Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Vinisud, mon «off» de rêve… ou l’analyse du cru Daumas Gassac

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Pendant que les mouches s’abattaient sur une flopée de salons en tous genres, regroupant toutes sortes d’individus dissidents, de blogueurs bigarrés et de vignerons désargentés, tandis que les dégustateurs en goguette se battaient pour une "larmichette" de rosé ou de pétillant, et que mes amis de la Presse débarquaient au compte-goutte des TGV bondés, j’avais décidé, en cette radieuse veille de Vinisud, de prendre la tangente, de bifurquer par Pézenas et de piquer droit au nord sur les contreforts du Larzac. L’air y est généralement plus pur, l’atmosphère plus calme. Direction Aniane où se tient, à la mi-Juillet, un petit salon du vin dont on cause de plus en plus de Nîmes à Perpignan. Faudra que j’aille voir… En attendant, j’avais un rendez-vous capital avec une icône du vin languedocien, un vulgaire Vin de Pays de l’Hérault, le Mas de Daumas GassacAh, si toutes les escapades «off» pouvaient être comme celle-ci !

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C’est vrai ça, qu’on le veuille ou non, chaque vignoble a ses icônes. En Champagne c’est Krug ou Bollinger, La Romanée Conti en Côte de Nuits, Ausone à Saint-Émilion, Gauby en Roussillon, et l’on pourrait ainsi sortirdes domaines légendaires dans chaque appellation protégée digne de ce nom, ou dans chaque région vineuse. Mais souvent les choses se corsent. Prenons la Provence, il y a Pibarnon à Bandol, mais plein d’autres prétendants dignes d’un titre de grand cru dans les environs immédiats : Tempier, La Tour du Bon, Pradeaux… On adule Lafite à Pauillac, mais quid de Mouton ou de Pontet Canet ? Ne sont-ils pas dignes de porter la couronne eux-aussi ? En Languedoc, c’est kif-kif. On a Mas Jullien, Peyre Rose, La Grange des Pères, Les Aurelles, le Prieuré de Saint Jean de Bébian… Stop ! Pour autant, on oublie parfois un peu vite celui qui fut le premier à y croire, le premier domaine à faire parler d’Aniane, le premier qui mit le Languedoc sur la carte des grands vins et qui fit se déplacer Émile Peynaud en personne jusque vers les terres ingrates menant aux Cévennes.

Photo©MichelSmith

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En compagnie d’une trentaine de privilégiés, dont Jacques Perrin, Andrew Jefford, Bernard Burtschy, Raoul Salama, Alain Chameyrat, Sylvie Tonnaire et d’autres stars pinardières, je me suis retrouvé vers 13 h assis sous l’olivier, confronté une fois de plus à la gentillesse des Guibert brothers – cela m’arrive tous les dix ans depuis que je suis devenu Sudiste – face aux adorables mignardises et autres bouchées (ah, les gougères aux cèpes…) concoctées par Fabienne Perret, l’incomparable cuisinière du Mas Cambounet, près de Gignac. Un peu plus tard, dans une salle un peu trop sombre à mon goût, je me suis retrouvé assis parmi les plus fins connaisseurs du cru, ainsi que les membres du personnel et le triumvirat qui dirige actuellement le domaine, Samuel, Roman et Gaël Guibert. Des centaines de verres ventrus étaient remplis comme il le faut, la température était respectée, les bouteilles vides étaient alignées et mitraillées par les flashes des photographes, le rituel de la dégustation pouvait alors commencer.

Photo©MichelSmith

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Ici, on ne fait pas les choses en petit. Au programme, une verticale de 30 millésimes du célèbre Mas de Daumas Gassac. Incroyable démonstration que même les grands crus de Bourgogne et de Bordeaux sont incapables de faire ou refusent tout simplement de s’y mettre, et que les Guibert de la Vaissière rééditent eux tous les 10 ans. Ce Dimanche, on partait de 2012, mis récemment en bouteilles, pour remonter le temps jusqu’à 1979 en passant quelques rares étapes sans grand intérêt. Même si je ne suis pas un fan du Cabernet-Sauvignon, l’occasion était trop belle de faire une comparaison avec mes notes des trente dernières glorieuses et de vous exposer mes observations de piètre dégustateur. Une remarque : tout le monde a pu s’exprimer en un tour de table final et il est vite apparu évident qu’il pouvait y avoir des différences notoires d’une bouteille à l’autre vu le nombre de bouteilles ouvertes pour l’occasion. D’où un bémol qui s’impose en cas de velléité de critiques incendiaires. Mais comme c’était la troisième fois en 30 ans que je goûtais la plupart des millésimes sans jamais relire mes notes prises auparavant, j’étais en mesure de me faire une opinion globale relativement objective quitte, au besoin, à me corriger une fois chez moi face à des vins qui jadis me paraissaient faiblards et qui ne le sont plus aujourd’hui, voire l’inverse.

Photo©MichelSmith

Raul Salama face à Jacques Perrin. Photo©MichelSmith

Comme il y a dix ans, le roi de la série fut sans contestation 1998 tiré autour de 120.000 exemplaires comme la plupart des autres millésimes depuis plus de 20 ans. À l’époque, cela devait être en 2001, j’avais relevé « sa robe solide, son nez complexe (goudron de bois, fumée, pruneau), puissant et profond en bouche, vieux cuir, gibier, laurier, genièvre, beaucoup de hauteur et finale magistrale sur la gelée de cassis. Une architecture romane ». Cette fois-ci, j’ai pu écrire peu ou prou la même chose : « Robe solide, nez intense voire complexe (sous-bois, vieux bois, laurier), grande intensité en bouche, équilibre remarquable, bonne fraîcheur, tannins grillés en finale sur des notes tendres de gelée de cassis. Un vin de plaisir à boire dans les 5 années à venir sur une côte de bœuf ». Il y a dix ans, j’avais été fortement impressionné par 2001, me disant qu’il serait intéressant de le revoir vers 2011. En 2014, le vin ne m’a pas déçu, mais sa robe m’a parue un peu évoluée quoique la bouche était vivace, pleine, riche (notes de fenouil), tandis que matière et longueur me paraissaient prometteuses, rehaussées de touches salines et minérales. Je lui laisserai encore dix ans… pour voir. Il y a dix ans, j’étais perplexe face au même millésime dans la cuvée « Émile Peynaud » que tout le monde adulait. Nous n’avons pas goûté cette fois-ci de vins issus de cette parcelle d’un hectare plantée en 1970.

Sylvie Tonnaire (Terre de Vins), venue de Montpellier

Sylvie Tonnaire (Terre de Vins), venue de Montpellier

Ensuite, mes plus beaux vins de cette dégustations furent : 2011, excellent millésime en Languedoc, pour sa profondeur, sa puissance, son gras, la finesse de ses tannins et la subtilité de son boisé qui en font un vin de grande garde ; 2008 pour sa grande réserve, son équilibre, sa structure fraîche et savoureuse, sa haute distinction et sa superbe longueur qui font qu’il peut encore se garder une décennie au moins ; 2003, millésime tannique s’il en est, pour sa robe solide et son nez fermé, sa bouche épaisse, profonde, intense, sans oublier son incroyable fraîcheur (bizarrement, il est plus fin que tannique et j’avais déjà relevé ce paradoxe il y a dix ans) sur de jolies notes terreuses en rétro-olfaction ; 1997, que j’avais noté jadis comme étant court et sec, se révélait cette fois-ci certes trouble de robe, mais boisé, fumé et garrigue au nez, droit, parfaitement structuré en bouche, armé d’un joli fruit proche de la cerise noire, belle matière, grande longueur et finale sur des tannins bien fondus, donc un vin prêt à boire d’ici 5 ans ; 1989, enfin, fut à mes yeux le plus beau de la série des « vieux », mon jugement de maintenant ne variant guère avec celui d’il y a dix ans : belle robe, nez complexe (étoffe, sous-bois, feuillu, boisé, goudron…), gras, soyeux, fruits cuits, petite trame de fraîcheur, tannins présents (vieux cuir) et grande longueur.

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Restent les « bonnes » bouteilles (2010, 2009, 2007, 2004, 2001,1995, 1994…) qui font parties de celles que l’on peut boire bientôt sans hésiter, disons dans les dix ans maximum. Notez que j’ai presque failli mettre 1995 dans mon peloton de tête.

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Lorsque l’on aborde les « vieux » millésimes – rappelons au passage que le premier millésime de Daumas Gassac fut 1978, tiré à 17.860 exemplaires – les notes sont plus sévères tant et si bien que l’on peut marquer le milieu des années 90 comme étant le signe d’un changement de cap vers plus de soins qualitatifs dans l’élevage notamment. 1991 qui me semblait creux et dissocié il y a dix ans n’avait rien d’autre à dire hormis son amertume. Sans parler de 1992 qui était loin d’être net avec ses traces de moisissures. 1996, autrefois jugé austère et amer, n’apparaissait pas cette fois-ci dans la liste des vins. Pourtant pas si mal noté précédemment, 1988 s’est montré décevant plus de dix ans après, baignant dans l’alcool et l’amertume. Pas si mal jugé jadis, 1984 débarrassé de ses notes de truffe n’avait plus grand-chose à offrir.

Photo©MichelSmith

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En revanche, on notera par souci d’honnêteté les bonnes prestations des millésimes suivants : 1985, 1983, 1982, 1981, 1980 et, un peu au dessus, 1979, le deuxième millésime du cru et le dernier de la dégustation. Ou le premier pour ceux qui avaient choisi de commencer par le plus ancien, ce qui n’était pas mon cas. Ce vin fait preuve d’une émouvante solidité : belle texture, fraîcheur, élégance… Mais, comme pour tous les vins de la décennie 80, il est grand temps de le boire sur un gigot d’agneau !

Éric Dugardin, venu de Lille.

Éric Dugardin, venu de Lille.

Pour ajouter un peu de sel à ce trop long compte-rendu et pour éviter les sarcasmes de ceux qui nous reprochent de goûter « comme des journalistes », j’ai demandé à Éric Dugardin, mon vis-à-vis de dégustation, sommelier-conseil de métier, de me faire part de son commentaire. « La verticale de Daumas Gassac sur 30 millésimes, résume-t-il, permet de constater l’importance d’un grand terroir en cabernet non-cloné sur des décennies juxtaposées. Les années 80 avaient la caricature Bordelaise et ont assurées le vieillissement. Les années 90 ont gagné en grain de tanin (93-94-95-98-2000) et en puissance alcoolique (plus Languedocien, la vigne s’acclimate). Pour le technicien : après 2000, moins de glycérol et des ph plus bas (sauf 2003) avec des extraits secs élevés. Pour le discours du sommelier une autre analyse mérite d’être développée ».

Aimé Guibert déguste son vin...

Aimé Guibert déguste son vin…

Modeste, toujours sensible au moindre compliment, la larme à l’œil pointant dès qu’un commentaire le touche, Aimé Guibert, à l’origine de ces rendez-vous particuliers, doit bien approcher le cap des 90 printemps. Depuis une bonne dizaine d’années, il a cédé la direction à ses 5 fils. Il est venu rejoindre la famille en fin de dégustation pour écouter les invités résumer leurs impressions. Je l’ai vu siffler un verre au passage. Fidèle à sa reconnaissance éternelle envers Émile Peynaud, il évoque aussi volontiers le géologue et géographe Henri Enjalbert, lequel fut le premier à lui faire comprendre qu’il avait une terre de grand cru sous les pieds.

Pour ma part, au risque de paraître indécent, mais afin de faire taire les éventuelles mauvaises langues, je souligne simplement que je ne suis pas reparti de Daumas Gassac une bouteille sous le bras. J’en profite aussi pour redire que, bien que n’étant pas un amoureux éperdu du Cabernet-Sauvignon, 1998, mon millésime préféré de Daumas Gassac, s’avère être celui qui en contient le plus, 86,7% pour être précis… avec 10% de Tannat et 3,3% de Malbec. Comme quoi, il ne faut jamais dire «Fontaine, je ne boirais pas de ton eau» ! Il y a un peu plus de dix ans, on pouvait se procurer ce vin pour une cinquantaine d’euros départ cave. Allez, à la prochaine, Monsieur Aimé Guibert ! Et portez vous bien!

Michel Smith

Mas-de-Daumas-Gassac-Rouge

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

2 réflexions sur “Vinisud, mon «off» de rêve… ou l’analyse du cru Daumas Gassac

  1. Ah Michel, je suis ravis que l’on parle de nous dans un article. ça fait toujours un peu de pub… "vigneron désargenté " . il aurait peut être fallut y rajouter une annotation poétique qui aurait donné de la magie, de l’aura à nos serrements de ceinture …. A bientôt, bonne journée…

  2. Pingback: #Carignan Story : # 2011 : il est fort ce Fortant ! | Les 5 du Vin

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