contrepartie, le viticulteur ou la coopérative vinicole recevait une prime de vingt centimes par hectolitre et par mois. De là les grands fûts étaient stockés dans de vastes entrepôts dans le Midi ou à Bordeaux, avant de rejoindre les fronts et un transfert vers des camions, voire voyager par bateau vers des fronts plus éloignés, car les troupes françaises sont présentes en Afrique, en Indochine ou dans les Balkans. Le pinard doit y arriver quelles que soient les difficultés et les distances.

J'ai_vu_No196_15_février_1919,_le_dieu_pinard_sculpté

Quelle était la situation du vignoble à cette période? Aux problèmes de surproduction du début du siècle (souvent lié à des fraudes massives, ce qui a entraîné bien plus tard la conception des appellations contrôlées) ont succédé des années de disette, que nous pouvons imputer à des récoltes catastrophiques, comme en 1910. Mais cette pénurie a permis de faire remonter les cours, qui ont été renforcé par une nouvelle récolte catastrophique en 1915. Et les méfaits des attaques de mildiou en 1915 n’ont pas été arrangé par le fait qu’on commençait à manquer de bras dans le vignoble, avant que la mécanisation n’ait pu encore prendre le relais d’une génération masculine décimée. Si l’on combine les effets de la guerre et de la météo, la période 14/18 a assaini le marché du vin en France et l’a étendu à des régions du pays ou cette boisson n’était guère présent auparavant. Les récoltes de 1916, 1917 et 1908 ont été modestes, et les soldats qui avaient la chance de rentrer plus ou moins entier du front sont revenus avec le goût du "pinard".

la baionette

L’origine du terme pinard est incertaine et différentes versions sont donnés. Une déformation des cépages pineau ou pinot ? Un hybride nomme pinard obtenu à Colmar en 1911 ? Ou bien un vigneron bourguignon nommé Jean Pinard, mais du 17ème siècle ? Ou, plus probablement, le Général Pinard, glorifié par le Maréchal Joffre, lui même fils de tonnelier à Rivesaltes, qui soutenait le moral de ses troupes par cette boisson.

En tout cas on atteste l’usage du terme pinard dans certains régiments dès 1886, notamment ceux stationnés dans l’est de la France, à Nancy, Verdun et Vitry-le-François. On le retrouve, à partir de 1905, chez des troupes coloniales et maritimes, ou encore à Bordeaux sous la forme de "pinarder", signifiant d’enivrer. Puis ce mot est enfin consacré par le Dictionnaire de l’Académie Française en 1935.

On se boit une bouteille de pinard ?
En conclusion, je rajouterai que je ne pense pas que les producteurs de vins dits "naturels" ou "artisanaux" auraient pu satisfaire aux besoins de ce type de catastrophe et urgence. Je sais que je commets une forme d’anachronisme en disant cela, mais il est bon de ce souvenir aussi de certaines choses et ce cesser de temps en temps de regarder nos nombrils.

Note de remerciement : Je dois bon nombre des informations incluses dans ce texte à l’excellent ouvrage de Marcel Lachiver : Vins, vignes et vignerons, histoire du vignoble français (Fayard 1988). J’ai également puisé dans des extraits de Wikipedia, comme dans mes propres connaissances ou autres lectures plus éloignées.

David

About these ads

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

3 réflexions sur “Le Pinard des poilus : hommage en retard

  1. J’espère que tu as aussi puisé dans ta cave, David. Nous avons le désir de la remplir à nouveau de temps à autre. Un bon chroniqueur ressemble à un tampon encreur: il doit rester imbibé en permanence mais ne doit pas suinter.

  2. Merci David d’aimer ce mot "Pinard", mot affectueux que j’utilise souvent aussi en pensant à mon grand-père revenu bien mal en point de Verdun… mais qui ne détestait pas boire un petit coup d’pinard de temps en temps.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 9  298 followers