Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Ne poussez pas trop loin le bouchon!

L’autre jour, lors d’un voyage de presse, j’ai dû me farcir une bonne heure de présentation à propos des avantages supposés des produits d’un bouchonnier.

C’est qu’il était sponsor de l’événement. Et les organisateurs ont fait le forcing pour nous faire assister à la présentation, mes collègues journalistes et moi. Dieu sait pourtant qu’on aurait préféré être ailleurs.

De toutes façons, je ne vois pas comment je pourrais en parler dans mes articles. J’écris pour le consommateur et le consommateur ne choisit pas les bouchons des vins qu’il boit. Ce sont les producteurs qui le font pour lui.

Une exception, peut-être: les capsules à vis. Comme elles se voient, le consommateur peut se déterminer en fonction de cette différence. A titre personnel, vous savez que je suis favorable à ce type de bouchage. Mais je ne me fais pas d’illusion sur mon influence d’"agent de surface médiatique".

Dans tous les autres cas, le consommateur ne découvre le bouchon qu’une fois la bouteille ouverte, alors je pourrais bien lui vanter le Diam’s, le Nomacorc ou l’Amorim que cela ne changerait rien.

Boule.kugel

Pousse le bouchon!

Je constate quand même que nous autres journalistes sommes de plus en plus les otages de ces fournisseurs de la production, que ce soit au sein des concours (abondamment et ostensiblement parrainés par tel ou tel bouchonnier) que des présentations de presse.

Je profite de cette modeste tribune pour leur dire, ainsi qu’à leurs charmantes attachées de presse (qui ne font que leur boulot, bien sûr), que leur communication m’ennuie. Que même si j’en avais l’envie, je ne pourrais les aider. Et que je n’en ai pas l’envie.

Je le dis poliment aujourd’hui, mais j’ai bien peur un jour de ne plus pouvoir me retenir de le dire de manière plus véhémente, et publique, lors d’un de ces événements sponsorisés.

 Hervé Lalau


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Mille baisers de Béziers et merde au boycott !

Le boycott, je connais et j’ai donné, jadis. Je l’ai aussi proposé ici même à propos des Grands Crus Classés un jour où j’étais furibard. Il y a des cas où il me paraît utile. Quant à Béziers, Béziers sur Orb, que voulez vous, j’ai un léger béguin pour cette ville liée à l’histoire du vin. Ce n’est pourtant pas la plus riante, pas la plus coquette des cités, mais j’y passe souvent en train et je m’y arrête parfois. Comme ça, rien que pour le plaisir de remonter le Jardin des Poètes et de me retrouver sur les allées Paul Riquet avec cette envie folle de flâner jusqu’au restaurant l’Octopus ou jusqu’au bar à vins le Chameau Ivre où il fait si bon traîner le soir, sur la terrasse de la place Jean Jaurès. Surtout ne pas oublier la cuisine de Patrick Olry, à l’Ambassade, tout en bas, face à la gare.

J’aime ce restaurant dont on parle peu et qui propose pourtant une bonne carte des vins et de généreux plats de saison où l’on goûte le groin de cochon à la moutarde ou les ravioles de févettes. Enfin, si je ne veux pas rentrer, j’ai toujours la possibilité de passer la nuit à l’Hôtel des Poètes où l’on est si aimablement reçu.

BEZIER

Restons modeste. Cette envie folle et subite de parler de Béziers ne vient pas de moi. C’est l’ami Vincent Pousson qui me l’a soufflée. Ayant eu vent d’une fronde post électorale sur le net, il s’en est insurgé à sa manière que je trouve très belle. Oui, c’est vrai : il y a des artistes, des chroniqueurs, des sportifs même qui se proposent de boycotter Béziers depuis qu’un sympathisant (non adhérent) couleur bleu marine y a été élu maire dimanche dernier. Bon, ce type (le maire) ne m’inspire pas confiance et je n’aime ni son discours, ni ses allures droitières passablement extrémistes. Mais c’est affligeant de constater que des gens responsables osent condamner l’ensemble des habitants d’une ville simplement parce que la moitié d’entre eux a eu la faiblesse de se laisser entraîner dans une mésaventure frontiste. Autant je ne boirai pas de vin vinifié par un raciste déclaré ou un admirateur du Duce, sauf à l’aveugle bien sûr, autant je comprends aussi Olivier Py qui, en Avignon, avait manifesté son intention de ne pas travailler avec les édiles en cas de victoire de l’extrême droite (c’est finalement une des rares villes empochée par les socialistes, comme quoi…), autant je ne m’aventurerai jamais à boycotter cette sous-préfecture de l’Hérault dont j’admire la cathédrale Saint-Nazaire à chaque fois que le train s’apprête à entrer en gare.

En conséquence, je vous intime l’ordre de lire le papier de Vincent (voir le lien plus haut) auquel je m’associe en criant haut et fort : « Ne boycottez surtout pas Béziers ! ».

Michel Smith


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Saving Private Bordeaux 2013?

En préambule, je tiens à préciser que je n’ai aucune dent contre Bordeaux, pas plus que contre aucune autre région du monde viticole. Que je conçois très bien que chacun voit midi à sa porte, et son stock derrière la porte. Que chacun veuille faire vivre sa famille et préserver ses intérêts. Qu’il fasse de son mieux pour attirer le chaland ou au moins, pour ne pas le décourager.

Mais mon rôle de journaliste ne se borne pas à répercuter une communication prémâchée.

Ni à caresser la production dans le sens du poil, quelle que soit ma sympathie pour la profession de vigneron, mon admiration pour les créateurs et pour leur courage face à l’adversité, notamment climatique. Ma responsabilité est d’informer le consommateur, en toute indépendance, quoi qu’il en coûte.

Et maintenant, parlons donc des Primeurs de Bordeaux et de ce fameux millésime 2013…

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No. This time, the mission is a vintage

Je vous emmène au cinéma. Action, ça tourne!

Scene One, Take One, Autumn 2013

Novembre 2013. Les premiers compte-rendus des journalistes spécialisés sortent dans la presse. Vu les conditions météo qui ont régné tout au long de l’année, vu la qualité des raisins, que certains confrères ont pu voir de leurs yeux, vu les communiqués de la Faculté d’Oenologie (oui, nous savons lire entre les lignes), le millésime ne part pas gagnant; en rouge, en tout cas. Quelques uns d’entre nous, sans doute mal briefés, parlent déjà de millésime à oublier.

Que n’avions-nous pas dit là! La production (comprenez, ses portes-paroles, les gens qui savent) nous rétorquent que nous ne sommes pas sérieux, que nous ne pouvons pas condamner le millésime avant de l’avoir bu.

C’est bien vu, car cela renverse la charge de la preuve: ce n’est plus aux producteurs de démontrer qu’ils ont pu faire de bons vins avec les mauvais raisins qu’ils ont rentrés; c’est à nous de prouver qu’ils n’ont pas pu le faire!

Scene Two, Take One: Enter Derenoncourt

Justement, début  février 2014, Stéphane Derenoncourt donne une interview au Figaro dans laquelle il fait le bilan de 2013. Ses mots sont durs: «C’est un millésime déficient, sans potentiel de garde, de qualité moyenne et parfois médiocreOn ne peut rien contre les caprices du ciel, un tsunami, une grêle, un printemps épouvantable, un manque de maturité… La nature n’est ni aimable ni clémente. Notre métier, c’est de la comprendre, déjouer ses pièges. Parfois elle est trop forte et on ne peut que subir. Ce 2013 nous ramène à l’humilité ».Voila qui n’est pas très glamour

En plus, Derenoncourt, ce n’est pas comme nous, les pisse-copie, les saltimbanques de la treille; lui, c’est un pro, il vinifie. Il a vu, il a bu. Pourtant, d’aucuns, parmi les producteurs, lui reprochent de cracher dans la soupe, ou plutôt dans le moût.  Ils parlent d’approximation, de généralisation abusive.  «Tout n’est pas mauvais», déclarent-ils doctement Encore quelques contorsions sémantiques, et ils finiront par nous dire que 2013 est grossièrement sous-évalué.

Ce n’est pourtant pas Derenoncourt qui a fait avorter les floraisons, tomber la grêle, ni pourrir le grain. Pourquoi ai-je si souvent l’impression qu’on me prend pour un imbécile?

Scene Three, Take One to Twelve: En Primeur 

Nous voici rendus à la fin mars 2013, lors de cet événement que toute la planète vins nous envie. A Bordeaux, donc. Je n’y suis pas. Je n’aime pas le concept. C’est trop tôt pour juger – je parle des bons millésimes. Mais j’y ai des antennes. Des gens qui m’assurent qu’hélas, les 2013 rouges confirment… tous nos doutes. Je cite mon confrère d’In Vino Veritas, un vieux briscard qui n’est pas né du dernier communiqué officiel, l’oenologue Fabien Barnes: "2013 est la plus grande catastrophe viticole qu’il m’ait été donné de commenter, en termes de qualité… Cette année, pas de «superbe», pas d’«excellent», pas de «très bon», mes coups de cœur se contenteront de bon».

Pourtant, je lis aussi des choses curieuses. Certains commentateurs se mettent à trouver des attraits aux 2013. Les mêmes dégustateurs, qui, à la table, devant les copains, avaient du mal à sortir un seul adjectif positif de leur plume pour la plupart des vins, retrouvent l’inspiration à la nuit venue. La citrouille est redevenue carrosse. C’est la magie du cinéma. Ca nous promet de beaux articles.

Déjà, quelques tweets plein de poésie parlent de "millésime sauvé par l"expérience", du "terroir qui sauve".

Le rire est le propre de l’homme, mais pas seulement. Au fond de la boîte de Pandore, on le sait, il y a l’espoir. A Bordeaux, cette année, on a rajouté un peu de wishful thinking pour être sûrs. Un soupçon d’intox. Quand en plus, les réseaux sociaux s’en mêlent, on passerait presque de l’abattement au triomphalisme… J’ai horreur de hurler avec les loups. Ce n’est pas une raison pour me mettre à japper à contretemps.

Ce retournement de tendance est à la fois ridicule et compréhensible. C’est qu’il faut sauver le Soldat 2013! Je vous jure que je n’ai pas copié "Hep Garçon". J’avais trouvé cette formule avant de lire sa chronique (très sympa) sur Terre de Vins. C’est juste que les grands esprits se recontrent, même sur les petits millésimes. Tiens, à propos de Terre de Vins, juste une petite remarque: nous, Les 5 du Vin, on les cite assez souvent. Eux, presque jamais.

Sauver le Soldat 2013? C’est un peu comme dans le film. Ce n’est pas pour lui, bien sûr, qu’on veut sauver ce brave garçon, mais pour l’exemple. Pour la famille. Et aussi pour la suite de la guerre – je veux dire, du business. La mansuétude, l’empathie de certains critiques avec la production en cette année délicate leur vaudront non seulement une reconnaissance éternelle, mais aussi, peut-être, quelques cacahuètes. L’important, c’est que la machine ne se grippe pas. The show must go on.

Ces critiques un peu trop aimables reviennent à duper le lecteur candide, certes. Il faut croire que leurs auteurs n’ont aucune empathie pour  le buveur, pour le cochon de payeur. Mais qu’importe! Le but n’est-il pas d’abord de pouvoir fourguer aux riches investisseurs de belles étiquettes, de faire marcher le commerce? Qui s’intéresse  vraiment au millésime? Le petit consommateur européen? Combien de divisions sur le marché de l’avenir? Et serons-nous encore là quand l’acheteur ouvrira sa bouteille? L’avantage, avec les crus dits «de garde», même dans les petites années, c’est qu’on a le temps de se déjuger…

Flash Back…

Alors oui, c’est vrai, il y a de belles surprises. Comme à chaque mauvais millésime, certains passent à travers les gouttes. Ils ne sont guère nombreux cette année, en rouge. Et même eux n’ont pu faire de miracles. Leur 2013 ne sera jamais du niveau de leur 2005, ou de leur 2009.

On peut quand même en parler, bien sûr. Il paraît que l’ami Lignac, chez Guadet, a bien réussi son 2013. Le Merlot a un peu mieux résisté aux mauvaises conditions de l’année, c’est un avantage pour ceux, qui, à Saint Emilion, savent attendre la bonne maturité. Et puis, il y a l’oenologie moderne. Quand la richesse du propriétaire pallie la pauvreté de la matière première. Au Château Fayat, à Pomerol, on avance que les "techniques actuelles, notamment le tri optique, ont permis d’être sélectifs et d’avoir de beaux fruits". Excusez moi si je suis un peu trivial, mais ça ne nous rendra pas le Congo, ni l’Algérie, ni le Cabernet bien mûr.

Et je ne vous parle pas de l’effet terroir (oui, le terroir englobe les conditions climatiques).

Bon, d’accord, il y a une gradation dans la faillite de ce millésime – le Médoc a touché le fond, les autres sous-régions s’en tirent un poil mieux. Ou moins pire. Parmi ceux-là, quelques vignerons sortent même des vins plus que corrects. Des vins de plaisir, à défaut d’être grands. J’en suis content pour eux. Mais leur arbre ne peut cacher la grande et sombre forêt d’un mauvais millésime.

Les Primeurs sont une belle vitrine de la production bordelaise. On sort les spots, on soigne la lumière. Les carreaux de la vitrine déforment un peu la vision, bien sûr, car l’opération met l’accent sur les grands noms. C’est de bonne guerre, si cela peut servir à faire vendre le reste. Mais quand même la plupart des Grands Crus, dans une petite année  comme 2013, sont médiocres, notre rôle est de le dire, pas de dorer la pilule. Ne serait-ce que pour garder le droit de s’extasier quand les Bordeaux sont vraiment bons.

Tickets, please?

En attendant, si les prix baissaient de 50%, je trouverais ça plus que normal. Décent. Un grand Bordeaux qui manque de charpente, à l’argus, c’est un peu comme une Ferrari avec un moteur de Clio, il devrait y avoir de la décote. On parle de grands vins, tout de même; enfin, en théorie; de trucs qui sont censés tenir la route sur la durée, pas seulement de gentils petits vins de comptoir. Sinon, il y a d’autres adresses. Rêvons un peu. Dans une année comme 2013, quand le Margaux n’est pas au niveau, quand le Saint Julien ne ressemble à rien, quand le Médoc est toc, quand le Fronsac est sec, quand Pomerol manque de bol, peut-être que l’AOC ne devrait pas être attribuée. Ou au moins devrait-on enlever grand cru sur certaines étiquettes. Pour protéger l’Appellation. Et le consommateur. Veuillez ne pas agréer, Messieurs…

Ne rêvons pas trop, tout de même. Les propriétaires ont des frais. Les traites du nouveau chai à rembourser. La machine à osmose inverse. Bien sûr, les négociants aussi devront faire un petit effort; ne pas trop en demander. Quitte à refiler la patate chaude aux importateurs, voire à la GD. C’est le système qui veut ça. La place de Bordeaux, avec ses allocations, c’est encore le meilleur système qui existe pour éponger en douceur un mauvais millésime. Voire deux. "Vous ne voulez pas de mon 2013? Attention, je devrais diminuer votre quota pour les prochains millésimes…"

Rendez-vous dans 4-5 ans, quand les 2013 débarqueront dans les foires aux vins. Ils seront sans doute toujours aussi fluets, voire décharnés. Mais peut-être moins chers. Oui, même moins chers qu’en Primeur. D’abord, il va certainement y avoir des ventes parallèles, de retours, des invendus. C’est le lot de ce genre de millésime. Et puis Leclerc, Auchan, Carrefour, Casino,Colruyt, Delhaize, Tesco, tous ces gens peuvent se permettent de perdre un peu d’argent sur une année. C’est de l’argent investi sur leur image de casseurs de prix.

Drôle de système, tout de même. On dirait qu’il y a toujours un dupe dans le jeu. Je préférerais que ça ne soit pas vous.

Quoi qu’il en soit, rendons à Stéphane ce qui est à Derenoncourt: lui a eu le courage de dire tout haut ce que tout le monde sait à Bordeaux, ce que tout le monde a vu arriver dans les cuves. C’est d’autant plus méritoire de sa part qu’il a bien plus à perdre qu’un journaliste comme moi, qui n’ai même pas peur de ne plus être invité aux Primeurs, puisque c’est moi qui ne veut pas y aller.

Amis lecteurs, je vous devais cette vérité-là. Non, je ne sauverai pas le Soldat 2013 à Bordeaux. Mais au moins puis-je espérer garder votre confiance. Et puis, heureusement, il y aura d’autres millésimes…

Hervé Lalau

 


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Le "bio" lave-t-il vraiment plus blanc que blanc ?

nl_bio-300x181Combien de litres de gasoil supplémentaires pour traiter ce champ, sans parler du logo?

J’ai de plus en plus de mal à tout avaler de la mode et du monde "bio". Permettez-moi de faire un tri sélectif dans ce magma de vrai et de faux, de sincérité et de bonnes intentions, mais aussi d’illusions et de tromperies.

Pourtant je suis un écologiste convaincu de la première heure, m’étant abonné à la revue Le Sauvage au début des années 1970! Je sais que beaucoup d’adeptes du "bio" sont sincères, qu’ils veulent protéger la planète, se protéger contre la (méchante) chimie, nous protéger aussi parce qu’ils sont justes et bons, et tout et tout.

Mais, si j’accepte complètement leur sincérité (même si l’intérêt commercial du "bio" devient de plus en plus évident), j’ai des doutes sur quelques aspects de leur raisonnement, comme sur l’efficacité ou la pertinence de certaines de leurs pratiques.

Si les intentions sont bonnes, j’ai bien peur que la réalité ne soit plus complexe que la vision très noir et blanc fournie par la doxa actuelle qui semble nous asséner un discours culpabilisant, simpliste et moralisateur du genre  "bio=bon, non-bio=mauvais". Désolé, mais je ne marche pas ! Si quelqu’un, un vigneron, un attaché de presse ou un collègue me dit quelque chose du genre "C’est bon parce que, vous savez, il est en bio", je suis tenté de sortir mon revolver !

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Avec quelques exceptions assez mineures sur le fond, j’estime que l’agriculture dite "bio", comme la vinification du même nom, ne sont pas très éloignées des principes d’une viticulture raisonnée que quasiment tout producteur sensé et méticuleux pratique de nos jours. Il y a des zones grises dans les deux cas, que je vais un peu explorer dans cet article, mais je ne suis pas convaincu que l’approche "bio" soit nécessairement meilleure pour l’écosystème dans son ensemble qu’une agriculture raisonnée bien comprise et bien mise en œuvre. En tout cas, l’approche "bio" contient, selon moi, de bien curieuses contradictions. Mais elle a le vent en poupe et, apparemment, une certaine récompense commerciale à la clef.

Les substances autorisées dans la lutte biologique agricole, selon la réglementation du label AB, sont réparties en différentes catégories: substances actives d’origine animale ou végétale (huiles végétales, pyréthrines); micro-organismes et substances produits par micro-organismes; substances admises uniquement dans des pièges ou distributeurs (comme de phéromones ou des pyréthrinodes); préparations à disperser en surface (molluscicides); substances d’usage "traditionnel" (cuivre, soufre, huile de paraffine); autres substances comme l’hydroxyde de calcium ou le bicarbonate de potassium.

Si l’on regarde la liste de produits autorisés dans la vinification "bio", on trouve beaucoup d’autres substances, d’origines diverses. Evidemment qu’il en faut, des substances, pour faire du vin et la vinification dite conventionnelle en emploie aussi beaucoup (et peut-être plus). Mais, rien que pour clarifier un vin agréé en "bio" , la liste est d’une longueur qui me surprend: "ovalbumine, caséine, caséine de potassium, gélatine alimentaire, colle de poisson, matière protéiques végétales, bentonite, dioxyde de silicium, tanins et enzymes pectolytiques".

Je sais bien que ce n’est qu’un menu et que personne ne mange jamais tout sur un menu. Mais il a y a bien d’autres choses qui m’ont surpris en lisant le document sur la vinification en agriculture biologique produit par Ecocert, qui est un de ses organismes de certification. Par exemple, il est permis d’acidifier ou de désacidifier, en utilisant, selon le cas, acide lactique, acide tartrique, carbonate de calcium, tartrate de potassium ou bicarbonate de potassium.  La chaptalisation n’est pas interdite, et l’osmose inverse est  "en évaluation". Et pourquoi pas ?

Etant donné ce qui précède (et il y en a biens d’autres exemples) il me semble assez trompeur de laisser croire que le "bio" exclue les produits chimiques, les métaux lourds ou les manipulations dans le chai. D’abord, tout est forcément chimique, et établir une opposition manichéenne entre agricultures "chimique" et "non-chimique" me semble être une forme de duperie. Un autre des principes de l’agriculture bio est d’utiliser moins de produits dangereux pour la santé, des animaux comme des humains, que l’agriculture dite "classique". C’était certainement vrai au départ, et même en principe, mais quand on regarde un peu dans le détail, il subsiste quelques contradictions.

skull

Je vais prendre un exemple, avec deux produits que je nommerai A et B dans un premier temps. Le Produit A ne cause pas de mortalité chez des rats lorsqu’il leur est administré, oralement, en doses de 5mg par kilo du poids corporel. On peut même les faire ingurgiter cette substance à la hauteur de 2% de leur nourriture pendant 3 mois sans effet néfaste détectable. Par contre, le Produit B tue 50% des rats ayant pris une seule dose de 300ppm et on note des effets toxiques chez l’humain avec des niveaux aussi faibles que 11ppm. Il n’y a donc pas de logo d’avertissement sur la dangerosité du produit A, tandis qu’il y en a évidemment sur le produit B. Jusqu’à là, cela semble logique. Mais, si vous appliquez le Produit A au sol de votre vignoble moins de trois ans avant une récolte, vous perdez votre label "bio". Tandis que vous pouvez asperger vos grappes de raisins avec le Produit B sept jours avant la récolte et ce fruit peut porter la mention "bio". Est-ce que cela vous semble cohérent ?

Aucun de ces produits ne dérive d’une matière organique (ou biologique, si vous préférez), mais Le Produit A est interdit chez les "bios", tandis que le Produit B est autorisé. Le Produit A est un désherbant à base de glyphosate qui est biodégradable dans le sol via l’action de microbes pour devenir du dioxyde de carbone. Sa durée de vie dans le sol est de quelques jours seulement. Pendant ce temps, il est très bien fixé et ne peut migrer vers la nappe phréatique. Il n’a aucun effet bio-cumulatif observé chez les animaux.  Le Produit B est du sulfate de cuivre qui a la possibilité de bio-amplifier chez des plantes et des animaux avec des effets très dommageables. Il se dégrade très difficilement dans le sol mais il est très soluble dans de l’eau et donc passe facilement dans la nappe. Moins de 1mg par litre tuera 50% des poissons dans une rivière en 48 heures.

Mais le Produit A est un produit de synthèse (quelle horreur !), tandis que le Produit B se trouve sur terre à l’état "naturel", comme le venin des serpents, des champignons mortels ou bien la toxine du poisson fugu au Japon. Non, Dame Nature n’est pas toujours "bonne", et, à contrario, bien des inventions de l’homme peuvent être bénéfiques pour l’agriculture et sans danger.

Mais le monde du bio ressemble bien trop souvent à un monde de dogmes, et pas assez à un monde de réflexion. Il faut pas se méprendre sur l’objet de cet article. Je n’attaque pas l’agriculture dite "biologique" en soi, mais uniquement des discours et attitudes de certains défenseurs et prosélytes qui me semblent un peu trop vertueux voire "holier than thou" (bigots).

Si on regarde l’aspect global du problème posé par la relation de l’homme à la nature, il faut prendre en compte beaucoup de paramètres. Pour établir un bilan carbone d’une exploitation viticole, par exemple, il faut, entre autres, compter le nombre de passages des tracteurs et autres engins motorisés dans les vignes. Le choix de ne pas utiliser des produits de synthèse, comme des herbicides ou des fongicides, entraîne souvent une augmentation sensible de ces passages : pour effectuer des désherbages mécaniques sous les rangs de vigne, ou pour pulvériser des la bouillie bordelaise ou autre produits autorisés, car ceux-ci sont lavés par la pluie plus vite que des produits de synthèse.

Est-il certain que le bilan carbone d’une exploitation en "bio" soit nécessairement meilleur que celui d’un exploitation menée intelligemment en agriculture raisonnée?  Je ne le sais pas, n’étant pas expert dans ce domaine, mais il est légitime de poser ce genre de question, au lieu de préter une allégeance indéfectible et aveugle à tout ce qui porte le label "bio".

Je plaide, en somme, pour une pensée moins simpliste autour de ces questions, et, sur le plan du vin, encourage tout le monde à boire tous les bons vins, labellisés "bio" ou pas. Rien ne prouve, pour l’instant, que le bio soit meilleur pour votre santé, encore moins que son goût soit intrinsèquement meilleur que le non-bio !

David Cobbold


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Le petit est-il nécessairement beau? Interrogation sur l’éloge du moindre.

Pourquoi cette obsession, dans le monde du vin, avec tout ce qui est «petit» ? Ces paradoxes de langage, mais aussi d’attitude, m’interpellent.

Il y a des expressions comme cela dans la langue courante qui me semblent curieuses, et qui finissent parfois par m’énerver un peu. Un «petit» blanc, un «petit» rosé, un «petit» vin de Loire, un «petit» Côtes du Rhône, etc. Même si c’est plus rare, on entend parfois l’adjectif diminutif appliqué à des appellations plus prestigieuses : "un petit Margaux". On se demande bien pourquoi ce besoin apparent d’abaisser pour pouvoir aimer ?

J’imagine que cette manière de réduire un produit comme le vin à la portion congrue contient aussi une part de familiarité, c’est à dire le besoin d’apprivoiser, d’engendrer de la proximité et donc instaurer de l’affectif dans la relation avec le vin. Peut-être. On s’adresserait au vin comme à un enfant: «viens ici, mon petit».

Néanmoins, ravaler systématiquement certains vins à un rang considéré comme inférieur implique aussi une part de mépris : c’est «petit», donc ce n’est pas «grand». On rabaisse pour mieux contrôler.  A ce moment dans le texte, vous devez absolument écouter Randy Newman dans «Short People», chanson ironique traitant des gens de petite taille :

petit-chablis-pas-si-petit-2009-x1

Pour revenir au vin, un producteur de Chablis, l’excellente cave coopérative La Chablisienne, a su traiter cela avec humour en faisant un clin d’oeil à l’appellation Petit Chablis. Le résultat est cette cuvée de Petit Chablis, intitulée «Pas si petit».

Voilà pour le langage, sans creuser plus loin. Il s’agit finalement de s’approprier quelque chose tout en diminuant son importance; cependant,  certains milieux du vin (journalistes et critiques, mais aussi cavistes et sommeliers, voire certains amateurs un peu «geek») font un autre usage du petit. Je veux parler de la pratique qui consiste à louer systématiquement le «petit» producteur et de dénigrer le «gros», juste à cause de la taille de leur production et sans aller plus loin dans l’analyse des qualités respectives des vins. Cela pourrait se résumer par l’expression anglaise «small is beautiful», qui fut, à l’origine, le titre d’un recueil d’essais de l’économiste britannique Schumacher (d’accord, un réfugié allemand), qui travailla avec Keynes et Galbraith.  Bienvenue à la pensée systématique !

Un exemple de cette attitude est un commentaire acerbe, suite à un de mes articles récents sur ce blog dans lequel Olivier Leflaive était qualifié de «gros» négociant, ce qui constituait apparemment deux injures sous la plume du signataire!  Car la fonction de négoce en matière de production de vin semble aussi régulièrement assimilée à une notion de non-qualité, comme le serait, pour ces personnes, un vigneron produisant une grande quantité de vin.

J’avoue ne pas saisir la logique d’une telle attitude qui me semble une position purement politique. Pourquoi pas? Mais, dans ce cas, la qualité n’a rien à faire dans ce discours. Il faut juste assumer la prise de position politique – celle qui consiste à préférer des producteurs de petite taille parce qu’on estime cela plus juste socialement, ou n’importe quelle autre raison imaginée ou souhaitée.

famille-perrin-660Membres de la famille Perrin (photo RVF)

Une récente dégustation à Paris des vins produits dans la vallée du Rhône par la famille Perrin m’a démontré, une fois de plus, à quel point ce genre d’assimilation entre grande taille et non-qualité (sans oublier le statut de négociant, vous le remarquerez)  est dénué de sens.

Outre le fait que cette dégustation se tenait dans un  lieu beaucoup trop petit pour le nombre de personnes invitées (small was NOT beautiful , in this instance !) la qualité des vins que j’ai pu déguster avant de partir, exaspéré par l’exiguïté du lieu, démontrait clairement que celle-ci ne dépend nullement de la petite taille de la structure qui les produit, ni du fait d’être propriétaire ou non des vignes.

Il se trouve que la famille Perrin est aussi propriétaire de domaines et vignobles dans la vallée du Rhöne, dont Beaucastel est le plus célèbre mais pas l’unique exemple. On trouve plein d’exemples ailleurs, comme en Bourgogne, avec les vins de Bouchard Père et Fils, Louis Jadot, Joseph Drouhin ou Albert Bichot, par exemple.

Il me semble évident qu’à partir d’une certaine taille (encore faut-il établir ce que l’on signifie par "certaine"), des logiques de production différentes opèrent, en particulier une prise de risque réduite de la part du vinificateur, ou plus probablement, un risque mieux calculé car le "gros" producteur dispose de davantage de moyens pour planifier les choses, y compris certaines prises de risques. D’accord, cette approche est moins instinctive. Mais cela ne veut pas dire nécessairement que les vins produits en grande quantité soient moins bons.

Les différentes tailles de structure impliquent certainement des approches et des besoins un peu différents. J’ai beaucoup aimé la remarque d’Angelo Gaja, que certains qualifieraient déjà de "gros" producteur même s’il n’a pas d’activité de négociant, à propos d’un plan avorté pour une joint venture avec le Californien Mondavi. Quand on lui demanda pourquoi il n’a pas réalisé ce projet, Gaja répondit : "Cela serait comme un moustique ayant une relation sexuelle avec un éléphant: pas de résultat probant et pas très amusant non plus."

Mais il me semble qu’il est possible d’aimer les éléphants ET les moustiques (enfin, un peu moins les moustiques, peut-être).

David Cobbold

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