Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


5 Commentaires

Que c’est beau !

En ce moment, je m’étonne moi-même. Blasé comme je suis, ivre de ma supériorité supposée, odieusement imbu de ma personne, oui, je l’avoue, je m’étonne encore de pouvoir être étonné. Il arrive même que je sois espanté et alors là, je m’en étonne plus encore. Voilà pourquoi, mieux qu’un voyage de presse en technicolor où il n’y a guère plus d’un ou deux journalistes pour participer, mais plus volontiers un essaim de blogueurs qui n’écoutent même plus les explications qu’on leur donne préférant tapoter à longueur de journée sur leur portable en évitant de poser la moindre question et en ne parlant que de leur petit monde à eux, mieux qu’un voyage organisé avec forces présentations publicitaires, voilà pourquoi donc je vous propose de tout lâcher durant quelques jours.

La serre de Maury, cet hiver. Photo©MichelSmith

La serre de Maury, cet hiver. Photo©MichelSmith

Proposition idiote, je sais. Suggestion nulle et non conciliable avec la vie que vous menez. Vos vacances de Pâques sont déjà rondement menées. Et pourtant, il suffit d’un coup de TGV. Bref, pour les besoins d’un livre, je tourne presque tous les jours en ce moment dans la campagne qui me sert d’arrière-pays. Il est vrai que je suis aidé par le temps estival qui règne ici depuis bien avant le début officiel du printemps, mais j’ai parfois l’impression de faire un immense repérage de paysages pour les besoins d’une grosse production hollywoodienne en vue d’un blockbuster offrant des scènes à couper le souffle. Le secteur concerné est certes vaste, mais pas si immense que ça. Il touche en gros tout ce qui tourne autour de la serre de Maury, cette vallée du même nom qui se confond avec celle de l’Agly et qui monte doucement vers l’Ariège avec quelques incursions furtives vers l’Aude et les Corbières, vers Tuchan, Paziols, Embres et Castelmaure. Cette vallée où l’on oscille entre langue d’Oc et Catalan. Tout ça ce n’est que du Chinois pour vous ?

Entre Corbières et Roussillon, vues sur le Canigou. Photo©MichelSmith

Entre Corbières et Roussillon, vues sur le Canigou. Photo©MichelSmith

Voyons, laissez-vous faire. On connaît aussi la région sous le nom de Fenouillèdes avec ou sans "s", masculin ou féminin. Plus récemment, elle est entrée pour des besoins de tourisme oeno-politico business dans les contours du Pays Cathare avec son lot de vigies fortifiées à escalader offrant des vues, je me répète, à couper le souffle. On parle aussi d’un classement destiné à protéger plus encore le caractère unique de ce coin du Roussillon. L’aspect touristique ne vous convient pas ? Vous êtes nul en géographie hexagonale ? Peu importe : laissez-vous guider vers le vin.

Vieilles vignes de Carignan, chapelle, olivier...à l'entrée de Maury. Photo©MichelSmith

Vieilles vignes de Carignan, chapelle, olivier…à l’entrée de Maury. Photo©MichelSmith

Côté PO, comme on dit en raccourci pour nommer le département des Pyrénées-Orientales, certains villages du secteur qui m’intéresse pouvaient, jusque dans les années 60, revendiquer l’appellation Vin Délimité de Qualité Supérieure (VDQS) Corbières du Roussillon avant l’avènement des Côtes du Roussillon (et Villages) en 1971. Maury, de son côté, avait son appellation depuis 1936 tandis que, pas très loin sur la frange maritime, Fitou accédait à la sienne en 1948. Je vous fais grâce du reste, Corbières, Rivesaltes, Muscat de Rivesaltes en particulier.

Au Mas Janeil, chez le Bordelais François Lurton, quand la vigne a soif, on sait la rafraîchir. Photo©MichelSmith

Au Mas Janeil, chez le Bordelais François Lurton, quand la vigne a soif, on sait la rafraîchir. Photo©MichelSmith

Pas de cours magistral non plus sur le passage difficile d’une époque glorieuse de production de vins doux naturels qui fit la fortune du négoce à une ère plus délicate où il  fallait se reconvertir en producteur de vins dits "secs", c’est-à-dire non mutés. À chaque fois que j’avance dans ce pays aussi sauvage que civilisé, je ne peux m’empêcher de l’aimer.

Les bonbonnes su Mas Amiel, à Maury. Photo©MichelSmith

Les bonbonnes su Mas Amiel, à Maury. Photo©MichelSmith

Hier, c’était à cause des bouquets de thym, avant-hier à cause du romarin poussant jusque dans les vignes que l’homme à peur de labourer tant elles sont vieilles. Puis ce sont des vues de cartes postales sur le Canigou, les gorges de Galamus ou le château de Quéribus. Conséquence, je rentre chez moi le cerveau plein d’images, encore une fois, à couper le souffle. Pas un jour où, entre deux rendez-vous, je ne sors mon appareil photo. Pas un soir où je ne me détourne volontairement de l’itinéraire le plus direct pour rentrer sur Perpignan (la D.117), afin d’emprunter une autre voie, une route de traverse qui prolongera le retour tout en offrant de nouvelles vues, de nouveaux virages somptueux, de nouvelles approches de villages…

Quéribus, encore. Photo©MichelSmith

Quéribus, encore. Photo©MichelSmith

Tous les lieux que j’ai visités en cet hiver ensoleillé, je les avais fréquentés en cette période d’enthousiasme fou qui m’a vue prendre racines peu à peu en Roussillon. Les villages que je redécouvre autour de Maury ont pour noms Saint-Paul-de-Fenouillet, Caudiès, Cucugnan, Tautavel, Vingrau, Saint-Arnac, Lansac, Cassagnes, Planèzes, Rasiguères, Latour-de-France, Montner, Sournia, etc. Partout, il y a des vignerons qui y croient. Des Californiens, des Sud Africains, des Anglais, des Belges… et même des Bordelais. Ça grouille d’énergie et d’euphorie !

Michel Smith

Post Scriptum - Procurez-vous les cartes de randonnée éditée par l’IGN numéros 2448 OT, 2447 OT et 2547 OT et vous serez bien armés pour passer des vacances inoubliables loin des foules déchaînées. C’est vraiment l’une des dernières grandes régions spectaculaires de notre beau pays. Profitons-en !

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith


2 Commentaires

Piémont vs Andalousie : le meilleur pour un Bélier !

Je pourrais étaler des noms sur une liste proprette, vous déballer des châteaux à tours de bras et autant de domaines à la queue leu-leu, vous mettre l’eau à la bouche, dresser un compte-rendu aussi savant que détaillé, vous faire partager du « name dropping » à foison façon aboyeur de l’Élysée ou de Buckingham, vous en mettre aussi plein les mirettes à faire se pâmer tous les pseudos connaisseurs soucieux d’étaler leur science. Je pourrais aussi en appeler à Dédé la Farine (à défaut de « la Sardine »), je veux dire Léon le Troksiste, ou Luky le Belge, sachant que depuis qu’il ne vient plus nous voir ça doit le démanger quelque part lui qui, en plus, est un vieux pote au Portugais (Hollandais) que je vais citer si tout va bien d’ici quelques lignes… Oui, je pourrais frimer. Mais voilà, je viens d’avoir 66 berges et, même si je me conduis encore comme un gamin, il y a des limites à ne pas dépasser.

Sur le marché de Pézenas, samedi dernier... Photo©MichelSmith

Sur le marché de Pézenas, samedi dernier… Photo©MichelSmith

Mais d’abord, quelques explications. J’étais à Pézenas en cette fin de semaine, d’une part pour y faire mes courses au marché du samedi, d’autre part pour honorer un gueuleton dominical manigancé par mon ami Bruno et toute une clique de copains complices dont le célèbre "showviniste" Olivier Lebaron, les facétieux Catherine et Daniel Leconte des Floris et le sémillant Philippe Richy du Domaine Stella Nova accompagné de sa fille Anne. Rassurez-vous, je ne vais pas vous conter dans le détail ce rassemblement de vieux(eilles) routards(es) du vin tous débraillés et hirsutes (ou avec ce qu’il restait de poils sur le caillou), ni vous hacher menu le détail du repas. Je suis pressé et vous l’êtes aussi très certainement. Sauf que ça se passait au sommet d’un hôtel particulier, celui de Lacoste, dont la façade nord est, en partie, occupée par la Société Générale. Mais bon, la cité dite « de Molière », dite aussi la « petite Versailles du Languedoc », dite encore « ville de Bobby Lapointe  », doit bien compter une cinquantaine d’hôtels classés dignes de ce nom, alors…

Nathalie et Olivier Lebaron. Photo©MichelSmith

Nathalie et Olivier Lebaron. Photo©MichelSmith

Mon ami Bruno Stirnemann, gourmand et brillant orchestrateur des Accords de Bruno avait donc prévu comme à son habitude un monumental repas dont il a le secret, repas entrecoupé (entre chaque plat) de la brève présentation d’une vingtaine de vins de Bourgogne, de Bordeaux, mais aussi d’Espagne, de Hongrie, d’Italie, du Jura, du Roussillon ou de Languedoc. Parmi tous ces flacons, un vin m’est apparu bien au dessus du lot, très jeune et enjoué, frais et tranchant, copieux mais sans excès. Ce blanc 2010 n’est autre que le fruit d’un pur Palomino Fino, le cépage du Jerez, région qui recèle de nombreux trésors cachés. Ceux-ci sont le plus souvent mis à jour par les membres passionnés de l’Equipo Navazos qui, bien qu’intéressés par tous les vins espagnols, semblent avoir une prédilection pour l’Andalousie. Leur mission : détecter des pépites dans les caves du royaume, se les réserver, suivre leur élevage, puis leur mise en bouteilles, enfin leur commercialisation. Je vous avais déjà déterré quelques bouteilles ici même. Vous ne pourrez pas me dire que vous n’étiez pas au parfum. Il semblerait qu’en France ces vins soient en vente à la Maison du Whisky à Paris. Alors, cherchez-les et réservez-les !

Un blanc extra ! Photo©MichelSmith

Un blanc extra ! Photo©MichelSmith

Cette fois-ci, les fadas de Equipo Navazos ont trouvé aussi cinglé et exigeant qu’eux puisqu’ils se sont associés au Portugais Dirk Niepoort, dont la famille venue de Hollande est installée à Porto depuis 4 générations. Il faut savoir que les Niepoort élèvent quelques uns des portos les plus purs et qu’ils sont ouverts à de multiples collaborations extérieures. C’est ce qui s’est passé ici avec ce blanc issu d’un des domaines historiques de Jerez-de-La-Frontera. Pressurage lent, fermentation à l’ancienne en vieux fûts de 600 litres (bota de chêne américain) sous l’action des levures indigènes, débourbage, élevage de 7 mois dans les mêmes fûts remplis aux 5/6 èmes sans aucun mûtage (ou fortification) pour encourager l’action des lies fines et le développement d’un léger voile, pas de fermentation malolactique… l’idée étant d’obtenir un beau vin aux arômes caractéristiques du terroir crayeux d’albarizas qui caractérise les meilleurs finos. Résultat, ne titrant que 12° et des poussières, on obtient un blanc frais mais délicatement sec, pas trop acide, quelque chose de simple mais suffisamment gras et solide pour affronter une charcuterie ou une huître, un vin qui évoque, en bien plus léger, un grand fino. Tiré à plus de 6.000 exemplaires, édité depuis le millésime 2009, ce vin est commercialisé autour de 15 € quand on le trouve en France ou en Espagne où les cavistes entament le 2011.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Comme Bruno connaît mes goûts pour les vins du Piémont, il avait prévu une autre petite rareté, pourtant tirée à 110.000 exemplaires, je veux parler de mon Moscato d’Asti légèrement frizzant de La Spinetta. Bien que cette bouteille soit contingentée, on la trouve plus facilement à Paris que dans le Midi. Soit, elle était servie sur mon gâteau d’anniversaire (au chocolat) alors que j’aurais préféré la boire à l’apéro, mais ce n’est pas grave car malgré ses 5 petits degrés d’alcool et ses 120 g de sucres résiduels, elle enchante toujours mon palais de ses bulles ultra fines. Et voilà de quels artifices mes bons amis de Pézenas usent lorsque je me pointe chez eux !

Michel Smith

 

 


3 Commentaires

#Carignan Story # 214 : Sur un air d’Aragon

Vous allez me dire que je cherche une fois de plus midi à 14 heures. Mais que voulez vous, ce n’est pas de ma faute si ce vin s’appelle L’Aragone m’obligeant de ce fait à consulter une carte, ce que j’adore faire au demeurant. Si proche de Barcelone, si proche aussi de Saragosse, et pas très loin non plus à vol d’oiseau de Perpignan. Juste au delà des Pyrénées.

Un peu de géographie s’impose. Vu de Saragosse, sa capitale, le pays d’Aragon file au nord jusqu’aux Pyrénées, et donc – personne n’a oublié, je l’espère le Pic d’Aneth, haut de ses 3.404 mètres.

Un peu d’histoire, aussi, que j’ai la flegme d’étudier en détail pour vous vu que je me laisse vite déborder par un verre d’eau, fusse-t-elle de l’Ebre. Or, cette région est quand même étroitement liée à l’histoire de la Catalogne, qu’elle soit française ou espagnole, à moins qu’un expert ne vienne me démentir. Ce que je sais, c’est que la couronne aragonaise s’étendait un temps sur toute une partie de la Méditerranée, de Barcelone à Naples en passant par les Baléares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Elle franchissait les montagnes, comme la Tramontane, pour s’étendre sur notre versant, désormais français. Chez nous, non loin de Perpignan, il existe, du côté de Latour-de-France, par exemple, quelques bornes frontières en pierre remontant à près de 500 ans.

Julien Montagné en vadrouille dans ses vignes. Photo©MichelSmith

Julien Montagné en vadrouille dans ses vignes. Photo©MichelSmith

De nos jours, des similitudes entre l’Aragon et la Catalogne se remarquent jusque dans le drapeau sang et or (les « barres d’Aragon »), tandis que le catalan est encore parlé vers la frange orientale de la région au détriment du castillan, ainsi que l’aragonais plus au nord. «Et alors, tu accouches bougre d’âne ?». Eh bien, figurez-vous que Saragosse est aussi très proche d’une petite ville dont je vous ai déjà entretenu, me semble-t-il, ville qui m’intéresse au plus haut point car elle a donné son nom à une appellation vineuse, Cariñena (avec le tilde que je sais enfin capter sur mon clavier de sous-développé); une ville dont on dit aussi qu’elle serait le berceau d’origine de notre cépage sudiste jadis fort répandu en Roussillon, le Carignan, avant que l’on ne tente de l’éradiquer pour cause de production médiocre, qualitativement s’entend. Au passage, notez bien que je vous ai déjà informé du fait qu’il est inutile de se mettre en chasse pour trouver là-bas de l’authentique Cariñena, pour la bonne raison que ce dernier a été « bouffé » par le Cabernet-Sauvignon et d’autres plants pas très recommandables, du moins dans cette section des « 5 » consacrée au dieu Carignan.

Les vignes de l'Aragon sur le territoire de Maury. Photo©MichelSmith

Les vignes de l’Aragone sur le territoire de Maury. Photo©MichelSmith

Bref, s’il y a de la Cariñena à Cariñena, elle doit être très rare ou tout simplement championne dans le jeu de la cachoterie. Justement, vous êtes bien placés, chers Lecteurs, pour le savoir, nos collines cachent encore pas mal de parcelles carignanisées. On y arrive, patience. Puisque je traîne mes guêtres ces jours-ci à 30 km de chez moi, aux alentours de Maury, pour les besoins d’un livre à pondre, il est normal que dans ce pays jadis frontalier où l’on parle le languedocien plutôt que le catalan, je m’intéresse à la circulation des cépages.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

L’Aragone, c’est d’abord le nom d’un plateau, entre Estagel et Maury. C’est aussi un vin au joli nez précis et épicé – parfums de garrigue surtout, et non aux essences vanillées -, une matière souple et fondue assez caractéristique de ce millésime, une fraîcheur bienvenue et, au final, un vin facile d’approche. Il titre 14°5 mais cela ne se ressent pas. Et arbore la mention Côtes du Roussillon Villages que Julien Montagné, du Domaine Clos del Rey, n’a pas peur de carignaniser à mort, vu qu’il possède 2 ha de carignan d’un certain âge sur le secteur. Compter 13 € départ cave ou aux Caves Maillol à Perpignan chez l’ami Guillaume dont je vous recommande toujours, si ce n’est déjà fait, le bien achalandé rayon «Carignan».

Michel Smith


13 Commentaires

À cheval chez moi… dans les vignes

Je ne sais s’il y a une réelle logique dans ce que je vais écrire. Pourtant, c’est un sujet qui me paraît essentiel et qui devrait intéresser, voire passionner, tous les amateurs de vins ne serait-ce que pour prendre conscience de ce que représente la conception d’un grand vin, plus encore lorsqu’il vient du Sud de la France. Il y a derrière tout ça une grande logique qui me permet de rebondir sur l’excellent papier de notre David du Lundi.

Vieilles vignes à l'entrée de Maury, chez Calvet-Thunevin. Photo©MichelSmith

Vieilles vignes à l’entrée de Maury, chez Calvet-Thunevin. Photo©MichelSmith

J’aimerais surtout que l’on évite de me juger hâtivement sur mon angélisme supposé alors que je suis sur le point de vous entretenir d’une tendance viticole qui, sans être révolutionnaire, sans être d’une grande nouveauté non plus, me plaît bien et me paraît être en plein dans la modernité. Pourquoi ? Parce qu’elle offre, à mon humble avis, pas mal de perspectives d’emploi et de retour sérieux à la terre. Oh, que les grandes âmes se rassurent : ce n’est pas de l’industrie viticole dont je vais vous parler, mais plutôt de l’artisanat puisqu’il s’agit de l’attraction qu’exerce sur moi la traction animale (ah, l’inévitable jeu de mots…) laquelle séduit déjà quelques municipalités pour le traitement des ordures et des espaces verts, ainsi que quelques bucherons.

Quéribus, vigie Cathare sur les Fenouillèdes et Maury. Photo©MichelSmith

Quéribus, vigie Cathare sur les Fenouillèdes et Maury. Photo©MichelSmith

Oui, je sais, en agissant ainsi, je m’expose aux moqueries d’une large frange parisianiste de mon lectorat. On dira ce que l’on veut, on me classera de passéiste, rétrograde, pétainiste, bouseux, écolo, soixante-huitard attardé, que sais-je encore. Toujours est-il que lors des tournées que j’effectue en ce moment chez moi, dans le Roussillon et plus précisément dans la vallée de l’Agly autour de l’appellation Maury, j’ai remarqué que de plus en plus de vignerons me parlent de leur cheval de trait ou de leur mule.

Le Canigou souvent présent dans le cadre des vieilles vignes de Maury. Photo©MichelSmith

Le Canigou souvent présent dans le cadre des vieilles vignes de Maury. Photo©MichelSmith

Sur une trentaine de domaines visités ces derniers jours dans un rayon de 20 km, j’en ai compté au moins six qui utilisent régulièrement le cheval dans les vignes. Et c’est sans compter sur ceux qui font régulièrement appel à des prestataires de services capables d’assurer quelques journées de bons et loyaux labours au cheval. Sans compter non plus sur un grand domaine comme le Mas Amiel qui, sans en faire des tonnes en communiquant dessus comme ce serait le cas avec un grand cru bordelais, a embauché à plein temps deux jeunes conducteurs, Dorothée et Ronan, pour faire travailler deux chevaux comtois chargés de labourer une quarantaine d’hectares sur une exploitation plantée de 174 ha de vignes dont beaucoup sont très âgées (grenache, carignan, macabeu) et nécessitent de ce fait que l’on prenne des précautions lorsqu’on les travaille.

Le chenillard rend encore bien des services dans les vignes de schiste autour de Maury. Photo©MichelSmith

Le chenillard rend encore bien des services dans les vignes de schiste autour de Maury. Photo©MichelSmith

Car les avantages de la traction animale ne manquent pas. Vous me direz que l’on peut s’offrir un tracteur étroit à chenilles comme ceux que l’on peut voir en opération dans les vignobles de montagne en Suisse, en Autriche ou en Italie et de plus en plus de par chez nous, dans le Roussillon. Ces dernières années, les grands fabricants comme New Holland sont allés jusqu’à proposer des tracteurs équipés de chenilles en caoutchouc qui sont encore plus respectueux des sols que ne le sont les bons vieux chenillards traditionnels encore en service. Tout cela doit coûter un bras. Certes, il y a de vieux modèles, dont ceux de la marque Saint-Chamond que des mécaniciens sont capables de remettre en état presque neuf ou ceux de la maison Lamborghini, qui sont aujourd’hui de plus en plus recherchés mais qui doivent coûter la peau des fesses pour un domaine de taille modeste. Or, là où il est dangereux de passer avec un chenillard – vignes trop pentues ou rangées trop étroites – le cheval peut encore se rendre fort utile. Sauf, bien entendu, si la vigne est jugée trop dangereuse par le vigneron qui alors n’a plus comme solution que de retrousser ses manches et désherber autour du pied en utilisant la pioche et l’huile de coude ! Nos grands-pères le faisaient jusque dans les années 50/60 quand la chimie est venue rendre la vie plus facile aux paysans tout en infestant nos sols pour le plus grand profit des grosses compagnies.

Vieilles vignes entre Tautavel et Vingrau. Photo©MichelSmith

Vieilles vignes entre Tautavel et Vingrau. Photo©MichelSmith

Bien souvent dans le décor sauvage et aride de Maury, c’est un fait, une jument bien dressée – mais ce peut aussi être une mule – est préférable (et préférée, même par ceux qui ne sont pourtant pas des baba cools) en ce sens ou, si la vigne ancienne n’a pas été plantée très droite, elle évitera tout simplement de marcher sur la vénérable souche et de la casser. Un tracteur, lui, ne fait pas de quartier. Dans la foulée, le cheval a d’autres avantages : il évite bien entendu le tassement des sols où l’eau précieuse des rares pluies devrait pouvoir pénétrer au lieu d’aller se perdre ailleurs ; il permet aussi de quadriller la vigne, de faire des labours et des griffages croisés que certains vignerons affectionnent encore et estiment nécessaires ne serait-ce qu’une fois tous les trois ou cinq ans. Enfin, le cheval contribue à préserver la terre de l’érosion. Vous me direz que pour éviter l’érosion on peut favoriser l’enherbement naturel et, sans être ni paysan ni pro en matière viticole, favoriser ce faisant la micro faune… Je pense pour ma part que l’ouverture adaptée du sol après les vendanges et vers le printemps relève d’un travail capital pour signifier à la plante ce que l’on attend d’elle. Allez, je vous accorde une pause de cinq minute pour vous marrer…

Joseph Parcé (La Préceptorie), dans ses vieilles vignes mêlées de Maury. Photo©MichelSmith

Joseph Parcé (La Préceptorie), dans ses vieilles vignes mêlées de Maury. Photo©MichelSmith

Bien sûr, il y aura des avis divergents – et je les entendrais volontiers – arguant du fait, par exemple, que certaines vieilles vignes ne seraient pas enracinées aussi profondément qu’on le croit du fait qu’elles n’ont pas été travaillées depuis longtemps et qu’on risquerait d’augmenter la mortalité en déchiquetant les racines superficielles par le croisement des labours. Soit. Mais puisqu’il y a aussi des gens qui croient à la quasi non intervention de l’homme dans la vigne, alors… Bien sûr, ne rien faire est plus économique. Quoiqu’il en soit, selon mes observations sur le terrain, toutes ces considérations sont bien dérisoires car l’essentiel n’est-il pas de protéger notre patrimoine ampélographique en même temps que de protéger notre petite planète ? Il est indéniable – et c’est là à mon avis l’essentiel – que les vieilles vignes du Roussillon, quand bien même finiront-elles par mourir un jour, méritent non seulement d’être remplacées avec intelligence et perspicacité, surtout en grenache gris, carignan blanc et macabeu sachant que nos blancs sont en pleine phase ascendante, et qu’elles apportent une telle complexité, une telle personnalité dans nos vins, qu’il convient de protéger au mieux celles qui vivent encore après 50 ans de services rendus. Pour ces raisons d’accessibilité aux vignes les plus en pente, en ajoutant aussi peut être des considérations économiques, le cheval me paraît être d’une grande utilité. Pour les autres, il est évident que l’on va plus vite et tout aussi bien avec un tracteur équipé d’un intercep.

Photo©MichelSmith

Daniel Viremouneix, maréchal ferrant d’Ansignan, vient en voisin soigner Nina, la comtoise de Marcel Bühler au Domaine des Enfants. Photo©MichelSmith

« On ne fait pas ça pour le folklore », m’assure Marcel Bülher, du Domaine des Enfants. Il résume à lui seul ce que d’autres m’ont dit : « C’est bien parce que certaines de nos parcelles ne peuvent être travaillées autrement. Et puis, dans nos régions arides où la moindre pluie peut prendre des allures de déluge, il nous faut préserver nos sols ». Il sait de quoi il parle ce suisse dingue de viticulture qui, pour s’implanter à Maury d’où il cultive 25 ha alentours, a décidé il y a trois ans d’apprendre la traction animale avec Franck Gaulard, un muletier ariégeois champion de cette discipline. Et ses enfants lui en seront certainement un jour reconnaissants car Nina, sa jument de trait comtoise, est un animal de toute beauté que Marcel et sa compagne newyorkaise, Carrie, bichonnent avec amour. Où l’on voit qu’avoir un cheval, ce peut être aussi un choix de vie qui rapproche plus encore l’homme de sa terre.

Michel Smith

PS. À l’attention de ceux que la traction animale intéresse – à mes yeux, c’est un métier d’avenir pour une fille comme pour un garçon -, je recommande la lecture régulière du blog Hippotese. Ainsi que le site dédié au trait comtois comme celui du Syndicat des éleveurs de cheval breton, ainsi que cette association propre au Roussillon.


5 Commentaires

Montbourgeau, vin au féminin, portrait de vigneronne, accessible Etoile, gamberge bachique

Domaine de Montbourgeau, une étoile ne brille jamais seule

addon.php

 

Le soir tombe sur Lons-le-Saulnier que nous venons de dépasser. Le ciel scintille déjà de mille étoiles. Le temps glacial nous presse. Le lacet de bitume givré nous entraîne jusqu’au centre du village. Réceptacle ou calice, il s’entoure de cinq collines, cinq routes y conduisent. Nous voilà au centre de L’Étoile (AOP), il nous faut emprunter l’une de ses branches, Nicole Deriaux nous attend. Le quartier Montbourgeau où elle habite surgit bien vite. Un sentier étroit et nous voilà devant la bâtisse. Par la fenêtre s’aperçoivent quelques bouteilles aux ors chatoyants comme autant de bougies dans la pénombre allumées, la chaleur d’un feu, le sourire de Nicole.

Visuel femme_verre 03 

Le domaine, Victor Gros l’a acheté en 1920 à sa sœur qui ne s’y plaisait pas. Le grand-père de Nicole, lui, aimait cette belle propriété lovée sur les pentes du Montangis. Son fils Jean, dont la griffe marque le milieu des étiquettes, rehaussa le paysage de fruitiers, de bétail et de vignes. Nicole naquit là, en 1960, comme les germes de sa future fascination pour le lieu. Comme c’est curieux «la viticulture avec son pendant terreux n’est pourtant guère affaire de femmes.» Marne grise et angelots ne font guère bon ménage…

??????????????????????????????? 

Après des études d’œnologie et un stage en Champagne et dans le vignoble méditerranéen, elle revint au domaine reprendre avec son mari Marc Deriaux les 9 ha de vignes pour en soulager ses parents. Le Domaine Montbourgeau apparaissait enfin aux yeux voisins comme aux regards étrangers et alla comme il se doit rejoindre le dynamique firmament jurassien. Mais le destin ne l’entendait pas ainsi. Marc décède soudainement en 1997. Nicole, persévérante, s’occupe l’année qui suit du vignoble et veille sur la cave. Une famille, une clientèle fidèle et ce domaine particulier ont fait de Nicole une étoile naissante qui aujourd’hui transmet ce legs à la quatrième génération: ses deux fils.

 JURA + ANDRE 2009 283

Timide et modeste, Nicole n’écrit en effet son nom sur l’étiquette que depuis un peu plus de cinq ans. Elle est pourtant très déterminée. Les décisions, elle les prend, mais aime en parler, se concerter, cela va de pair, comme la réflexion: «réfléchir et imaginer se font ensemble, s’entrainent réciproquement, se stimulent». Son chiffre serait-il deux?  Comme pour le choix d’une cuvée, cela peut s’avérer épineux, «deux, ce serait mieux»… avancer deux styles pour mieux circonvenir son caractère dual. Pourquoi pas la Cuvée Spéciale et En Banode ? Après hésitation, la deuxième l’emporte.

Visuel Tonneaux vue de loin 

Son savoir œnologique eut un choc poétique lors de la dégustation d’un fût de Savagnin que son père lui avait laissé: «C’est comme ça que le veux travailler !» s’es inscrit tout de go dans son esprit réceptif. Depuis lors, Nicole est captivée par le lien entre savoir et compréhension et à l’opposé par la pureté simple qui règne de «l’autre côté» de la connaissance. Elle écoute avec autant d’intérêt ce qu’a à dire un oncle provençal, que ce que raconte un Jacques Puffeney ou ce que chantent ses tonneaux. Un vin ça se déguste  et à chacun sa vérité. Les jugements, les vins vedettes, les stars de ciné, ce n‘est pas son truc.                                       

Le Domaine Montbourgeau brille entre les deux, conscience et intuition, c’est ce qui entretient le respect qu’on lui porte. Et à l’intersection, elle comme le terroir se sentent libre. Nicole Deriaux n’est pas une femme sans ombre à la Hugo von Hoffmansthal*, pas une souterraine Lily pétrifiée. Mais bien une Lily vivante au service du terroir littéral et figuré de l’Étoile.

Dans le ciel, les étoiles brillent, les nuits d’hiver, même les plus discrètes brillent du même feu.

Dégustation de l’autre côté du miroir

En Banode 2007 L’Étoile Domaine de Montbourgeau  

Elle se mire tout d’or vêtue, le vêtement lui rappelle les déguisements d’antan, mais ce n‘est plus une enfant. On la regarde, on l’observe, on aimerait l’humer. Mais discrète, il faut plusieurs fois la respirer pour en percevoir et comprendre toute la générosité. Ce sont alors notes de noisette et de toffee qui s’accrochent à nos narines extasiées. Suivent de singuliers bouquets floraux qui, pour nous faire un pied-de-nez, débordent de feuilles de tomate, de fleurs d’oranger, de branches de céleri confit, soulignés de traits grillés, de brou de noix. Nous voilà amusé, on croit connaître la formule qui percera l’enchantement, mais non, ce n’est pas un baiser qui nous changera en prince charmant. Un sourire retenu nous est octroyé. Sur les lèvres le reflet humide des impressions salines, accents iodés qui rappellent le lointain passé maritime des pentacrines. Dans une atmosphère feutrée, le cristal de son ossature dévoile sa dentelle minérale. Attentive à nos réactions, elle continue sa progression, installe ses arômes végétaux, la suavité fraîche des agrumes confits. On remarque alors le contraste entre la douceur texturale et la vivacité d’esprit qui nous guide petit à petit jusqu’à l’âme du vin. Écho de salin que l’oxydation ménagée nous avait masqué. Le voile se lève enfin sur le caractère bien trempé, aux amertumes nobles et racées, gentiane, amande, aux poudrages épicés de curcuma et de coriandre qui en allongent l’expression élégante.

??????????????????????????????? 

 

En Banode assemble les Chardonnay et les Savagnin d’une même parcelle plantée dans les années 70, vingt lignes en tout. J’allais dans cette parcelle avec mon père, les Savagnin y sont mûrs en même temps que les Chardonnay. Vinifié en cuve inox, puis élevé un moment en foudre de 25 hl bien ouillé, puis relogé en pièces remplies, mais plus ouillées. Le 2007 est resté en élevage durant trois ans et demi en tout, je l’ai mis en bouteille au printemps 2011.

En définitive, l’assemblage, le couple, «ce mariage forcé» n’est-il pas la clé de cet équilibre dynamique façon yin & yang ? 

Comme il est curieux de se rendre compte que nos certitudes sont vaines. Que d’autres chemins réussissent tout aussi bien à nous emmener très loin…

 

FSO1 

* La femme sans ombre est un opéra de Richard Strauss dont le livret fut écrit par Hugo von Hofmannsthal. 

L’argument du conte semble assez simple : l’Empereur des îles du Sud-Est – un simple mortel – a épousé la fille du Roi des Esprits, le puissant Keikobad. Mais l’Impératrice n’est pas pour autant devenue humaine, en témoigne le fait qu’elle ne projette aucune d’ombre. L’ombre qui pour Hugo von Hofmannsthal représente le symbole de la fécondité.

Ciao

images 

Marco aidé de son vieux pote Johan

 

 

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 9  300 followers