Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Le Schlossberg des Faller, ou le Riesling en majesté…

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Parfois, il me semble que je suis pris à mon propre piège. J’y songe subitement tandis que je rumine cette dégustation inattendue et pourtant ô combien désirée : comment peut-on parler de vins de plusieurs millésimes mais d’une même région, de vins d’un cépage identique, implanté sur un même terroir et vinifié par une même personne ? D’où, je l’avoue, ce titre à la con. Et de me revoir dans un musée face à un magistral tableau. Comment effectivement ne pas sombrer dans les répétitions, dans les clichés, les maladresses de langage, les imprécisions, le déjà vu, le dithyrambe, l’exagération, le ridicule, lorsque l’on se trouve face à une œuvre d’art ? Oui, je me suis une fois de plus posé cette question : que dire lorsqu’un vin vous laisse sans voix ? Vous en connaissez, vous, des vins qui vous captivent au point que vous arrêtez tout, que vous passez près d’une heure sur un seul d’entre eux alors qu’il y en a quatorze à décortiquer ? Que déjà dans votre pauvre tête ratatinée le doute vient se mêler à l’indécision : "comment diable vais-je m’en sortir" ? Comment vais-je arriver à décrire ce qui semble être une perfection ? Ne rien dire serait encore le mieux, ne pensez-vous pas ?

Photo©MichelSmith

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Que dire en effet de ce 2003 savouré quatre jours après l’ouverture pour une dégustation que je n’hésite pas, faute de mieux, à qualifier de magistrale ? Une dégustation provoquée sur un coup de tête. Le gras décrit dans mes notes est encore bien présent qui frappe au premier touché de bouche comme on dit désormais comme si l’on commentait un revers de tennis à la radio. Mais sans attendre, la précision jaillit, une giclée de pureté minérale, cette sorte de fulgurance saline qui s’impose au point que l’on se dit que l’on a dans le fond du verre un vin non seulement d’un jaune semblable à un champ de blé mûr couvert de soleil, mais un vin parfaitement sec, d’une incomparable précision, un suc superbement enrobé d’un mystérieux voile exquis dont on ne se lasse pas de mesurer l’impact qu’il a sur notre ressenti. Faut-il alors se concentrer sur le nez ? Un fumet terreux, enveloppant pour ne pas dire envoûtant, sorte de foyer composé de sous-bois, d’épices légèrement portées sur l’amertume, avec un filet de fumée, de la cire, du métal rouillé, du cuir, de l’iris, de la truffe, de la mirabelle, que sais-je encore. Faudrait-il être un sorcier pour trouver le moyen d’emprisonner pareil élixir ?

Tenez, quelques jours plus tard, je prends au hasard le 2007, comme j’ai saisi de la même façon le 2003. Le vin est encore plus pointu, plus fin et frais au nez comme en bouche, avec toujours cette trame épicée (cumin, muscade ?), cette allure nonchalante mais aussi élégante qu’une photo de Coco Chanel prise derrière le Ritz dans les années 50, l’excès de perles et le fume-cigarette en moins. Ce n’est plus un vent, mais une brise du nord qui traverse la crête des Vosges pour vous saisir au collet, vous réveiller, faire bondir et rebondir. La fumée est remplacée par le pain grillé, le minéral se matérialise plus encore, le citron légèrement confit tel un pickle fait une apparition, ça sent aussi le potager, le navet, le céleri rave. En bouche, c’est l’envolée, avec la jupe qui se soulève largement. Mais aussi un rappel à l’ordre pour qui serait tenté de grivoiserie : il y a un côté poignant, beaucoup de sérieux, le vin ne donnant de lui qu’une image passagère, laissant entrevoir quelque chose d’inaccessible tant il est engoncé dans son carrosse. Ce n’est que vers 2020, et sur un coq – au riesling, cela va de soi – qu’il se réveillera en vous, faisant la roue comme le roi des paons. On le verrait bien aussi sur un jambon de Pâques avec force gelée (au riesling ?) pour le retenir.

Photo©MichelSmith

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Je le disais la semaine dernière sur le ton quelque peu ironique de la confession : une poignée de vignerons émérites me font parvenir chaque année des échantillons de vins. Parmi eux, ces dames Faller chez lesquelles j’ai passé des heures et des heures à déguster au temps où je crapahutais avec bonheur dans le vignoble alsacien. Attaché à la présentation de leurs vins, une quantité impressionnante de cuvées, il y avait chez elles une sorte de cérémonial orchestré par Colette, la maman, dans le cadre feutré et bourgeois d’un salon de notable de village. Cela pouvait en énerver plus d’un, pressé d’en découdre, pris par je ne sais quelle pulsion de mâle dominateur, agacé par cette lenteur provinciale d’une autre époque et déstabilisé par cette façon de faire qui donnait l’impression d’être dans l’antichambre d’une démonstratrice en parfumerie. Pour ma part, je sortais de ces dégustations l’esprit ébloui par la force des vins, impressionné par la description que m’en faisait Colette Faller. Au fil des trop rares visites, je rencontrais ses filles, Laurence, la cadette et Catherine, l’aînée. Avec une remarquable discrétion, Catherine prenait petit à petit sa place dans la gestion et le commercial tandis que Laurence s’affirmait dans la compréhension de ses vignes et la magie des vinifications. Mais Colette était – et elle l’est encore – l’infaillible patronne. Et la biodynamie faisait son oeuvre…

Mon dieu que j’ai aimé ces moments-là. On pouvait passer des heures en compagnie de ces dames tant elles avaient de choses à nous dire, à nous apprendre. Prises séparément, elles ont chacune un réelle personnalité et de fort belles idées sur ce que doivent être les vins du domaine familial. Avant d’aller plus loin, il faut savoir qu’avant que Colette ne prenne les choses en main, son mari, Théo Faller, décédé en 1979, tenait avec fermeté les rênes du Domaine Weinbach. Il semble d’ailleurs que son ombre plane toujours au dessus de ce « ruisseau du vin », de son Clos des Capucins et de son Grand Cru Schlossberg, parfaite illustration de l’idée que l’on se fait d’un vrai terroir : fortes pentes, terrasses granitiques rehaussées de sols sableux, idéalement adapté au cépage Riesling, il fut le premier à faire l’objet d’un classement en 1975. J’ai commencé vers la fin des années 90 à mettre de côté quelques flacons de ce cru dans leur version Cuvée Sainte Catherine (pentes à mi-côte, vieilles vignes vendangées courant Novembre) en me disant qu’un jour ou l’autre il serait intéressant de les confronter en une sorte de verticale. Ce jour est venu entre Noël et le Jour de l’An, lorsque j’ai décidé d’ouvrir ma table à deux jeunes participants - Anne Serres, journaliste, et Emmanuel Cazes, vinificateur – les premiers ayant répondu à mon offre publique (et gratuite) de participation à la dégustation faite sur Facebook. Je ne le regrette pas, car ce fut pour moi une lumineuse leçon de choses allant de 1999 à 2012 et entrecoupée de trois millésimes de cette même cuvée éditée en version L’Inédit, une sélection des plus belles parcelles dans les grandes années où le Riesling se laisse glisser vers des maturités exceptionnelles.

Photo©MichelSmith

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Pas peu fières de leurs vins, et comme je les comprends, les Faller mère et filles invoquent volontiers le homard et les coquilles saint-jacques en présentant leurs divins Rieslings. Or, pour ma part, en les goûtant un à un et en revenant dessus durant plusieurs jours de suite, je n’ai jamais cessé de penser poule au pot, poulet à la crème et aux champignons, coq au vin blanc, poularde aux truffes ou en pot au feu. Pas de logique dans cet exercice, hormis le fait d’aller du plus jeune au plus vieux et de revenir vers les vins les plus jeunes. C’est bien, de temps en temps, d’établir des règles peu strictes et pas forcément dans la norme. Les vins avaient été débouchés par mes soins la veille, puis rebouchés avec le liège d’origine enfoncé face vin, puis de nouveau débouchés 3 heures avant dégustation, le tout dans une pièce non chauffée. Les plus courageux liront mes notes de dégustation. Que l’on se rassure : elles n’ont d’autres valeurs que des impressions personnelles et sont parfois proches du registre de l’intime.

Par goût du risque, nous avons attaqué par L’Inédit 2012 : fine touche de lychee et mandarine douce, lourdeur, pointe sucrée, mais grande finesse par la suite avec quelques vagues de fraîcheur. 2012 « normal » plus sec, bien fermé, droit, vaillant, quetsche, sève, longueur. 2011 définitivement minéral (et merde à ceux que ce terme exaspère !), dense, rose ancienne, gras, lumière et fraîcheur en finale. L’Inédit 2011 : tendre, délicat, zest de mandarine douce, à fleur de peau, tactile, infiniment long, un trésor. 2010 : puissant, bien mûr, pointe d’évolution, fougères et sous-bois, allant sur la moelle et la truffe blanche, structure minérale assez imposante, grande profondeur, sensation presque tannique et finale sur des touches salines. 2009 : approche quasi religieuse tant le vin semble profond et serré, un poil lourdingue, un côté massif au départ, mais vite transcendant, de plus en plus tendu, magnifique d’amplitude, essences d’agrumes en finale, notes de cédrat, long. 2008 tendre d’approche, mais vite majestueux, du pur gothique sur fond de fraîcheur, mais avec une finale un poil décevante. 2007 : profondeur, amertume, notes de pamplemousse. 2006 à la robe éclatante, un peu champignon des prés au nez, furtive fraîcheur d’agrumes, gras, épaisseur, densité et toujours cette trame minérale, cette pureté épicée qui porte le vin. 2005 : robe vieil or, linéaire au nez comme en bouche, du moins au début, savoureux, mais l’éclat se déroule tel un tapis d’orient et des touches de clémentines viennent à la charge. L’Inédit 2004 : robe soutenue, beaucoup d’épices, notes délicates, mais manque un peu de nerf. 2003 très spécial : un mélange de tout au nez avec une dominante épices douces, lourdeur au départ, corrigée par la suite par une impression de gras, d’opulence avec une finale concentrée sur les peaux d’agrumes, kumquats en particulier. 2002 à la robe splendide d’or antique, jolies notes de mirabelle confite, puis de compote de poires à la cannelle, touches de rhubarbe, très profond et très complexe avec une sacrée fraîcheur en finale. Pour finir, 1999 à la robe soutenue, tout en puissance et gras en attaque, fumée, hydrocarbures, iris, clou de girofle, tannins, finale sur la fraîcheur.

Voilà, tout ceci est retranscrit tel quel afin de prouver à certains lecteurs qui en douteraient encore que les cadeaux reçus servent un jour à quelque chose. Ils sont "utiles", comme je le titrais la semaine dernière, et sont aussi le fruit d’un long suivi, d’une longue amitié. Une chose est sûre, mais je le savais déjà : le Riesling du Scholssberg vu par les Faller est l’un des plus beaux vins du monde. Il arrive même à m’émouvoir. Mais il est vrai que je suis une petite nature !

Michel Smith

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

6 réflexions sur “Le Schlossberg des Faller, ou le Riesling en majesté…

  1. Tu m’as fait envie. Je n’ai jamais eu l’occasion de déguster les vins des Faller. Content aussi que tu aies rencontré Anne Serres, ma soeurette, dont je n’ai pas trop de nouvelles ces temps-ci. Qu’est-ce qu’elle mijote, la fille du Fenouillèdes?

  2. Ze firste Mistresse of Wine of ze Fenouillèdes, ça en jette!

  3. Dire que j’ai rate ca!
    C’est la premiere fois que je regrette de ne pas etre sur Face de Bouc.

  4. Moi aussi, comme Denis, je regrette de ne rien comprendre à Fesse de Bouc. Je pense que j’aurais accouru à une telle dégustation autrement. En tout cas, quel hommage magistral que tu rends à ces vins magnifiques à à cette famille. J’ai dégusté un verre de leur Riesling Schlossberg très récemment dans le bar d’un hôtel à Paris (qui pratique des prix effrayants, mais ce n’était pas moi qui payais). Je crois que c’était le millésime 2008 mais peut-être pas. En tout cas il était éblouissant, une sorte de synthèse de la perfection en vin blanc. La personne qui m’invitait, initialement méfiant envers "un Alsace" en fut tout retourné aussi.

  5. Pingback: Petit, c’est magnifique ! | Les 5 du Vin

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