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Crozes-Hermitage rouge : les bonnes affaires du Rhône septentrional ?

5 Commentaires

Il y a un mois ou deux, j’ai fait part dans ce blog de mon mécontentement à propos d’une manifestation organisée à Paris autour des vins de Crozes-Hermitage dont les conditions rendaient la dégustation très difficile, voir impossible. Les responsables ont parfaitement réagi en me proposant l’envoi d’échantillons afin que je puisse mieux juger des qualités relatives de certains de ces vins. Voici donc ma vision des vins rouges de Crozes-Hermitage dans les millésimes actuellement disponibles sur le marché, sur la base des 35 échantillons dégustés. Je parlerai des blancs une autre fois.

Pays-de-l'Hermitage

Photo: Crozes-Hermitage Commune

Autour du 45e parallèle, sur la rive gauche du Rhône, l’appellation Crozes-Hermitage concerne 11 communes du département de la Drôme. Un superficie de près de 1.650 hectares fait de cette appellation la plus étendue du Rhône septentrional (devant Saint Joseph). Sur le plan de la taille uniquement, il s’agit donc d’un grand parmi les petits, car l’ensemble des appellations septentrionales ne pèse qu’environ 5% dans le vaste ensemble des vins de l’aire rhodanienne française. Si le climat est globalement homogène sur cette aire, la topographie fait varier les situations individuelles des parcelles en matière d’altitude, de pente et d’orientation. Ne comptez pas sur moi pour une présentation de la géologie locale, il y a des spécialistes pour cela ! Les règles de l’appellation en matière de cépages sont assez simples : si c’est rouge (92% de la production), c’est fait avec de la syrah ; si c’est blanc, on peut faire appel à de la marsanne et à de la roussannne.

Cet article ne concerne que les vins rouges et touche à trois millésimes dégustés, selon les vins : 2010, 2011 (majoritaires) et 2012. Il faut évidemment noter que tous les producteurs de l’appellation n’ont pas jugé bon d’envoyer des échantillons : la notoriété des ce blog a beau s’étendre jusqu’en en Asie (voir l’article de samedi dernier), elle a tout de même ses limites!

Je pense néanmoins que cet échantillonnage, qui doit représenter plus de la moitié de l’appellation, est assez représentatif. Pour respecter la volonté des lecteurs, je ne mettrais pas de notes cette fois-ci, même sur 5 ou sur 20. Mais, comme je note toujours les vins pour mes propres besoins, je dois vous dire que les notes de l’ensemble des vins se trouvaient dans une fourchette entre 10/20 et 16/20, et que tous les vins que je commente ci-dessous étaient notés à 14,5/20 ou plus. La moyenne était donc assez élevée et j’ai trouvé la qualité relativement homogène.

Mes vins préférés

Millésime 2010 (9 vins dégustés)

Classique de Clairmont

Ce vin séduit par un beau nez de fruits noirs qui est assez suave et plein, allégé par une pointe de fraîcheur. En bouche, les tanins sont souples et la matière contient de la fraîcheur qui n’a rien d’agressive. Bonne longueur pour un vin assez gourmand à boire jeune. Je ne connaissais pas la production de cette cave coopérative qui a clairement des atouts (désolé), dont cette cuvée entrée de gamme.

Prix plus que raisonnable de 9 euros.

Domaine des Grands Chemins, Delas

Si le nez est un peu animal (réduction ?) ce que j’ n’aime pas du tout, la bouche se rattrape bien avec une structure dynamique et ferme basée sur une belle matière. Ce domaine appartient à Delas Frères, un bon négociant propriété de la maison de Champagne Deutz. Le vignoble est mené avec sérieux, est les vins sont fiables.

Prix: environ 18 euros, soit le double du vin précédent, ce qui n’est pas très favorable en terme de rapport qualité/prix.

Les Clos, Delas

Sélection parcellaire du producteur précédent, ce vin a un très joli nez qui dévoile beaucoup de finesse. La précision de son expression  fruitée est exemplaire, les tannins sont au service de l’ensemble sans chercher à écraser le tout, et l’ensemble est mur et très gourmand. Un des mes vins préférés de la série.

Prix autour de 22 euros.

Guigal

Je trouve ce vin exemplaire, car produit à 500.000 exemplaires et d’une qualité très régulière. On parle sans arrêt, dans des revues pour snobs faussement "rebelles" qui cherchent la mode éphémère, de cuvées microscopiques et introuvables, mais si l’on déguste à l’aveugle et sans biais, on ne peut que rendre hommage à des producteurs comme Guigal qui allient, depuis longtemps, volume et qualité. Le nez est fin, suave et parfaitement équilibré. C’est un joli vin direct dans son expression, souple mais assez complet et d’une bonne longueur.

Prix (excellent rapport plaisir/prix) : 13 euros

Domaine Belle, Roche Pierre

Le nez est superbe, très complet avec une magnifique expression de fruit. Le boisé est encore présent en bouche et assèche un peu la finale. Va peut-être s’équilibrer dans un an ou deux car il s’agit d’une cuvée de garde.

Un peu cher à 27 euros et dans un flacon inutilement lourd.

Nouvelère, Philippe et Vincent Jaboulet

Issue de très vielles vignes de la propriété familiale, cette cuvée est clairement destinée à une garde d’au moins 5 ans. Les nez est intense, mais, dans ce cas, le boisé est très bien supporté par la densité de la matière (il n’est pas perceptible), à la différence de la cuvée de base du même domaine.  Superbe matière et grande longueur.

Prix : 17 euros

Autres vins dégustés dans ce millésime : Domaine de la Ville Rouge, Terre d’Eclat ; Domaine Pradelle, les Hirondelles ; Philippe et Vincent Jaboulet (cuvée de base)

Millésime 2011 (21 vins dégustés)

Emmanuel Darnand, Les Trois Chênes

Un nez mur et expressif, très fruité. Aucune trace des notes végétales qui semblent marquer certaine cuvées de ce millésime. En bouche c’est assez dense et complexe, parfaitement net au-dessus d’un fond qui porte encore l’empreinte de son élevage. Une bonne cuvée de garde qui aura besoin de 3 à 5 ans de cave.

Prix : 19 euros

Domaine Michelas St. Jemms, La Chasselière

Une très belle qualité de fruit dans ce vin, qui se montre intense, mure et fine de texture. Très joli vin, fait avec des raisins de bonne maturité. Matière bien extraite, sans aucun excès.

Prix : 17 euros

Domaine Michelas St. Jemms, Terres d’Arce

Le nez est encore bien marqué par son élevage en fûts, ce qui lui a aussi apporté une magnifique finesse de texture et se saveurs. Peut-être qu’une part moins importante de bois neuf aurait permis une meilleure expression de fruit, car la matière était clairement de qualité. Aura besoin d’un an ou deux pour trouver sa voie, mais très prometteur..

Prix inconnu, mais probablement plus de 20 euros

Yann Chave, Le Rouvre

De la fraîcheur au nez, malgré une pointe de réduction. Ce vin a pris le parti du fruit, qui domine l’ensemble de belle manière. Juteux et très gourmand, c’est presque délicat et tout à fait délicieux.

Prix : 18 euros

Paul Jaboulet, Domaine de Thalabert

Avec le Crozes de Guigal, voici un autre "classique" de cette appellation pleinement réussi. Le nez est fin et bien équilibré et l’ensemble très bien fruité avec un peu de structure derrière. Délicieux à boire maintenant, positionné entre cuvées à boire jeunes et cuvées de garde, ce vin est d’un bon niveau à ce prix-là.

Prix : 17 euros

Luc Tardy, Domaine du Murinais, cuvée "vieilles vignes"

Je me méfie un peu de ces mentions "vieilles vignes" car il n’y a aucune définition de l’expression, mais, dans ce cas, cela semble justifié car les parcelles ont 39 et 45 ans. Un élevage mixte bois/béton a conservé l’intensité des arômes de cassis au nez et le boisé est parfaitement intégré. La matière en bouche est riche et complexe, avec un très beau fruité et une texture soyeuse. Excellent vin dans un style à mi-chemin entre les vins à boire jeune et les cuvées nettement orientées vers une garde. Un de mes préférés dans cette série.

Prix : 18 euros

David Raynaud, Domaine Les Bruyères, Entre Ciel et Terre

Malgré un nez réduit, il y a une belle matière en bouche, assez dense mais qui contient encore un peu de CO2, ce qui perturbe la texture. Cela est probablement fait exprès pour protéger ce vin qui n’a pas de soufre ajouté. Intense, il aura besoin d’un peu de temps pour trouver son équilibré et s’épanouir. En attendant, il faudrait le conserver au frais. Un bon vin pour amateurs (fortunés) de vins "sans soufre".

Prix : 28 euros, ce qui me semble assez cher

Charles et François Tardy, Les Mâchonniers

Très joli fruité au nez, avec une expression nette et bien mûre qui se confirme ensuite parfaitement en bouche. Un magnifique vin de plaisir immédiat, juteux, équilibré et harmonieux.

Prix : 18 euros

Cave de Tain, Les Hauts du Fief

La cuvée haut de gamme de la Cave de Tain est issue d’une sélection de vins de différentes parties de l’appellation. Le boisé domine un peu au nez, mais il y a une belle matière derrière. Sa structure encore un peu anguleuse demandera deux ou trois ans pour se fondre.

Prix : ?

Domaine Remezières, cuvée Christophe

Grace à des fruits manifestement mûrs, ce vin possède une matière de belle finesse, riche mais pas à l’excès. Son élevage est parfaitement maîtrisé et je n’ai perçu aucune présence intrusive de notes boisés, malgré l’emploi de 70% de barriques neuves. C’est un cuvée ambitieuse, issue de très vielles vignes (65/70 ans), qui semble destinée à une petite garde est qui est parfaitement réussite. Un des meilleurs vins de la série, il est aussi celui qui présente le meilleur rapport plaisir/prix.

Prix : 15 euros

Autres vins dégustés dans ce millésime: Domaine Ferraton, la Matinière; Gaylord Machon, cuvée Ghany ; Domaine Melody, Premier Regard; Domaine Mucyn; Eric Rocher, Chaubayou ; Domaine Belle, Les Pierrelles ; Chapoutier, Meysonniers; Chapoutier, Les Varonniers; Cave de Tain (cuvée de base) ; Emmanuel Durand, Mise en Bouche; Domaine du Colombier, cuvée Gaby.

Millésime 2012 (5 vins dégustés)

Domaine Aleofane (Natacha Chave)

Encore un peu dense par sa matière juvénile et  riche, ce vin possède une très belle fraîcheur et fait preuve de beaucoup d’intensité et de finesse. Très prometteur.

Prix : 17 à 20 euros

Luc Tardy, Domaine du Murinais, Les Amandiers

Le nez a encore besoin de se stabiliser mais la matière en bouche est d’une belle richesse.

Prix : 12 euros

Autres vins dégustés dans ce millésime: Christelle Betton, Espiègle; Christelle Betton, Caprice; Etienne Bécherais, Le Prieuré d’Arras.

Petite conclusion

Globalement, les vins de cette série présentaient un très bon niveau. Il faut toujours faire attention à relativiser ses jugements dans ce genre d’exercice. Si Crozes-Hermitage est la plus grande (et  la moins chère) des appellations du Rhône septentrional, ses vins ne pèsent pas lourd face aux grosses divisions du Rhône Sud. Par conséquent, les rapports plaisir/prix ne sont pas à situer sur la même échelle. Car, si on peut trouver de vins splendides en Côtes du Rhône du Sud pour moins de 10 euros, il faut mettre environ le double pour avoir à peu près le même rapport à Crozes. Mais vous avez une pure syrah issue de son lieu d’origine probable.

Parmi les déceptions de cette dégustation, je dois ranger les deux cuvées de la Maison Chapoutier. Alors que les autres Maisons historiques de la zone (Guigal, Jaboulet et Delas, ainsi que la Cave de Tain) ont tous placé un vin parmi les meilleurs de cette série, je n’ai pas trouvé les vins de Chapoutier dignes de leur réputation. Une cuvée (en 2011) m’a paru diluée et pas mûre, et l’autre (également un 2011) était totalement écrasé par son élevage, avec un jus assez maigre derrière.

Mais il y avait une grande majorité de bons ou de très bons vins. Il s’agit donc d’une appellation largement digne d’intérêt.

David

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

5 réflexions sur “Crozes-Hermitage rouge : les bonnes affaires du Rhône septentrional ?

  1. Question 1: Penses-tu que l’impression de boisé trop dominant laissée par certaines cuvées aurait pu s’atténuer avec un peu de temps (au bout d’une heure, par exemple; ou même quitte à redéguster le lendemain)? C’est un problème que je me pose souvent à propos des syrahs élevées sous bois.

    Question 2: A comparer avec Hermitage ou Côte Rôtie, appellations plus homogènes en taille, comment situerais-tu Crozes-Hermitage?

  2. Bravissimo pour ce très beau travail sur cette AOC où je constate que certains prix sont vraiment intéressants.
    J’ai particulièrement apprécié tes commentaires sur Guigal : une telle qualité sur un tel volume, ce n’est pas si fréquent.
    Continue à nous faire de telles présentations en citant les prix : merci !

  3. Drôle que vous releviez ce point en particulier, M. Mauss, c’est l’objet d’un commentaire que j’ai fait sur mon blog perso ce matin:

    http://hlalau.skynetblogs.be/archive/2014/01/27/temp-980c9e9540377f32a1e7a93a99bf78de-8087620.html

    Car il m’a moi aussi interpellé-au-niveau-du vécu-du-dégustateur.

  4. Bon : je devrai commencer mes lectures des blogs en commençant par vous :-))

  5. Hervé, en réponse à tes deux questions :

    1). Il est rare, dans mon expérience, que les impressions olfactives ou gustatives laissés par du bois s’estompent rapidement comme tu le suggères. En revanche on peut s’y habituer. Mais souvent, après quelques mois, voire plus, cela s’arrange et on ne perçoit plus du tout cette empreinte.
    2). Il serait logique que l’appellation Hermitage soit plus homogène, vu la petitesse de sa taille et aussi les prix de ses vins (oui, je crois que l’argent aide souvent à faire le vin). Je suis moins sur pour Côte-Rôtie. Mais n’ayant pas dégusté largement les vins de ces deux appellations je ne peux pas l’affirmer.

    Merci François pour tes commentaires.

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