Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Le petit est-il nécessairement beau? Interrogation sur l’éloge du moindre.

13 Commentaires

Pourquoi cette obsession, dans le monde du vin, avec tout ce qui est «petit» ? Ces paradoxes de langage, mais aussi d’attitude, m’interpellent.

Il y a des expressions comme cela dans la langue courante qui me semblent curieuses, et qui finissent parfois par m’énerver un peu. Un «petit» blanc, un «petit» rosé, un «petit» vin de Loire, un «petit» Côtes du Rhône, etc. Même si c’est plus rare, on entend parfois l’adjectif diminutif appliqué à des appellations plus prestigieuses : "un petit Margaux". On se demande bien pourquoi ce besoin apparent d’abaisser pour pouvoir aimer ?

J’imagine que cette manière de réduire un produit comme le vin à la portion congrue contient aussi une part de familiarité, c’est à dire le besoin d’apprivoiser, d’engendrer de la proximité et donc instaurer de l’affectif dans la relation avec le vin. Peut-être. On s’adresserait au vin comme à un enfant: «viens ici, mon petit».

Néanmoins, ravaler systématiquement certains vins à un rang considéré comme inférieur implique aussi une part de mépris : c’est «petit», donc ce n’est pas «grand». On rabaisse pour mieux contrôler.  A ce moment dans le texte, vous devez absolument écouter Randy Newman dans «Short People», chanson ironique traitant des gens de petite taille :

petit-chablis-pas-si-petit-2009-x1

Pour revenir au vin, un producteur de Chablis, l’excellente cave coopérative La Chablisienne, a su traiter cela avec humour en faisant un clin d’oeil à l’appellation Petit Chablis. Le résultat est cette cuvée de Petit Chablis, intitulée «Pas si petit».

Voilà pour le langage, sans creuser plus loin. Il s’agit finalement de s’approprier quelque chose tout en diminuant son importance; cependant,  certains milieux du vin (journalistes et critiques, mais aussi cavistes et sommeliers, voire certains amateurs un peu «geek») font un autre usage du petit. Je veux parler de la pratique qui consiste à louer systématiquement le «petit» producteur et de dénigrer le «gros», juste à cause de la taille de leur production et sans aller plus loin dans l’analyse des qualités respectives des vins. Cela pourrait se résumer par l’expression anglaise «small is beautiful», qui fut, à l’origine, le titre d’un recueil d’essais de l’économiste britannique Schumacher (d’accord, un réfugié allemand), qui travailla avec Keynes et Galbraith.  Bienvenue à la pensée systématique !

Un exemple de cette attitude est un commentaire acerbe, suite à un de mes articles récents sur ce blog dans lequel Olivier Leflaive était qualifié de «gros» négociant, ce qui constituait apparemment deux injures sous la plume du signataire!  Car la fonction de négoce en matière de production de vin semble aussi régulièrement assimilée à une notion de non-qualité, comme le serait, pour ces personnes, un vigneron produisant une grande quantité de vin.

J’avoue ne pas saisir la logique d’une telle attitude qui me semble une position purement politique. Pourquoi pas? Mais, dans ce cas, la qualité n’a rien à faire dans ce discours. Il faut juste assumer la prise de position politique – celle qui consiste à préférer des producteurs de petite taille parce qu’on estime cela plus juste socialement, ou n’importe quelle autre raison imaginée ou souhaitée.

famille-perrin-660Membres de la famille Perrin (photo RVF)

Une récente dégustation à Paris des vins produits dans la vallée du Rhône par la famille Perrin m’a démontré, une fois de plus, à quel point ce genre d’assimilation entre grande taille et non-qualité (sans oublier le statut de négociant, vous le remarquerez)  est dénué de sens.

Outre le fait que cette dégustation se tenait dans un  lieu beaucoup trop petit pour le nombre de personnes invitées (small was NOT beautiful , in this instance !) la qualité des vins que j’ai pu déguster avant de partir, exaspéré par l’exiguïté du lieu, démontrait clairement que celle-ci ne dépend nullement de la petite taille de la structure qui les produit, ni du fait d’être propriétaire ou non des vignes.

Il se trouve que la famille Perrin est aussi propriétaire de domaines et vignobles dans la vallée du Rhöne, dont Beaucastel est le plus célèbre mais pas l’unique exemple. On trouve plein d’exemples ailleurs, comme en Bourgogne, avec les vins de Bouchard Père et Fils, Louis Jadot, Joseph Drouhin ou Albert Bichot, par exemple.

Il me semble évident qu’à partir d’une certaine taille (encore faut-il établir ce que l’on signifie par "certaine"), des logiques de production différentes opèrent, en particulier une prise de risque réduite de la part du vinificateur, ou plus probablement, un risque mieux calculé car le "gros" producteur dispose de davantage de moyens pour planifier les choses, y compris certaines prises de risques. D’accord, cette approche est moins instinctive. Mais cela ne veut pas dire nécessairement que les vins produits en grande quantité soient moins bons.

Les différentes tailles de structure impliquent certainement des approches et des besoins un peu différents. J’ai beaucoup aimé la remarque d’Angelo Gaja, que certains qualifieraient déjà de "gros" producteur même s’il n’a pas d’activité de négociant, à propos d’un plan avorté pour une joint venture avec le Californien Mondavi. Quand on lui demanda pourquoi il n’a pas réalisé ce projet, Gaja répondit : "Cela serait comme un moustique ayant une relation sexuelle avec un éléphant: pas de résultat probant et pas très amusant non plus."

Mais il me semble qu’il est possible d’aimer les éléphants ET les moustiques (enfin, un peu moins les moustiques, peut-être).

David Cobbold

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

13 réflexions sur “Le petit est-il nécessairement beau? Interrogation sur l’éloge du moindre.

  1. Peut être parceque, petit à petit, les nains s’organisent…

  2. Il y a aussi des petits négociants, pardon, je voulais dire des petits éléphants, enfin des éléphanteaux… ;-)
    Bon, j’vais boire un petit café !

  3. ‘les moustiques’ – Moi je suis pas un fan des moustiques de grosse ou petite taille (les midges de l’Ecosse).

  4. Et n’oublions pas les crocodiles, ni les tourtereaux. On aura bientôt notre Arche

  5. Bonjour David :

    Juste un petit point. Gaja est aussi une société de distribution de quelques domaines "prestigieux" (pour ne pas dire "grands" hors Italie… en sus des verres Riedel.
    Mais c’est "moustique" dans son chiffre d’affaires :-)

  6. Salut p’tite bite, tu me sers un petit coup de ce petit rouge, j’ai une p’tite soif
    Marc

  7. Les Anglais sont très forts sur ce concept, au point qu’ils ont trois mots: little, tiny et small.
    Je me suis toujours demandé, par exemple, si la chose décrite était plus ou moins petite dans une expression du genre "David has a little one" ou "David has a tiny one’. Ton avis, David?
    Aussi, la traduction de la remarque de David à propos de Marc est difficile; faut-il dit "little bastard", "tiny bastard" ou "small bastard"?

  8. Les 5 – quatre – il y aussi ‘minute’.

  9. gros ou petit peu importe , la logique de production aussi….en terme de gout ce qui compte pour la grosse production c est la capacité a vendre les bouteilles…autrement dit on ne fait pas le meme vin qui se destine a 5 millions de personne et celui qui se destine a 200 000 …pour vendre 5 millions de bouteilles il faut etre consensuel pour en vendre 200 000 aussi mais beaucoup moins quand meme ..quant a en vendre 20 000 la on peut s amuser a faire ce que l on aime…

  10. Boris a raison, mais ce qui est aimé par "on" n’est pas nécessairement aimé par "l’autre".
    Mais peu importe la taille, seule la qualité compte.

  11. Pingback: Petit, c’est magnifique ! | Les 5 du Vin

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 10 511 autres abonnés