Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

2 histoires de cavistes, enfin presque, à vous de choisir

8 Commentaires

Cab’ Franc, 4 bout’ retrouvées !

«Si si Cap, je suis sûr que c’est ici, le GPS est formel et l’endroit correspond aux vues du sat d’observation.»

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« Mais y a rien ici Marco, encore un de vos fantasmes d’historien fouille-merde, vous m’avez promis du rouge pin’, là y a que des cailloux. »

Ses recherches ont pourtant été longues et précises. Marco sait qu’il n’est pas bon de faire venir d’en haut le Cap sans de concret à lui mettre sous le pied. Le scientifique déballe son nouveau joujou, un goniomètre laser qui trace dans l’air chargé de poussière les contours des anciens bâtiments. C’est top, les rues apparaissent en dentelle lumineuse au teint blafard.

À une époque reculée, il y avait là une mégapole. Aujourd’hui, quelques reliefs à peine perceptibles rompent la monotonie de l’endroit. Tout est ocre jaune, sableux et caillouteux. Le souffle n’a pas fait de différence. Petits ou grands, voire immenses, les immeubles ont été réduits à néant.

C’est ce qui énerve Cap, pour lui ici rien n’a pu subsister.

«Bon, Marco, on ne va pas y passer la journée, je vais renvoyer mes gars à la nav et les faire remonter. Et j’ai bien envie de vous laisser ici pour la nuit. Rien à foutre moi que la femme de Jimibudy a lu dans un vieux bouquin en papier une histoire de bouffe avec du rouge pin’ qui se passe dans la Loire. Qu’en plus, le mec qui en boit dans l’histoire dit que c’est du Chin’ quelque chose et que c’est fait avec du Cab’ Franc. Sais même pas où c’est, ça existe plus.»

«Cap, les archives retrouvées dans les doc de l’ancienne bibliothèque contenaient un plan de la ville. Imaginez les rues, les gens, les pigeons qui volent, l’air frais. Là, regardez bien ce que dessine le laser, on aperçoit le pourtour d’une vitrine.»

C’était avant le dernier réchauffement et l’arrivée des exos qui ont tout pillé. Le gouv central a décidé de les souffler pour s’en débarrasser définitivement. De la ville, il ne reste rien, pas même un morceau de mur.

«Le magasin devait faire l’angle. À l’intérieur une collection de bout’ bien exposées. C’est comme si j’y étais, comme si je pouvais les toucher.»

«Une collection, c’est ça, … et vous allez me lire ce qu’il y a écrit sur les étiquettes. Ça aussi, c’était aussi dans les archives ? C’est bien beau l’imagination, mais trouver du Cab’ Franc ici. Déjà que du rouge pin’, ça se fait plus que dans les serres de la stat’ et que j’en ai jamais bu, je crois qu’on perd son temps. »

«C’est là, j’en suis sûr. Je l’ai lu dans un recueil d’un de mes ancêtres qui a consacré sa vie au pin’.»

«Quoi ? On pouvait se consacrer rien qu’au rouge pin’ ?»

«Oh, il n’y avait pas que du rouge pin’, il y avait du blanc, du rosé, même du bulle pin’»

«Du bulle pin’, du blanc, du rosé, pourquoi pas du sucré, n’importe quoi, on nage en pleine science-fiction, mon petit Marco.»

«Il faut creuser là, Cap, juste là. En-dessous, il devrait y avoir une cave remplie de bouteilles, un véritable trésor ! »

«Et pourquoi, je creuserais là ? Qu’est-ce qui me dit que je ne vais pas perdre mon temps et celui de mon équipe ?»

«C’est le prof Georgio Camione, le géol du centre. Dessous, c’est du calcaire. À l’époque, on le creusait facilement et ça faisait de grandes caves bien fraîches où on gardait le pin’.  Et du Cab’ Franc, mon trisaïeul, il en a même bu qui avait plus de cent ans. Je l’ai lu. »

«Ouais, dans les mémoires de votre ancêtre qui devait être alcoolique pour écrire de pareilles inepties. Enfin, si le prof a dit que c’était possible, on creuse. Tout ça pour faire sourire la femme de Jimibudy, ce qui fera plaisir aux oligarques Hervitch, Davitch et Mitch. Les enfoirés, je préférais faire la chasse aux exos, c’était simple, tu partais, t’en cassais, tu revenais, on te posait pas de questions. Aujourd’hui, faut faire des ronds de jambes à ces messieurs et creuser des trous où y a rien, mais où il faut trouver quelque chose.»

Les machines arrivent avec l’équipe du Cap. Le chantier se met en place. C’est rapide, les hommes sont rodés et goguenards comme d’habitude. «Le pauvre Marco ne touche pas souvent le gros lot.» Ça les fait rire, ça, ça n’a pas changé, les jeux de mots, ceux qui font penser à d’autres. «Le Marco y va toucher le gros lot, cette fois? Il aurait plus facile de toucher les gros lolos de la pilote de not’ nav. Mais y prendrait une droite. Farouche la Bellama.» Le bruit se fait aigu, les excavatrices rognent aspirent la poussière, la rejettent plus loin. Puis, elles commencent à entamer la roche. Quelque chose s’esquisse. Un endroit un peu plus sombre. Les engins poursuivent le grattage du calcaire.

«Stop ! Un morceau du sol s’est affaissé. Apportez des pelles et des barres, on va terminer à la main

Une trappe se dégage. L’aspireuse se met en action et dévoile des marches, l’entrée d’un sous-sol. Le travail manuel reprend. Quelques ossements reposent au bas de l’escalier. Marco identifie rapidement les squelettes d’une femme et d’un homme. Ils semblent emmêlés. Un reflet attire son regard. En deux coups de truelles, il dégage une bout, puis quatre autres.

«Cap, cette fois c’est le gros lot. Cinq bout’ de rouge pin’ au bas de cet escalier. Plus loin, il doit en avoir des milliers.»

«Qu’est-ce qui a écrit sur les étiquettes ?»

«C’est vrai, c’est incroyable, elles ont encore leurs étiquettes.»

Avec son frontal grossissant, Marco déchiffre petit à petit l’inscription décolorée, presque effacée. Chino s’inscrit sans son viseur. "Domai d la Nob". Tout excité, il prend vite les quatre autres, et arrive à lire Chi ou encore Chino, enfin Chinon sur la mieux conservée. Le millésime s’est effacé, mais pas entièrement le nom des domaines. Nico… Gro..ois, …thilde Pain, Dom…. Des..urdes et …maine …olas Pag.t.

« Ce sont des Chin’, donc du Cab’ Franc. Cap, si on en buvait une? »

La bout’ s’ouvre sans trop de cérémonie. Deux gobelets de fortune voient le liquide encore bien rouge maculer les parois brillantes du plastocrist. Ils n’osent pas attendent. Regardent le pin, puis le respirent, cette fois avec recueillement. Il leur faut beaucoup de concentration pour se rappeler comment s’appellent les parfums qu’ils sentent. Fruits rouges, des épices, des feuilles sèches, … Ils goûtent, il a la température du sous-sol, un bon 15° de moins qu’à la surface. Ça leur fait frais en bouche, fait croquer le fruité, souligne le poivre, les impressions de cannelle. Ils se regardent, rient.

« Il se fait tard, on leur remonte les quatre bout’. Mais c’était quoi cet endroit où on pouvait trouver autant de pin’ ? » 

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«Ça s’appelait un caviste et celui-ci semble être mort dans sa cave, sauvé du souffle, mais enseveli avec quelqu’un dans les bras. Une mort à la fois atroce et romantique.»

 

 

Thème Loire, Chinon et Cie

«Je suis à la bourre. Comme d’hab’. En plus, j’ai oublié de prendre une bouteille chez moi, parti trop vite. Il est 19 heures. Il y a un caviste pas trop loin, peut-être sera-t-il encore ouvert. Pourvu qu’il ait du Loire.»

 photo www.jeanmiaille.fr

Un couple sort du magasin. En trois pas Marc franchit la porte.

«J’allais fermer!»

«Désolé d’arriver si tard, il me faut absolument un vin de Loire. Vous en avez ?»

« Bien sûr, je suis caviste, pas marchande de petits pois. Et quel Loire voulez-vous. Rouge, blanc, moelleux, effervescent ? »

«J’aime beaucoup le Cabernet Franc. Vous auriez du Bourgueil ou du Chinon?»

«J’ai les deux et d’autres. Mais je viens de rentrer quelques jeunes vignerons de Chinon. Ça vous intéresse ?»

«Je ne les connais pas et acheter sans avoir dégusté, c’est risqué !»

«Vous pourriez me faire confiance, c’est mon métier de dénicher de jeunes talents. Après, il faudrait que vous me parliez de ce que vous aimez dans le Chinon, que je puisse vous conseiller la cuvée qui vous plaira.»

Tout à son affaire, Marc regarde les bouteilles, le magasin, les rayons, revient sur les étiquettes, prend les bouteilles en main, sous les yeux amusés de la caviste. Lui, il ne s’est même pas rendu compte du sexe de son interlocutrice. Pourtant, une partie de sa clientèle masculine est loin d’être insensible à son charme. Mais Marc ne pense qu’à sa soirée. Ses potes connaissent son métier. Il écrit sur le vin. Ce qu’il apporte doit être top. Il regarde encore le nom des domaines.

«Nicolas Paget, c’est bien ça ? »

 «C’est une cuvée sur argile à silex, en macération longue, elle a beaucoup de fraîcheur, un fruit croquant, rien que du plaisir.»

 «Et Nicolas Grosbois et Baptiste Desbourdes ? Jamais entendu parler, ils viennent d’arriver, ils ont repris le domaine familial? Je peux en goûter un. En vitesse, si vous voulez, je suis pressé.»

Marie le trouve sympa ce client tardif. Le retenir un peu, ne lui déplaît pas. Elle ouvre Clothilde Pain, cuvée Sans Dessus Sans Dessous, peut-être que ça attirera son attention. Il le déguste, le trouve bon, y va de son petit commentaire. Rien à faire, il paie et s’en va.

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Après quelques pas, Marc s’aperçoit qu’il n’a pas son écharpe autour du cou. S’arrête et refait le chemin à l’envers, histoire de se rappeler où il l’a perdue ou oubliée. Il visualise l’intérieur du magasin. Revoit les bouteilles bien rangées, les cartons dans un coin où il avait déposé son manteau pas son écharpe, l’entrée de la cave d’où elle était remontée avec le vin. Elle !? Il remarque enfin que le caviste… est ravissante. Lui, ne quittait pas des yeux les bouteilles, impatient. Sa mémoire lui renvoie l’image du visage souriant, moqueur. L’écharpe lui servira de prétexte et c’est en courant qu’il retourne à l’angle encore illuminé deux rues plus loin.

«Votre écharpe?»

«Je crois l’avoir oubliée à l’intérieur.»

«Cette fois, j’allais vraiment fermer. Mais, entrez, il commence à pleuvoir. Je vous sers un verre ? J’oubliais, vous êtes très pressé.»

Il ne l’est plus. Le sourire de Marie l’a définitivement conquis. Cette fois c’est lui qui imagine une foule d’astuces pour allonger le temps. Imagination vaine. Notre aveugle lui plaît et elle est bien décidée à le connaître mieux. Oubliée la soirée, la sienne aussi, comme Marc, elle devait retrouver quelques amis pour leur faire déguster ses nouveaux Chinon. Décidément, l’appellation a du succès. La Noblaie colore les verres.

«On trinque?»

«Au Chinon!»

«Ça me va. J’en ai d’autres dans la cave, ça vous tente?»

«J’adorerais!»

Et plus si affinités bien entendu, bien qu’il semble que l’affaire soit depuis longtemps entendue.

La trappe ouverte, quelques marches plus bas, quelques bouteilles dans les bras, les lèvres se rapprochent. Le souffle balaya la ville à ce moment-là. Les exos signent leur arrivée sur notre bonne vieille planète. Paris s’est envolée avant qu’il la prenne dans ses bras. C’est moche.

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L’histoire s’est ensuite réécrite. Les pillages extraterrestres, le refuge des stations orbitales, le départ soudain des exos.

Cap n’avait jamais bu de vin, du Cabernet Franc encore moins. Alors qu’attendons-nous pour jouir de ces nectars de Loire, comme d’autant d’autres. On ne sait jamais…

Ce post participe au concours du Wine Blog Trophy, n’hésitez pas à voter pour lui: ICI

Ciao

 

Marco

 

 

 

 

 

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

8 réflexions sur “2 histoires de cavistes, enfin presque, à vous de choisir

  1. C’est sûr, tu vas gagner le prix ! Et bravo pour ton entrée dans le Wine Blog Trophy du Salon des Vins de Loire ! Je vote pour toi, Marco.

  2. C’est charmant!!! Un goût radicalement différent, de là à penser que le cabernet franc est définitivement bouleversant, il n’y a qu’un pas, qu’on franchirait volontiers avec toi.

  3. Idem, Marc. Et pas seulement parce que tu fais partie des 5. Là, tu t’es surpassé.

    Hervé

  4. By the way, sans Facebook, je ne peux pas voter. C’est dommage. Je n’aime pas Facebook, c’est mon droit, non?

    • Mais personne ne te le reproche…. Et ce ne sont pas les votes qui déterminent le vainqueur. Juste la sélection. Avec une "nouvelle" comme ça, Marco va être sélectionné haut la main. Je pense qu’il n’est même pas sur FB, son homonyme oui en revanche… ;-)

      • Peut-être, Michel, mais nous pourrions tout de même suggérer aux sympathiques organisateurs de passer par d’autres biais que Facebook, parce qu’avec un bon fan club d’ados, on a vite fait de faire grimper les chiffres, même avec des gens qui n’y connaissent rien. Alors que ce n’est pas le but, non? Et les votes sont quand même comptabilisés pour la présélection.
        Un vote directeur sur le blog serait tout au si efficace et obligerait aux votants de s’identifier, ce serait beaucoup plus juste. On parle quand même d’un concours officiel.

  5. Belle fiction, Marc…palpitante comme un polar !! Superbe et envoûtant. Un hommage au rêve associé au vin ; c’est tellement fugace, cette émotion attachée à la dégustation d’un vin, que le rêve constitue la notion la plus représentative de ce qu’il est. Léger comme un baiser, c’est vrai.

    Pour Noël, j’ai rompu avec une décision prise il y a de cela des années. Dans une petite cave souterraine attenante à ma maison de Visan (ancien site où mon grand-père et mon père ont vinifié pendant de si nombreuses années ), cave taillée dans le safre miocène et devenue dangereuse à cause des risques d’effondrement de la voûte, existaient une dizaine de bouteilles dont la mise datait d’une soixantaine d’années. Bouchon et goulot enveloppés de cire (je me souviens avoir fait moi-même cette opération). Et j’avais décidé que cette cave serait le tombeau de ces bouteilles, de ne jamais les ouvrir. Et voici que j’ai pris la décision inverse. Mon fils ayant embrassé une activité dans le monde du vin, nous avons décidé de les retirer du sable qui déjà les recouvrait et d’en déguster une. Grand moment d’émotion. Beaucoup de matière tannique déposée ; du coup, sa couleur n’était même pas oxydée ; cerise à peine mûre. Surprise : une fraîcheur inattendue, des arômes complexes dans lesquels dominaient le sous-bois, la sauvagine, encore une légère amertume (vendange de grenache jamais éraflées à cette époque). Il a raconté tranquillement son histoire, aussi voluptueusement qu’un chat qui se réveille et s’étire…

    Cette petite aventure s’inscrit dans la trame de ta fiction ligérienne. Le secret d’un caveau enfoui… sa découverte. Pardon d’avoir encombré cette rubrique de cette émotion sans doute trop personnelle.

    Encore bravo, Marc, et j’espère que tu seras sélectionné, comme le prédisent tes confrères.

    Georges

  6. J’ai du lire un peu vite, tout à l’heure…Le géol. du Centre avait donc raison : il y a bien du calcaire que l’on creusait facilement à cette époque, dans le coin en question. Et cela faisait de belle caves, bien fraîches et suintantes d’humidité. Avec de jolis drapés de moisissure noire (Cladosporium cellare, s.v.p.).

    Bien à toi !

    Giorgio Camione

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