Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


Un commentaire

C’est quoi, un grand vin de Bordeaux ? lllustration par un exemple

Je ne pense pas que tous les cas se ressemblent, mais certains peuvent bien illustrer des phénomènes, des tendances ou des modes, surtout quand il s’agit d’un produit qui est assujetti aussi directement à des contraintes de marché que le vin. Je veux parler aujourd’hui des vins les plus chers du bordelais, c’est à dire les crus classés (en 1855 ou à d’autres époques) et assimilés. Ces vins-là sont jalousés, vénérés, détestés, regardés de travers ou admirés, le tout selon le portefeuille, l’opinion politique, les préjugés ou les goûts de la personne qui tient l’opinion. Ce sont les leaders (avec quelques bourgognes, vins du Rhône ou du piedmont italien, de la Toscane ou de la Californie) du marché mondial si on considère les aspect prix de vente et demande du marché. La réussite de leur modèle économique, machine à bénéfices conséquentes, fait envie ou pas, selon les avis.  Il est intéressant de regarder ce modèle de plus près, même si on a cette ultime prétention, qui ressemble à une politique de l’autruche, qui consiste en un crachat plus ou moins généreux sur tout ce qui réussit. Comment ça marche un cru classé bordelais ?

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J’ai eu récemment l’occasion de voir une bonne illustration de la méthode derrière cette réussite lors d’une dégustation que j’ai organisé pour un de mes clients. Nous avons dégusté 5 millésimes successifs de Pichon Longueville, cru classé de Pauillac, plus un de son second vin, appelé Les Tourelles. Les vins étaient présentés, avec une admirable clarté et une absence de toute langue de bois, par le directeur d’Axa Millésimes, Christian Seely. Voilà un cas devenu classique dans le bordelais : un cru classé, avec son bâtiment imposant, qui appartient à un investisseur institutionnel dont le métier n’a rien à voir avec le vin et qui est dirigé par quelqu’un qui n’est pas issu du sérail. Je passe sur la nationalité britannique de Seely, car plus personne ne considère réellement que Bordeaux reste une province anglaise ! Les atouts possibles d’une telle combinaison pour le vin produit, hormis les éléments liés aux hommes, pourtant essentiels mais variables ? De la rigueur dans la gestion, une notion de relativité aiguisée, un regard pragmatique sur les réalités des marchés, et du capital presque sans limites si le besoin se fait sentir. Du côté des contraintes, il ne faut pas fermer les yeux sur une obligation du résultat, car de telles entreprises ne sont pas des philanthropes. Et du côté des inconvénients ? Je vois la difficulté de lier de tels domaines à des individualités, voire à de l’humain, ce qui, dans le monde du vin, peut sembler négatif pour certains, mais pas pour tous.

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Les millésimes dégustés étaient, dans l’ordre : 2007, 2008, 2009, 2010, 2011 (second vin), et 2011 (grand vin). Christian Seely a pris ses fonctions de Directeur d’Axa Millésimes en 2000, après avoir dirigé, avec beaucoup de réussite, une autre des leurs propriétés viticoles, Quinta do Noval, qui produit des portos magnifiques et, depuis peu, de bons vins secs. Sous sa direction, la quantité du "grand vin" produite à Pichon Longueville a été divisée par deux, car il s’est rendu compte, avec son équipe, que les meilleurs jus venaient presque systématiquement de certaines parcelles, les mieux exposées et/ou drainées, ainsi que des plus vielles vignes. En réduisant la quantité du grand vin à la production de ces parcelles, Pichon perdait beaucoup de volume, mais respectait le principe de "grand vin" à la bordelaise. N’est-ce pas une sacrifice énorme sur le plan financier ? Non, car en même temps, le prix de vente du grand vin a été multiplié par au moins trois, hors effet spéculatif sur certains millésimes (les 2009 et 2010 valent environ 180 euros dans le commerce aujourd’hui). Le second vin, les Tourelles, n’est pas du tout spéculatif et est positionné à entre un tiers et un quart du prix du premier vin. Evidemment une telle découverte, sur le rôle du site viticole et l’âge des vignes, ne constitue pas une révolution, mais son application et son effet sur le prix du vin illustre, en partie, la réussite économique de ce modèle bordelais.

Quant à la variabilité des millésimes et leur lien avec les prix de sortie en primeurs, Seely est totalement pragmatique et ne confond pas son ego avec les réalités du marché, ce qui ne semble pas être le cas de tous. Il considère normal et souhaitable que les prix fluctuent en fonction de la qualité et de la demande du marché. Le 2013, tant décrié, y compris par ceux qui ne l’ont pas dégusté, est sorti en prix de place autour de 40 euros la bouteille et a été totalement vendu en cinq jours. J’insiste sur le fait que je ne parle pas ici de mon point de vue d’amateur de vins, car je ne peux pas (et ne veux pas) payer plus de 50 euros pour une bouteille de vin. Et le grand vin de ce château, avec les marges des revendeurs, ne rentre évidemment pas dans mes critères de prix. Mais il faut aussi se rendre compte qu’il existe des centaines de milliers (ou bien plus, je n’en sais rien !) d’amateurs de vin dans le monde pour lesquels 100 euros n’est pas grande chose. Leur donner de la qualité ET un rapport qualité/prix qu’il jugent intéressant est l’enjeu pour ce type de producteur. Les très riches sont comme nous, sauf qu’il sont plus riches.

Autre particularité du système bordelais et particulièrement des crus classé et consorts : la distribution des ses vins par un réseau de négociants ayant des ramifications dans tous les marchés à travers le monde. Cela représente une économie très importante pour les producteurs, qui n’ont pas besoin, du moins directement, de payer une force de vente. Et l’avantage financier pour le producteur se trouve augmenté par la pratique de la vente en primeur (que je n’approuve pas, mais qui fonctionne bien), autorisant un financement des stocks par des clients.

Et les vins dans tout cela ?

Pichon Longueville 2007

Nez fin, un peu fumé, élégant et encore joliment fruité. Sa fraîcheur est un marqueur de ce millésime à peine mur, mais il n’y a aucune trace de verdeur dans ce vin. Bonne longueur pour ce vin classique qui permet de mesurer les progrès réalisés à Bordeaux depuis 30 ans. On peut très bien le boire maintenant mais il se gardera bien une bonne dizaine d’années.

Pichon Longuevelle 2008

Plus dense et plus austère par sa structure que le 2007, ce vin est aussi d’une grande finesse de texture et son fruité est très plaisant. La finale est encore un peu carré. Sera à son mieux dans 5 à 10 ans et a une capacité de garde qui est au moins le double du 2007.

Pichon Longueville 2009

Sa puissance et sa richesse sont clairement marqué par les températures très élevées de l’été dans cette année atypique. Tout est là, partant d’une grande maturités des tannins, mais je lui trouve trop de chaleur en finale pour un équilibre à mon goût, et que je recherche dans un vin du Médoc. La moitié de la salle d’une cinquantaine d’amateurs l’a préféré au 2010., et donc sa capacité de séduction n’est pas en cause.  Mais je me situe résolument dans l’autre moitié.

Pichon Longueville 2010

Un vin totalement admirable pour moi. J’aimerai avoir les moyens d’en mettre une caisse ou dix dans ma cave ! Le nez est d’une grande élégance, harmonieux et plus complet, plus complexe que celui du 2009. En bouche c’est aussi juteux que long, parfaitement équilibré autour son fruité somptueux qui est porté par une grande sensation de fraîcheur. Tout ce que j’aime dans les vins à base de cabernet.

Les Tourelles de Pichon 2011

Evidemment plus fluide et souple que ce qui précède. Les tannins sont encore un peu sec, et l’ensemble n’a pas la longueur du grand vin. Mais c’est assez fin et très bon. Et un tiers du prix de l’autre.

Pichon Longueville 2011

Une sensation de puissance maîtrisée. Finesse et force vont de pair dans ce vin très fin qui donne envie de le revoir dans une dizaine d’années. A mon avis au-dessus du 2008.

 

Conclusion

Il y aurait bien d’autres chose à dire sur ce qui constitue un grand vin. Je pense en particulier aux équipes qui les font, à leur expérience du lieu et de la matière végétale, aux techniques employés et à la rigueur de leur application. Mais aussi l’enthousiasme des responsables, si bien illustré par Christian Seely à cette occasion. Je pense aussi à la longévité de ces vins, et, particulièrement dans le cas des vins du Médoc, à leur relatifvediscrétion, cette sorte de retenu qui les fait passer, aux yeux d’amateurs de sensations fortes, pour des autistes du vin. Pour moi, au contraire, ils parlent bas, mais d’une voix assurée, confiante mais pas arrogante. Méfions-nous des idées reçues, toujours.


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Petit, c’est magnifique !

Oui, « small is beautiful ! » Et si je reprends ainsi le slogan utilisé un temps par l’appellation Les Baux de Provence, c’est pour me venger de l’excellent et gentiment polémiste papier de l’ami David avec lequel, soit dit en passant, je suis de moins en moins en phase… du moins jusqu’à ce qu’il m’invite à boire une bonne « petite » pinte de London ale ou quelque chose du même acabit. Car si lui trouve amusant de brocarder tout ce qui est petit – petit blanc, petit canon, petit côtes ou petit beaujolpif, tout est petit dans notre vie (clin d’œil à Jacques Dutronc, dans son « Mini, mini, mini » ! ) -, je tiens à lui montrer de quoi les petits sont capables… du moins les petits contenants. Tu veux une battle David ? Eh bien tu l’auras…

Photo©MichelSmith

L’autre jour, au moment où mes invités étaient sur le point de partir, je leur ai lancé avec mon air de petite bite habituel à qui on ne la fait plus : « Hep les gars ! On va s’faire un p’tit SGN en guise d’adieu ! » Et de sortir de ma (petite) cachette secrète le (petit) flacon qui n’attendait que ce (petit) moment, la Cuvée d’Or Pinot Gris Altenbourg 2008, format 37,5 cl, grandissime (petit) cadeau de mes (pas si petites au demeurant…) amies Faller  vigneronnes de leur état dans le petit bourg de Kaysersberg, non loin de Colmar, un domaine à qui tout amateur de vin digne de ce nom se devrait de payer une (petite) visite un de ces jours, domaine sur lequel je me suis déjà épanché ici. S’en suivit une (petite) dégustation sur le bord de la table déjà bien encombrée il est vrai des restes de nos agapes. Nous étions quatre, ce qui faisait à peine 10 cl pour chacun, un vrai p’tit coup pour ainsi dire. Bien sûr, le (petit) contenant n’a pas fait un pli.

Ne me demandez pas de décrire ou de raconter l’indescriptible : il y a des moments où je n’y arrive pas. Car cela reviendrait à compter les marches qui conduisent droit au paradis pour ceux qui y croient encore et qui s’imaginent avoir encore une chance d’y accéder parce qu’ils vont à la messe tous les dimanches. Ce vin unique en son genre, hors dimension et si captivant, ne requiert aucun commentaire superflu. Une toute petite expérience qui, n’en déplaise à David, fut grandiose. Une sucrerie, un délice, un peu trop riche pour certains ignorants (un copain que j’ai vite fusillé du regard…), une délicatesse titrant 10,5°, un dessert à lui tout seul laissant en bouche un souvenir tel qu’il vous interdit de vous laver les dents avant d’aller vous coucher.

Je sais, je sais… Vous allez me rétorquer que le prix d’une telle (petite) douceur frise l’indécence, etc. Fermez vos gueules bandes d’ignares ! Parlez-moi plutôt des vins de Crimée, au moins ça c’est de l’actu ! Bien sûr qu’un tel vin n’a pas de prix. D’ailleurs, je n’ai aucune idée de son prix et je n’ai nul besoin de le savoir. Il est hors concours, hors normes et probablement hors de prix, mais qu’est-ce que ça peut faire puisque nous l’avons englouti dans notre estomac qui l’a ensuite promptement communiqué à notre cerveau dans ce petit échange d’informations dont il est coutumier. Y’en a qui disent « plus c’est petit et plus c’est mignon, plus c’est grand et plus c’est con ». Moi je dis que les petits plaisirs du vin provoquent parfois les sensations les plus fortes. Je suis sûr par ailleurs que David pourrait en dire autant … Quant à Goliath

Michel Smith


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Ultime Garnacha sur les hauts de Méntrida

Tu aimes ou tu n’aimes pas le vin espagnol, pas grave, ici on est en dehors des normes, des standards, des a priori, tu seras surpris et tu diras "ouais, super" ! Ou au contraire, tu te demanderas ce que tu bois et tu détesteras. C’est ça le vin, un liquide qui ne laisse pas indifférent et qui fait appel à nos sens et à notre culture (en principe).

Ubicación

Là, au beau milieu de l’Espagne, entre Tolède et Madrid, la DO Méntrida repousse les limites de l’implantation du Grenache. Accroché au flanc de la Sierra de Gredos, les vignes des Jiménez-Landi regardent de haut la Tage couler au loin.

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D.O._Mentrida

Une histoire de famille

Les vieux ceps témoignent de l’attachement de la famille à ces terres arides, le vin de Grenache a toujours empli leur cave. Un travail difficile qui les conduit petit à petit abandonner les pentes ingrates du piémont de la Sierra de Gredos pour ne garder là qu’une maison de vacances. En 2004, José et Daniel, qui sont cousins, décident réhabiliter les vieilles parcelles. D’oublier qu’il faut leur en donner beaucoup pour recevoir en retour à peine de quoi faire quelques bouteilles. De montrer qu’au sein de la DO Méntrida, on peut friser l’excellence (bien que cette DO, qui s’étend sur 9.000 ha, soit  alors vouée au vrac, pour l’essentiel). Quête, esprit, quelques années peuvent nuancer les choses. Daniel a pris son envol et recherche les Grenaches les plus extrêmes de la région tandis que José assure le devenir la propriété familiale.

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Toujours plus haut

Les pas de Daniel l’on conduit à El Réal de San Vicente dans la Valle del Tiétar. Là, quelques arpents de Grenache montent de 700 à 1.000 mètres. Les jus qui en coulent sont certes assez clairs mais sans manquer de force, ni de caractère, la couleur comme l’habit ne font ni le moine ni le vin. L’altitude apporte aussi cette agréable fraîcheur qui soutient le fruit et redessine le Grenache en une épure aux allures de Nebbiolo. Daniel nous en persuade : «les Grenaches d’altitude de le Sierra de Gredos donnent des vins plus élégants, plus fins, peut-être les plus grands du monde…». Le sol fait de sable de décomposition granitique apporte aussi son quota d’élégance.     

jimenezlandiVinya El fin del mundo 

Las UVAS de la IRA 2012 Vino de Pueblo DO Méntrida

Ces raisins-là ne nous mettent pas en colère, mais nous charment par la délicatesse de leur robe. Le vin arbore une teinte claire qui oscille entre le vermillon et le rubis. Le nez évoque les griottes confites légèrement fumée et nuancées d’un trait de réglisse, d’un soupçon de gentiane et d’une pincée de poivre. En bouche, la soie délicate des tanins déroule  son fruité recherché sur le tapis des papilles. Ces dernières attentives palpent avec délectation la chair offerte, subtilité de fruits rouges, succession de groseille, de framboise et de fraise qui s’ajoute à la cerise. Les épices relèvent les velléités fruitées et allongent à n’en plus finir l’exercice savoureux. La fraîcheur, elle aussi épurée, soutient avec doigté la structure aérienne de ce vin d’altitude. 

las-uvas-de-la-ira-2012-daniel-jimenez-landi 

La vendange n’est pas éraflée et macère sans levurage. L’élevage de 10 mois se fait en différents contenants usagés qui vont de la barrique aux foudres de 2.000 et 3.000 litres en passant par le demi-muid. La conduite viticole se fait en biodynamie, on s’en doutait.

Un vin surprenant qui tourne les regards vers cette appellation peu connue. Quand il coule dans le verre, on se demande ce qu’on nous sert. Peu de couleur, pas vraiment expressif au nez, puis en bouche, la révélation.  ¡Revelación de un vino de carácter!

 jimenez landiVinya El Reventón

http://jimenezlandi.com

On le trouve un peu partout en Europe, même à Bordeaux, le site indique les distributeurs…

Ciao

do_mentrida

Marco

 

 

 


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Un sacré vin de garde!

Dans le monde du vin, c’est un peu comme dans l’automobile, il y a les Rolls ( on en parle, mais on ne les conduit jamais), il y a les Italiennes de petite série, finies à la main, superbes, racées, mais pas toujours très fiables côté mécanique, et puis il y a les voitures du peuple. Sans oublier les 4×4. Et dans cette dernière catégorie, je distinguerai encore les SUV conçus pour la ville, pour frimer en conduisant le petit à l’école, et qui ne franchiront jamais d’autre obstacle que le trottoir du lycée, et puis les vrais tout-terrains – la vieille Land Rover de Daktari, pour ceux qui se rappellent encore du bon docteur et du lion Clarence.

Evidemment, on ne traite pas sa Lamborghini comme son Land Rover. Quand je lis, dans la littérature spécialisée, tous les soins dont on conseille d’entourer le stockage et la dégustation des vins de prix, je me dis que le vin est un produit relativement fragile, et digne de respect. Peut-être même que ce respect contribue au plaisir, comme l’attente profite à l’amour. Je veux dire: un vin que l’on entoure de précaution est certainement dégusté avec plus de précision; sans tomber dans un rite digne de la cérémonie du thé, veiller à la bonne température du vin lors de son stockage, et pour son service à table,lui  choisir un bon verre, l’aérer, le humer, le faire tourner dans le verre, lui laisser le temps de se faire à votre palais (ou l’inverse), voila certainement autant de gages de succès.

Sauf que ce n’est pas toujours possible.

La preuve par le bar

Il y a quelques années, j’ai acheté un bar en teck, pour mettre sur ma terrasse. Les conditions sont malheureusement rarement propices à son utilisation quand je suis là, aussi a-t-il été longtemps remisé dans mon garage, avant qu’un jour, l’année dernière, je ne décide de le sortir. Il n’a pas plus servi pour autant.La semaine dernière, ma fille, qui organisait un anniversaire à une trentaine de kilomètres  de la maison, m’a emprunté le bar. Et puis, elle l’a rapporté chez moi. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, au fond du bar, bien rangé dans une des niches prévues à cet effet, une bouteille de vin. Une bouteille de vin rouge que j’avais mis là il y a quatre ans, quand j’ai acheté le bar, juste pour essayer les rangements. Et que j’ai oublié pendant quatre ans.

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L’étiquette plissée vous indique à elle seule les conditions sévères auxquelles ce vin a été exposé… (photo © H. Lalau)

Toutes ces années, ce vin aura donc connu le température (assez fluctuante) de mon garage, et les odeurs de lessive de ma laverie. Puis les gros écarts de température de ma terrasse – soleil l’été, gel l’hiver, sécheresse, humidité. Inutile de vous dire qu’en ouvrant la bouteille (un 2009), j’avais plus que des craintes. Alors j’ai déployé un luxe de précautions pour la dégustation; oui, j’ai aéré le vin, oui, je l’ai un peu rafraîchi. Oui, j’ai sorti mes plus beaux verres. J’étais prêt, bien sûr, à faire preuve de beaucoup d’indulgence. Je m’attendais à une oxydation d’autant moins ménagée que je n’avais pas ménagé le vin. Et bien, rien de tout ça.

Couleur d’encre, nez très dense, qui s’ouvre sur la violette et les fruits noirs, bouche puissante, solaire, mais suave, des tannins lisses, pas mal d’épices, une belle longueur, j’avais affaire à un "beau bébé", certes, pas du genre petit marquis en dentelles, mais un beau vin tout de même, dans un style méditerranéen. Et prêt à boire.

En résumé, malgré des conditions pour le moins défavorables, mon 4×4 du jaja s’en était tiré avec les honneurs. Il s’était joué de toutes les ornières.

Mais quel était ce vin? Un Jumilla, Olivares Altos de la Hoya 2009.

Si vous n’avez jamais entendu parlé de cette appellation, un petit aide mémoire. Jumilla se trouve à cheval sur les provinces de Murcia et d’Albecete, au Sud -Est de l’Espagne, donc, mais déjà un peu dans l’intérieur. C’est le royaume du Monastrell, un cépage que l’on rapproche souvent du Mourvèdre, mais mon ami Marc conteste ce rapprochement, sur la base de caractéristiques assez différentes dans le cycle de maturation de la vigne. Je ne trancherai pas ce noeud gordien, je  botterai en touche en disant qu’il pourrait s’agir de cousins, ou bien de deux variantes qui se sont adaptées à des environnements différents (très sec, pour Jumilla), surtout en termes d’altitude. Le domaine d’où est issu cet Altos de la Hoya, comme son nom l’indique, culmine à 800 m. A titre de comparaison, c’est deux fois plus que la majorité des vignes de Savoie. En résumé: étés caniculaires, hivers froids. Peu de précipitations.

L’appellation a un autre originalité: elle a été épargnée par le phylloxéra jusque dans les années 1990.

On n’a jamais trop compris pourquoi – son isolement, peut-être. Le puceron l’a tout de même finalement envahi, et le vignoble a été progressivement replanté. Il reste cependant bon nombre de vignes franc de pied. Dont le monastrell.

Est-ce la résistance de ces vieux ceps qui explique la résistance du vin aux mauvais traitements que je lui ai (involontairement) infligés? Je ne peux pas le prouver, mais je ne peux pas l’exclure. C’est peut-être une question de plyphénols. D’alcool. Ou bien c’est juste une question de chance!

Alors je ne vous conseille vraiment pas de faire comme moi. En matière de conservation et de dégustation du vin, il vaut toujours mieux en faire trop que pas assez.

Mais quand même, à l’heure où les vins classés se vendent à des prix indécents pour le commun des mortels (OK, je rabâche), et alors qu’on prétend toujours (à tort, je pense) que le potentiel de vieillissement est la marque du grand vin (ce qui est injuste pour les grands vins jeunes), je trouve qu’on devrait inventer un nouveau classement pour les vins solides, les vins "heavy duty", les vins qui ne craignent ni le froid ni le chaud, ni les bêtises de leurs propriétaires. Et pas forcément chers. Je propose la mention Cru Couillu.

Hervé "Jumilla" Lalau


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Vin de Champagne et image de marque : le cas Piper Heidsieck

Il y a beaucoup de choses qui me semblent admirables chez ces gammes de vins qu’on appelle, souvent sans trop savoir ce que ce terme signifie, les "grandes marques" de champagne. La pérennité de leurs images et de leur qualité sur le long terme, sachant que les deux sont à peu près indissociables car une image positive ne peut être durable sans qualité du produit, représentent quelque chose d’assez rare, sinon unique, dans le monde du vin Et cela reste vrai aujourd’hui même si on peut critiquer quelques excès de mauvais goût, du à un marketing de pacotille qui sévit bien trop en Champagne. La marque Piper Heidsieck est un cas intéressant à cet égard. Une marque dont les origines remontent au 18ème siècle offre des garanties de longévité, mais cette marque a plutôt une image jeune. Depuis quelques années, j’ai souvent été surpris de voir émerger ses vins en très bonne place lors de dégustations à l’aveugle que j’ai pratiqué pour diverses revues spécialisés, et cela dans un univers concurrentiel plutôt performant. Et je constate aussi que cette marque est très plébiscitée par certains des plus importants concours internationaux.

Mais je perçois aussi un écart entre l’image que je reçois de cette marque, plutôt fait de strass et de "bling-bling" (deux choses proches et qui ne sont guère chères à mon coeur), et la qualité croissante que je constate dans ses vins. J’ai voulu savoir, en rendant visite récemment à cette maison de Champagne, comment fait-on pour reconstruire l’image d’une marque de Champagne qui a été un peu trop balloté par le biais de propriétaires successives qui l’ont assujetti à des stratégies variables  depuis quelques années. Derrière les marques, il y a des hommes et des femmes, et on l’oublie trop souvent. Piper et Charles Heidsieck appartiennent aujourd’hui à la famille Descours.  Cette structure récente, qui ne dépend pas pour l’essentiel de ses revenus de marques de spiritueux, risque d’avoir une plus grande sensibilité au vin que les propriétaires précédentes. C’est clairement démontré par la direction de Cécile Bonnefond, et qui souhaite distinguer l’identité de ses deux marques de champagne qui partagent le même patronyme. Comment faire alors ?

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Régis Camus, chef de cave chez Piper Heidsieck (photo David Cobbold)

Charles Heidsieck a un rôle de marque de niche, plutôt prestigieux, avec des vins aux saveurs intenses et puissants, mais une distribution qui ne la rend pas accessible partout. Cette marque ne vend qu’un dixième du volume de son voisin d’écurie, Piper, qui se veut bien plus accessible, plus léger en style. Mais les deux se fondent sur une politique d’approvisionnement  innovante, mis en place par le regretté Daniel Thibaut et brillamment prolongée par son successeur Régis Camus. Et c’est Camus qui est maintenant responsable de la marque Piper, tandis que son collègue Thierry Roset officie comme chef de caves chez Charles. Identités distinctes sur des bases d’approvisionnement et des schémas techniques partagés. Mais comment faire le choix des vins de base qui vont se trouver plutôt chez l’une ou l’autres marque ? Affaire de style, liée aussi à des durées de vieillissement très différentes, car les vins de Piper, même s’ils restent en cave plus longtemps que la moyenne en Champagne, sont d’un style plus vif que ceux de Charles. L’assemblage d’un vin de Champagne est un art qui requiert finesse et vision à moyen terme.

Tout cela c’est de la belle théorie, mais comment sont les vins ? Avant de tester la gamme Piper Heidsieck,  j’ai pu déguster une quinzaine de vins tranquilles, issus essentiellement des millésimes 2013 et 2012, avec quelques vins de 2009, 2007, 1998 et 1998.  Camus utilise une centaine de crus pour faire ses assemblages, avec des sources qui couvrent toute l’aire de la Champagne.  Vu que ces vins seront assemblés, puis soumis à une deuxième fermentation, il est inutile de les décrire en détail. Mais il faut souligner que le millésime 2013 a produit de beaux résultats, avec des différences de styles bien marquées entre les différents crus et cépages : choses qui aideront le chef de cave en élargissant la palette des ses couleurs. Les vieillissement des vins de réserve de qualité constitue une arme aussi importante dans l’arsenal du chef de cave. Il est frappant de constater d’ailleurs que c’est souvent cet outil qui creuse l’écart avec la plupart des marques de vignerons indépendants qui ne possèdent ni la large base d’approvisionnement, ne la capacité de stockage des grandes marques. Et cette différence se fait sentir dans les vins finis surtout à la suite d’années de faible récolte. Chez Piper Heidsieck, les vins de réserve de 2009 ou même au delà conservent encore pleine de qualités et pourront constituer le poivre et le sel dans des assemblages futurs.

La gamme actuelle

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Piper Heidsieck brut non-millésimé

Porte-drapeau de la marque, dans l’esprit de Regis Camus ce vin ne doit jamais se trouver dépouillé pour faire un millésime, par exemple. Constance de style et de qualité sont les maîtres mots. Je l’ai trouvé savoureux, raffiné et assez long. Le nez a cette touche d’épices qui relève la suite par anticipation. Environ 15% de vin de réserve lui donnent ce qu’il faut ampleur, sans lui faire perdre sa vivacité qui est acquis sans l’artifice qui consiste à bloquer les "malos".

Piper Heidsieck brut non-millésimé, cuvée l’Essentiel

Cette variante sur la cuvée brut, réservé aux cavistes et restaurants, m’a beaucoup plu. La palette de ses approvisionnements et plus limitée, mais le résultat est un vin ayant une grande finesse de texture, une vivacité parfaitement intégrée mais plus présente, et une très belle longueur. Un vin splendide et cristallin.

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Piper Heidsieck Millésime 2006

J’avoue une petite déception face à ce vin. Certainement il faudrait de déguster avec quelques années de cave de plus. Sa pointe d’amertume en finale n’est pas déplaisante, et il est assez ample, mais je l’ai trouvé un peu fermé.

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Piper Heidsieck Rare 2002

Il s’agit du 8ème millésime sorti de cette cuvée haut de gamme, dont je n’aime pas trop l’habillage bling-bling. Mais le vin est superbe, toute la qualité de ce grand millésime mis en avant dans un ensemble dense et rond, très long, doucement épicé et à la finale de fruits secs. Un bonheur de champagne.

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Piper Heidsieck Rose Sauvage

Le parti-pris de ce rosé très coloré va à l’encontre de cette mode stupide des rosés pâlichons qu’on a du mal à distinguer de vins blancs. La robe accentuée va avec des notes évoluées au nez, mais ce vin est aussi précis en bouche que les autres cuvées de la marque. Je souhaiterais qu’on ose aussi un dosage plus appuyé (je sais qu’une telle démarche n’est pas à la mode non plus, bien au contraire), pour renforcer son caractère fruité qui est d’une belle nature, et, par là, le rend plus ample et plus riche, au diapason de sa couleur profonde.

Dans l’ensemble, une gamme très impressionnante de finesse et de fraîcheur, hautement recommandable. Elle est sous-tendu par un travail de fond, mené dans la discrétion par les responsables, et qui commence à porter des résultats très probants.

David Cobbold

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