Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Les cadeaux "utiles" du Journaliste.

10 Commentaires

En 2014 comme avant, sur les réseaux sociaux et ailleurs, l’air est archi connu : nous, les Journaleux avec un « J » majuscule, sommes inondés de cadeaux, d’échantillons divers et variés – parfois avariés – que l’on nous adresse chaque année dans le but avoué ou pas de nous soudoyer à défaut de nous souler. Voilà pour la rengaine, le lieu commun, le truc censé nous répertorier en autant de pique-bouteilles qu’il y a de pique-assiettes dans ce vaste monde. Il est vrai que si l’on observe quelque peu notre emploi du temps, à Paris, par exemple, les occasions ne manquent pas : deux à trois fois par jour, parfois plus, nous sommes sollicités dans les plus belles adresses et il n’est pas étonnant de constater que la majorité de mes confrères succombent à la tentation. Il en va de même pour les journalistes de mode ou ceux spécialisés dans l’automobile, deux secteurs où, comme le vin, la pub afflue au rythme de la critique « positive », des articles dits « de complaisance ». Cela arrive aussi dans le domaine du cinéma, du livre, de la musique, du sport, du bricolage… Pour éviter de me faire brocarder, j’avoue que, de mon côté, à une époque où je signais dans les grands machins, j’en profitais allègrement. Disons plutôt que je me laissais faire sans rechigner et que, parfois, du Ritz à Passard, j’y prenais même goût.

Qui ne l’aurait pas fait à notre place ?

Ah les beaux déjeuners de presse… Photo©MichelSmith

Ah les beaux déjeuners de presse… Photo©MichelSmith

À cette époque donc, en plus des invitations dans les étoilés huppés, je recevais tous les ans en fin d’année des cartons et des caisses de petits, moyens et grands crus que je m’empressais de liquider avec mes potes car, si j’aime boire seul, c’est encore plus jouissif à plusieurs. Croyez-le ou pas, modeste scribouillard de service j’estimais que je ne méritais pas toute cette pluie de cadeaux. Et surtout, cela m’embarrassait plutôt qu’autre chose. En effet, comment rester intègre dans mes commentaires sur un vin sachant qu’il fait partie de ceux que j’ai reçus en cadeau ? Maintenant que les grands titres m’ont jugé soit a) trop vieux ; b) trop chiant ; c) trop con ; d) trop cher ; e) trop embarassant (rayez la (ou les) mention inutile), je continue malgré tout de recevoir quelques cadeaux de fin d’année. Ils sont bien moins nombreux qu’avant et émanent le plus souvent, non pas d’attachés de presse comme on pourrait le croire, mais de personnes pour lesquelles j’ai de l’estime. Au passage, j’ose espérer qu’ils en ont aussi pour moi. Sinon pourquoi prendraient-ils la peine de m’adresser de tels colis ? Parce qu’ils me croient encore important et influant ? Si tel était le cas, cela me ferait rire.

Le Riesling 2004 reçu il y a un an ou deux, se goûte bien et a déjà été chroniqué.Le 2007 attendra. Photo©MichelSmith

Le Riesling 2004 reçu il y a un an ou deux, se goûte bien et a déjà été chroniqué.Le 2007 attendra. Photo©MichelSmith

Afin de lever toute ambiguïté, et puisque je ne dois rien vous cacher, voici les noms de ceux qui n’ont pas manqué de m’arroser en ce tout début d’année : la Maison Deutz/Delas, avec une bouteille de Champagne « Classic » et un Crozes Hermitage rouge ; La Maison Georges Duboeuf avec 12 bouteilles de Beaujolais Nouveau et Villages Nouveau 2013 ; la Maison Léon Beyer avec 3 bouteilles d’Alsace Riesling 2007 ; Axa Millésimes avec 6 bouteilles variées dont un Château Pichon Longueville 2011 et un Tokaji 6 puttonyos; le Domaine Michel Redde avec 6 flacons de Pouilly Fumé « de crus », domaine sur lequel je reviendrai un jour car j’ai beaucoup d’estime pour Thierry Redde et ses fils ; et enfin, last but not the least, 6 ou 8 (à vrai dire, je n’ai jamais compté) flacons du Domaine Weinbach, assortiment de pinots gris, gewurztraminers et autre rieslings adressés par Colette Faller et ses filles, Catherine et Laurence. Là aussi, je reviendrai très prochainement sur ce dernier « cadeau » qui m’a valu d’avoir l’idée de faire, lundi dernier, l’une des plus belles dégustations de ma vie professionnelle grâce à des échantillons rangés en cave depuis des années.

Michel Bettane et Georges Duboeuf… Dans ce métier tout le monde se connaît. Photo©MichelSmith

Michel Bettane et Georges Duboeuf… Dans ce métier tout le monde se connaît. Photo©MichelSmith

Après une telle énumération – d’ordinaire je reçois plus tardivement 6 bouteilles de Michel Chapoutier, mais à l’heure où j’écris, rien n’est sûr ! – je vais préciser mon point de vue à la fois personnel et professionnel sur ce genre d’agissements. En fait, je ne suis pas dupe : certains de ces cadeaux sous forme d’échantillons doivent être pour le moins intéressés, mais pas tous, loin s’en faut. Logiquement, je ne devrais pas les accepter en les refusant lorsqu’ils me sont livrés. Si je les accepte, c’est avant tout parce qu’ils renferment le plus souvent des bouteilles que je ne pourrais m’offrir, d’une part parce que beaucoup ne correspondent pas forcément à mes goûts (en matière de plaisir, je le souligne) et d’autre part en raison du niveau positivement plat de mon compte en banque.

 

Mais s’il y a une raison majeure par laquelle j’accepte ces « cadeaux », c’est à cause de l’estime que je porte envers leurs expéditeurs. En outre, je respecte cette idée qui veut que pour le vigneron, la méthode qui consiste à entretenir une relation lointaine et amicale avec un journaliste rencontré à plusieurs reprises par le passé pour les besoins de reportages, est une idée pas sotte du tout dans la mesure où, sans avoir à débourser des milliers d’euros pour faire de la pub inutile, il paraît plus logique d’en dépenser quelques centaines afin de montrer aux journalistes que la maison continue à progresser, à créer, à exister. Prenons, un vigneron X dans l’Anjou, à la tête d’une trentaine d’hectares, par exemple. Me mettant à sa place, il me paraît plus intelligent de casquer chaque année autour de 500 à 1000 euros en coûts de transport et valeur marchande avec l’envoi de mes vins à une dizaine de journalistes représentatifs et bien sélectionnés plutôt que d’adresser des cartons au hasard à toutes les rédactions de France et de Navarre. Beaucoup des personnes qui sont à l’origine de ces « cadeaux » que l’on pourrait croire empoisonnés sont des gens de grande valeur, des hommes et des femmes talentueux qui ne souhaitent qu’une chose : montrer qu’au delà des transitions et des successions, au-delà des modes et de la modernité qui avance à grand pas, leurs domaines continuent dans la voie de la qualité. La plupart le font d’ailleurs en variant leurs échantillons d’une année sur l’autre, en insistant sur une production particulière. Cela me permet de faire des découvertes, de goûter de nouvelles cuvées et de confirmer la réussite de certains vins.

Je n'attends plus que les vins de Michel Chapoutier. Viendront-ils cette année ? Photo©MichelSmith

Je n’attends plus que les vins de Michel Chapoutier. Viendront-ils cette année ? Photo©MichelSmith

Voilà pourquoi je ne suis plus aussi intransigeant qu’avant. Voilà pourquoi je remercie ces vignerons car, non contents de m’informer en contribuant à me cultiver, ils me lancent un message d’espoir dans la continuité. C’est un peu comme s’ils m’adressaient le petit mot suivant : « Michel, tu nous a suivi à une certaine époque, tu nous a même encouragé, alors voilà, puisque que nous sommes de la même génération, que nous avons démarré ensemble et que nous avons tous les deux du mal à prendre notre retraite, voilà ce que je lègue à mes enfants et voilà ce qu’ils en font. À travers ces bouteilles tu pourras constater je l’espère la valeur de nos employés, leur volonté de progrès, leur attachement au terroir qu’ils défendent avec ardeur, le plus souvent dans l’ombre, avec humilité. On ne te demande rien en retour. Une première fois, il y a longtemps, tu as compris tout cela et nous voulons continuer à te montrer, à travers ces échantillons, combien malgré les temps difficiles que nous traversons, combien nous croyons encore en nos vignes ».

IMG_2730

On ne saurait être plus clair. Alors, bonne année à tous, Vignerons, Cavistes, Sommeliers, Amateurs. Bonne année à tous les messagers du vin que nous sommes à des degrés divers.

Michel Smith

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

10 réflexions sur “Les cadeaux "utiles" du Journaliste.

  1. J’ai parfois l’impression qu’on en demande plus au journaliste viticole, en matière de moralité, qu’au juge, qu’au prêtre, qu’à l’instituteur ou même qu’au politique. Faudra-t-il qu’on aille un jour à l’Assemblée Nationale jurer sur le Code de Déontologie que les échantillons que l’on reçoit ne nous empêchent pas de garder la tête froide et la plume libre?
    A propos, des nouvelles de Cahuzac?

  2. Michel, bonne annee.
    Ne fais pas dans l’exces de conscience deontologique: les echantillons recus ne t’engagent a rien, donc tu restes parfaitement libre.
    En esperant te revoir aux salons Renaissance / Dive / SDVL dans 1 mois.

  3. Bien sûr que je me sens libre, cher Denis. Et c’est bien pour cela que je le dis, afin qu’il n’y ait aucune ambiguïté !
    À bientôt peut-être, mais tu pourrais descendre un peu pour changer ? Millésime Bio à la fin du mois à Montpellier, par exemple. Très intéressant ;-)

    • C’est bien Michel de te faire gâter comme ça, de ce côté de la frontière, on n’en reçoit pas le quart de la moitié, ce que je comprends, en Belgique, on n’aime pas le vin et on n’en achète guère, et puis, les supports qui en parlent du vin, valent tripette, comme d’ailleurs les rédacteurs charger d’en faire les commentaires, alors, le jour où tu commenceras à avoir des problèmes de stockage d’échantillons, déménage à Bruxelles et tu verras tes placards se vider.
      Ce n’est pas une plainte, ni de l’envie ou de la jalousie, mais une constatation, quand je parle des échantillons avec des confrères français, ils me font toujours part de leur souci de stockage d’échantillons…
      Marc

      • Pour te rassurer, Marc, je n’ai jamais eu aucun souci de stockage de vins échantillonnés, vu que je finis tôt ou tard par les vider "avec des potes" comme je dis. Et s’il en reste, je les aligne pour que les volontaires en profitent avec moi. Tu verras ça comme annoncé dans mon papier, dès la semaine prochaine. En attendant, vous ne devez pas trop en manquer vu les posts de l’ami Hervé. Et puis vous avez la bière… bien plus de bières que chez nous. Sans oublier les dégustations organisées à Bruxelles. Non, je pense qu’il s’agit d’une génération plus rompue à l’entretien d’une franche amitié : j’ai connu tous ces vignerons à une époque où ils démarraient, époque où le vin n’était pas aussi "branché" que maintenant. Comme je le laisse entendre dans le papier, nous avons fait nos armes ensemble… Oui, j’appartiens à l’armée, l’armée du vin !

  4. Bah moi, c’est le contraire !
    Plus j’écris (encore que bien modestement) sur le vin et moins je reçois de bouteilles ! ;-)
    En fait, plus j’écris sur tout et moins je reçois de trucs… sauf des produits industriels dont il est pourtant notoire que je ne parlerai jamais !
    Alors que du temps où je ne faisais que présenter des bouteilles avec seulement 2 lignes de commentaires muselés, j’en recevais pas mal.
    Il est vrai que c’était pour la presse dite féminine.
    Comme Marc, je ne dis pas ça par jalousie mais parce que ça souligne un vrai contresens journalistique.
    On a tendance à arroser ceux qui n’ont pas les mots et qui vont reproduire in extenso ceux du communiqué de presse sans trop se poser de questions.
    Quant aux « cadeaux » de fin d’année, je n’ai pour ma part reçu qu’une bouteille de muscat de Noël (au demeurant pas terrible du tout) et même pas une boîte de chocolats !
    Et mon champagne de Noël, je l’ai acheté !
    Et il y a évidemment nombre de bouteilles que je ne goûterai jamais car je n’ai pas les moyens de me les offrir, ni la vénalité de me les faire offrir.
    Mais il y a une telle diversité de « petits » ou moyens vins régalants que je n’ai aucun problème avec ça.
    Et l’essentiel n’est-il pas que je puisse étancher ma soif avec gourmandise ?
    En revanche, dès que je peux, j’aime bien « accepter » les voyages de presse car derrière une bouteille de vin se cache toujours un homme (ou une femme) et un terroir et ça fait toute la différence une fois que le vin est dans le verre !

    Blandine

  5. T’inquiète pas Blandine, je n’ai peut-être pas tous les mots requis, mais ce n’est pas demain que tu me verras recopier un dossier de presse. Et puis, comme tu dis, il vous reste toi et Marc, les voyages de presse. De ce côté-là, je ne suis presque plus invité. Normal : place aux jeunes !

  6. Mon cher Michel, j’ai bien aimé ton blog.
    A vrai dire, lorsque j’ai commencé à envoyer des bouteilles en cadeau mon but était de faire connaitre les changements que j’avais mis en place dans cette vieille maison que j’ai acheté en 1990 (je ne l’ai pas hérité). Comme tu le sais j’ai acheté une maison en grande difficulté financière et n’ayant été aidé par personne (si les banques te diront aujourd’hui qu’elles m’ont fait confiances, donc m’ont aidé ) il a fallu que je fasse savoir que les vins de la maison avaient changé, et les journalistes du vin m’ont beaucoup aidé. Donc j’envoyais en janvier de chaque année, quelques bouteilles de vins de nos sélections parcellaires. Ces vins étant souvent pré-vendus sous allocation, on était au moins sûr qu’il n’y avait aucune recherche de soutien commercial sur ces flacons, mais que c’était bien un clin d’œil et un remerciement .
    Puis la crise passant par-là, nous avons été dans l’obligation de se serrer la ceinture. Ces colis se sont réduits comme peau de chagrin ( et en nombre de bouteilles par colis et en nombre de destinataires).
    Michel Smith ayant toujours eu l’élégance de prendre la peine de faire une carte de remerciement nous avons pour lui maintenu cet envoie.
    Et donc, tu fais bien sûr partie de la liste de cadeaux que j’ai fait avec ma collaboratrice la semaine dernière ( de mémoire il y a un Ermitage Pavillon 09, Chateauneuf du pape Croix de bois 09, Ermitage Méal blanc 2010).

    Viniquement bien à toi

    michel

  7. Michel, tes explications sont claires : faire connaître les changements, pas de directions commerciales précises, donc plutôt qu’un clin d’oeil ou remerciement, je garde l’idée de la volonté tout à fait louable d’informer. Depuis que l’on se voit moins souvent, je suis toujours ravi de mettre mon nez (auguste) dans ta production. Et il est bien normal que je t’adresse un mot de remerciement ce que ne font pas les trois quarts de mes confères de peur de se compromettre… Amitiés. Michel.

  8. Pingback: Schlossberg, le Riesling en majesté… | Les 5 du Vin

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 10 425 autres abonnés