Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Résister à la GD et promouvoir le vin avec intelligence et humour

Nous constatons tous l’effrayante domination de la dite "Grande Distribution" (alias temples déshumanisés de la consommation) dans le domaine du vin. 70% ou 80% en France probablement et pareil en Grande Bretagne. Seule l’Italie semble échapper à cette tendance à la concentration, grâce à la fois à l’absence de centralisation de ce pays et au dynamisme des enotecas. Je rajouterai aussi que les producteurs de vin en Italie sont plus intelligents, commercialement, que la plupart de leurs homologues français en ne pratiquant pas la vente aux particuliers au même prix que la vente aux cavistes !

Alors comment survivent les cavistes en France ? Pas si mal, à en croire la dynamique Fédération Nationale des Cavistes Indépendants. Le seul problème de ce réseau informel dont les magasins sont souvent tenus par des vrais passionnés est une absence de formation structurée de leur personnel, ou chacun y va un peu de ses idées et préjugés, quitte parfois à raconter un peu n’importe quoi aux clients.

Parmi les petites chaînes qualitatives de cavistes, je suis frappé depuis un moment par le dynamisme et intelligence de l’enseigne Repaire de Bacchus. Ma récente dégustation des vins que cette chaîne va proposer pour les Foires aux Vins m’a convaincu de la qualité et de l’originalité de leur sélection. Oh, ce ne sont pas les prix "ras des paquerettes" souvent pratiqués par la GD. Non, ils ont d’autres arguments : des vins de caractère, parfaitement faits, souvent originaux, parfois venus d’ailleurs,  et en tout cas très bien choisis. Mais, en dégustant ces vins-là dont je vous parlerai peut-être en septembre, mon œil fut attiré par une série singulière de photos accrochées aux murs de la petite salle.

Il s’agit d’une quarantaine de producteurs, essentiellement français, qui fournissent le Repaire de Bacchus et qui ont tous accepté de de faire prendre en photo comme pour une garde à vue. Certains sont criants de vérité et je me suis amusé à identifier le voleur de scooters (Alphonse Mellot) le tueur en série (Pierre Lurton) le chef de clan sicilien (Jean-Pierre Perrin), l’escroc récidiviste (Bruno Lafon), le voleur à main armée (Charles Hours), ou bien la tueuse politique (Carole Bouquet), et ainsi de suite….jugez par vous-même !

 

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P15_Charles Hours_Photo_96x39P02_Carole Bouquet_Photo_96x39

 

Je trouve cette série de photos, en noir en blanc comme il se doit, formidable, autant que l’esprit de cette opération promotionnelle qui met un visage derrière les étiquettes avec beaucoup d’humour et une belle idée fédératrice.

Il y en a plein d’autres dont, bien entendu, notre Gégé national, plus vrai que nature en gangster effrayant. Mais aussi des choses plus surprenantes et à contre-emploi, comme Hubert de Billy (Champagne Pol Roger) dont le motif  de garde à vue, précisé ainsi dans la petite brochure qui recense tout ce beau monde : "collabore étroitement avec les Anglais en étant le Champagne le plus prisé sur cette petite île au nord de Calais. Garde à Vue !"

Chapeau bas aux concepteurs de cette très jolie opération promotionnelle, ainsi à tous les producteurs que se sont prêtés à l’exercice de style.

 David Cobbold

 


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Niveau déprime zéro ? L’espoir renait à La Vitarèle

Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont fous, ils sont amoureux… Je pense à tout cela en faisant le tri de mes dernières photos prises lors de la Circulade des Terrasses du Larzac, un article paru ici même qui n’a – hélas ! – intéressé que peu de personnes. Oh, ce n’est pas que je m’attendais à un max de commentaires, mais c’est qu’en vous offrant quelques images de gueules souriantes – même déguisées d’un polo publicitaire et d’un chapeau made in China vaguement « paysannisé » -, je pensais naïvement, mes bien chers frères, que vous alliez bondir, sauter sur l’occasion et stigmatiser le bel embonpoint vigneron, l’optimisme  à toute épreuve que tentait de véhiculer ces photos.

En cuisine, ce sont des chefs ! Photo©MichelSmith

En cuisine, ce sont des chefs ! Photo©MichelSmith

Allez, j’enfonce le clou. Ils ne sont pas beaux mes vignerons du soleil ? Vous ne trouvez pas qu’ils nous donnent une leçon de vie et d’espoirs ? Moi qui traverse une période de déprime totale au point où même le vin ne réussit plus à me déclencher une risette, tandis que je me pose des questions essentielles sur le meilleur suicide possible (noyade dans une cuve de Pétrus ordinaire ou allongement sur la voie du TGV Est à la hauteur des vignes champenoises ?), lorsque que je vois ces visages réjouissants, je me liquéfie dans le bonheur et je retrouve la pêche instantanément. En même temps la vigne explose, elle est lumineuse, et si prometteuse. Tant que ces petits gars seront là pour y croire, elle se portera bien et la vie avec. Plus question de sinistrose aigüe.

Borie La Vitarèle, vu d'en face... Photo©MichelSmith

Borie La Vitarèle, vue d’en face… Photo©MichelSmith

Et s’il y a un domaine en particulier qui nous refile la pêche à moi et à d’autres aficionados, c’est bien, du côté de Causses-et-Veyran, celui de Borie La Vitarèle. C’est simple, la minute où vous débarquez dans l’univers biodynamique de Cathy et Jean-François Izarn, vous entrez en une sorte de cure de revitalisation. Cuisine spontanée, des blagues qui fusent de partout, les bouchons qui sautent parmi les rires, les verres qui trinquent et la musique qui n’est pas loin, on peut fort bien, au bout de quelques heures de ce régime, se remettre à y croire et à aimer la vie. Regardez-les dans leur cuisine comme ils ont l’air heureux de nous rendre heureux…

Ces deux-là, je les connais depuis la fin des années 80. Ils m’ont tout de suite plu. Je les ai vu grandir avec sagesse et détermination, toujours dans l’enthousiasme et la curiosité. Et leurs vins n’ont jamais été en mesure de me décevoir hormis une ou deux cuvées où l’on sentait un léger tâtonnement avec le bois. Ils m’avaient invité l’autre jour, en compagnie de l’ami André Dominé, un journaliste allemand qui vit et travaille dans mon coin, à venir passer une journée chez eux, dans la douce simplicité de l’endroit, une demeure encaissée au beau milieu des vignes, bien à l’écart d’une petite route. Au programme : verticales, visites de vignes, discussions, repas et pauses cigares.

Un duo de choc ! Photo©MichelSmith

Un duo de choc ! Photo©MichelSmith

Comme il y avait aussi parmi nous Bernard Vidal, du Château de La Liquière déjà largement évoqué dans mon dernier Carignan Story , certaines cuvées de ce domaine de Faugères sur lequel je reviendrai un jour furent également dégustées en mode « verticale ». « Cistus » blanc, par exemple, avec ses beaux 2007 et 2011, mais aussi dans sa version rouge avec 9 millésimes à l’appui dont un surprenant 1995 précédé par un intense 2000 qui lui-même suivait un très élégant 2008. À l’apéritif, je me suis fourvoyé dans les bulles enthousiasmantes d’un Vin Mousseux brut 2011 très framboise, élaboré chez Delmas (Limoux) à partir de grenache noir et de mourvèdre. Un superbe vin de récréation dédié au gaz de schiste (!) et commercialisé autour de 7,50 € la bouteille départ cave.

Mais revenons à Borie La Vitarèle. Honneur à leur premier millésime en blanc, un Languedoc 2012 « Le Grand Mayol » (vermentino, clairette, bourboulenc et…chut !) tout en volume et longueur, charnu, frais, relevé par un zest d’écorce citronnée, une belle réussite à 13 € départ cave. Le petit rouge Coteaux de Murviel 2012, « La Cuvée des Cigales » (grenache/merlot en cuvaison courte pour 6,50 €) remplit son rôle de vin de copains, tandis qu’un premier Saint-Chinian 2012 « Les Terres Blanches » me ravit comme à son habitude pour sa souplesse, sa facilité, ses adorables petits tannins aux accents de garrigue, ses notes de cuir… Une parfaite signature du terroir argilo-calcaire de l’appellation pour une production de 45.000 bouteilles à 9 € départ.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Vient ensuite une verticale sur 8 millésimes du Saint-Chinian « Les Crès », un secteur de terrasses recouvertes de galets roulés sur Villafranchien. Pour ma part, j’ai relevé 6 coups de cœur dans cette cuvée très syrah/mourvèdre ! Équilibre, notes de poivre de Sichuan, une intensité de cassis encore très jeune, doté d’une finale impériale, le 2005 est à la fois sérieux et salivant en bouche. Un grand vin, tout comme le 2002, plus « mature » évidemment, bien que fortement marqué par le mourvèdre. Résultats, un nez tout en finesse, un soupçon de salinité en bouche où il se fait dense, ferme et vif, notes de mûre, tannins un poil plus secs (bois ?), finale généreuse et juteuse. 2001 se goûte sur un registre d’élégance, mais semble amorcer une descente en dépit d’une belle vivacité et d’une certaine complexité : poivre, de nouveau, puis sous-bois, gibier à plumes… 2000 est conforme au style de la cuvée avec, semble-t-il, une syrah qui s’impose : finesse au nez, délicatesse, violette, cassis en bouche et bonne persistance fruitée. 1997 est très ouvert au nez, généreux, frais avec des touches grillées de maquis brûlé par le soleil. Feuille de cassis en bouche, petits fruits rouges en gelée, le tout jusqu’en finale. Le vin est mûr, prêt à boire, tout comme le 1996 au nez fruits rouges et laurier, belles relances de fraîcheur en bouche, matière bien étale, sur toute sa longueur… 4.500 cols pour cette cuvée avec un élevage de demi-muids de 18 mois, 18,50 € la bouteille départ cave.

Ce que j’aime chez Jean-François, c’est l’intelligence qu’il dégage en gardant, par exemple, des exemplaires de la plupart de ses cuvées afin de constater, comme il a su le faire avec nous, comment elles se conduisent dans le temps. Cela vous semble normal, mais combien de vignerons en Languedoc et ailleurs gardent leurs vins à cet effet ? Ils vendent leur production en ignorant tout du goût du vin 5 ou 10 ans après ! Cette force que Jean-François a à ne pas céder au superficiel est devenue une marque de fabrique chez les Izarn. Artiste, photographe, cuisinier, peintre, patient adorateur du bonzaï, ce biterrois râblé et       « barbé » de trois jours, court sur ses pattes mais vif et rusé, devait être dans sa jeunesse un excellent ailié en jeu de rugby. Aussi à l’aise en ville qu’à la campagne et maniant l’humour comme personne, il a la sagesse de ne pas se perdre, d’aller à l’essentiel, de ne pas céder à la facilité ni au maquillage encore trop fréquent dans nos caves. La maturité l’intéresse, mais pas l’excès de maturité. Le sauvage et le vivant le passionnent mais il veut savoir où cela le conduit. En somme, c’est un rêveur pragmatique. Et voilà que j’en oublie Cathy, alors que ces deux-là semblent attachés l’un à l’autre depuis l’éternité. Ils ont démarré ensemble, avec un seul hectare en propriété, deux autres en location. « C’est comme ça que j’ai choppé le virus », résume Jean-François.

Au garde à vous devant ses vignes... Photo©MichelSmith

Au garde à vous devant ses vignes… Photo©MichelSmith

Il y a d’autres cuvées intéressantes chez Cathy et Jean-François, dont « Les Schistes », semblables à ceux de Faugères, à 350 m d’altitude, plantés de vieux grenaches, de syrah et de quelques pieds de carignan. Ne pas oublier « La Combe », une terre plus grasse (fond d’argile bleue) plantée en cabernet sauvignon et syrah donnant un IGP Coteaux de Murviel qui compte pas mal d’adeptes. Une autre cuvée aussi, « Midi Rouge », récent hommage (2009) aux luttes des anciens, syrah/carignan d’un côté pour les schistes, syrah/mourvèdre de l’autre pour les galets, le tout trié grain par grain, excepté pour une partie non éraflée, vinifié et élevé en demi-muids neufs sur lies fines, non filtré et non collé. Quand bien même cette gamme me paraît complète, je ne serais pas surpris de voir un nouveau vin apparaître dans les 5 années à venir. Curieux de bien des choses, Jean-François s’intéresse de près aux anciens cépages languedociens tels le rivayrenc ou le piquepoul noir. Il est même question de planter du carignan sur un coteau prédestiné, en compagnie de la nouvelle marotte, le mourvèdre. On ne s’étonne plus guère d’apprendre que Borie La Vitarèle fait partie du groupe « Méditerranée Soif Système » !

Michel Smith


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Henri de Saint-Victor, le bâtisseur de Pibarnon.

J’aurais pu me fendre la lecture du dernier opus de Jacques Dupont comme l’a si bien fait notre chum Jacques Berthomeau sur son blog et vous en faire part de mon côté, parcourir pour vous le mook de Gault & Millau qui vient tout juste de paraître, vous conter par le menu détail mes dernières et édifiantes dégustations en Languedoc (promis, ça viendra…), vous parler encore de ces hurluberlus d’anti mariage pour tous, de ces pompes et circonstances (pardon de «plurieliser» ainsi le titre) entourant le décès de Miss Maggie, du mauvais temps londonien qui déferle sur l’Hexagone (8° Dimanche dernier, à Perpignan, d’ordinaire une des villes les plus chaudes de France), évoquer mille et unes choses plus ou moins gaies. Mais je viens de perdre un ami, un de plus, et – je mesure mes mots – un très grand (dans les deux sens du terme, taille et talent) vigneron, un double animal, à la fois lion et éléphant comme me le rappelle si gentiment son fils, Éric, dans le petit mot qu’il m’a adressé il y a deux ou trois jours. Certes, je suis choqué, mais heureux aussi d’évoquer un Vigneron dont la vie aura été si bien remplie. Car, passé la cinquantaine, lorsqu’il a racheté Pibarnon pour une deuxième vie moins confortable que la première, Henri s’est présenté à mes yeux non pas comme le fondateur d’un domaine – il existait déjà -, mais comme un comte magicien et érudit capable à force de volonté et d’organisation de transformer un simple mas paysan, de le magnifier en un château digne de ce titre, d’en faire la plus audacieuse, la plus ambitieuse et la plus réussie des propriétés provençales de la fin du dernier millénaire. Franchement, avant de se lancer, Brad et Angelina auraient dû visiter le Château de Pibarnon, ne serait-ce que pour comprendre ce que c’est que de « bâtir » un vin.

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Surtout ne pas sombrer dans la vacuité d’un orbituary comme il peut en pleuvoir dans le Times de Londres, ne pas rédiger une nécrologie comme on dit si joliment dans le Monde ou le Figaro. Je crois vous avoir avoué par le passé que ce genre de chose ne rentre pas dans mes attributions, encore moins dans mes capacités. C’est un domaine dans lequel je suis encore plus novice et maladroit que d’habitude. Tant pis, je me lance ! À quoi bon se taire quand un personnage de haute valeur quitte ce bas-monde ? Ce géant de capitaine, ce baroudeur à la voix profonde mais si douce et si posée, Henri de Saint-Victor pour le nommer enfin, aristocrate comme on n’en fait plus, toujours attentif aux autres, toujours curieux, devenait encore plus volubile lorsqu’on abordait avec lui tout ce qui pouvait toucher le vin : de la plante à sa culture, du mourvèdre au carignan, des marnes bleues qui, ô miracle, tapissent les couches terreuses de son domaine, des travaux d’Hercule entrepris à grands frais pour mettre à jour son cirque de restanques, dos au mistral, des vinifications les plus simples aux plus sophistiquées, de la manière de filtrer ou pas, de décanter ou pas, il avait un côté touche-à-tout et jusqu’au-boutiste qui forçait l’admiration de ses interlocuteurs. Du Bourguignon il prenait le sens terrien ; du Bordelais, le sens de l’entrepreneur ; du Provençal il tenait sa joie de vivre. Tantôt il donnait l’impression de mener son navire tel un radeau sur une mer déchaînée, sans cesse à la recherche d’un cap, d’idées nouvelles, de perfectionnements plus ou moins discrets à apporter côté futailles, d’assemblages remis en question pour ce qui apparaissait au départ comme une broutille, tantôt il devenait ce corsaire espiègle et dissipé que grondait probablement son épouse, Catherine, sans qui cette histoire de Pibarnon n’aurait jamais pu voir le jour. Sacré Henri, tu m’en as laissé des doutes et des certitudes sur le vin !

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Il faut que je vous dise que ce sont ces deux personnages aujourd’hui disparus qui m’ont fait goûter mes premiers grands vins, connaître mes premiers vrais émois bachiques. Je crois qu’il m’est possible de dire sans emphase que, dans les années 80, alors que j’avais déjà à mon actif plusieurs verticales dans les grands crus Bordelais et quelques épreuves de descentes (sans corde de rappel) en caves Bourguignonnes, Catherine et Henri de Saint-Victor m’ont fait boire les vins qui m’ont le plus éveillés, le plus touchés de toute ma carrière, si tant est évidemment que l’on puisse parler de carrière. C’est en tout cas grâce à eux que je me suis laissé emporter par la fougue et la noblesse des vins du Sud que tout le beau monde du vin raillait pour cause de rusticité. Les discussions que nous avions laissaient de côté la basse polémique pour se diriger immanquablement vers les vins de Grèce, d’Italie, de Hongrie, du Portugal, d’Espagne ou d’ailleurs. Mais elles touchaient aussi parfois la sommellerie, le journalisme, la religion, la voile, la littérature, la chasse… autant de preuves d’un éclectisme sans limites.

Une lettre "témoignage" d'Henri sur le Carignan. Photo©MichelSmith

Une lettre "témoignage" d’Henri sur le Carignan. Photo©MichelSmith

Trèves de blablas, Henri, mon cher éléphant du Tchad, je ne sais que te dire au moment où, aussi déterminé qu’un chef de troupeau ayant traversé la savane, tu franchis allègrement le Rubicon de la vie. J’aurais aimé te le dire de vive voix, sans user de clichés, tout en glissant quelques rabasses dans tes poches. Ne le dis à personne, mais grâce à toi, il m’en reste encore une ou deux au congélateur, soigneusement enveloppées. Et j’y pense avec gourmandise en me souvenant de tes conseils sans cesse répétés : « Tu les brosseras avec délicatesse à l’aide d’une vieille brosse à dents en les passant sous l’eau tiède du robinet… ». Grâce à toi aussi, il me reste quelques flacons d’un vin toujours droit dans ses bottes, à l’élégance irréprochable et aux tannins si soyeux qu’ils en deviennent caressants. Je revois ces repas joyeux où nous refaisions le monde dans la salle à manger des plus bourgeoises où trônait un tableau de je ne sais plus quelle épique bataille navale. Et cette table immense pleine de ces bouteilles dégustées le matin même. De nouveau, je sens l’odeur de la truffe envahir la pièce au moment où le tableau de chasse arrivait dans les bras de Catherine. Parfaits ces perdreaux avec un 1987 encore trop jeune, mais sauvageon, épicé et truffé qu’il faudra attendre près de 10 ans… "Un peu cher quand même ?", faisait remarquer mon complice Christian Flacelière. Et moi de rétorquer :  "À 53 Francs, il a déjà l’allure d’un grand de Saint-Julien !" Tu te rends compte, je voulais que ton vin soit cher !

Je me souviens de ces blancs, des blancs d’essais, que tu nous faisais goûter tel un gamin exposant son premier train électrique : 1988 aux arômes de miel, abricot, raisin frais, gras et si long en bouche… Moitié clairette, moitié bourboulenc "avec d’anciens cépages personnels du Sud"… ajoutais-tu, énigmatique, en prévenant d’un clin d’oeil qu’il ne fallait pas le répéter. Je repense à ces rosés pour lesquels tu avais la délicate attention de les laisser « vieillir » un peu pour nous les servir "à point" sur des oursins ou sur des rougets : vins toujours fermes et vifs qu’il est, effectivement, préférable d’attendre 2 à 5 ans selon les cas…. Discret, tu notais tout sur un bout de papier glissé dans la poche de ta veste. Ainsi, tu savais ce qu’un de nos confrères, Alain Leygnier en l’occurrence, avait dégusté et aimé quelques jours avant notre passage. Pour toi, le vin apparaissait comme une cuisine spontanée, sans suivi particulier de recette (à priori), sans trop de technique (à priori aussi). Tout était simple à tes yeux et pourtant si mystérieux. « Saignée, pressurage, je module, en fonction du millésime… ». En réalité, tout était codifié dans ta tête. Pragmatique, tu savais où tu allais et tu ne te trompais pas. Il y avait un livre à écrire sur toi. Quand je pense que je me suis dégonflé…

L’art de la table, c’était vous deux, Catherine et Henri de Saint-Victor ! Des moments inoubliables, que dis-je, des fêtes à n’en plus finir. Un Pibarnon 1975, purée de cassis, riche mais tendre et tout en finesse, rescapé de l’époque où ce petit domaine, le plus haut de l’appellation, appartenant à un agriculteur Piémontais, collectionnait déjà les médailles d’or. Ce même vin qui t’a donné le coup de foudre fatal déclenchant l’acte d’achat. Et ce magnum de 1981, je crois, à moins que ce ne soit le 82. Boudiou, faudrait que je retrouve mes notes pour ne pas dire de conneries, mais il me semble bien t’entendre, Henri, nous dire que c’était cette bouteille-là qui t’avait persuadée d’aller plus loin dans ta démarche, de construire ici quelque chose de magistral, de durable, de mémorable.

Une attitude me surprend maintenant que tu entreprends une autre longue marche : tu laissais toujours le vin parler. Plus encore, c’est ce que tu attendais de lui lorsque tu soignais tes élevages : le bougre devait s’exprimer, arpenter fièrement les chemins cahoteux de la vie, décrire à lui seul le terroir qui l’avait vu naître, porter en lui je ne sais quel message d’éternité. Tu parlais de ton vin comme d’une personne très proche chargée d’une mission capitale à tes yeux, celle qui consiste à attendre patiemment dans la bouteille afin que, le moment venu, elle délivre son message de vie, de civilisation, de bonheur, d’émotion. Lorsque tu rencontrais un client, quelque soit le millésime, ton mot d’ordre était toujours : « Patience, attendez-le… ».

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Je ne vais pas aller plus loin. Cependant, il me vient une idée toute simple : choisir deux ou trois pigeons bien dodus, ceux du Lauraguais, par exemple, les farcir de truffes entières ou juste coupées en deux et les laisser fondre au four dans une cocotte en fonte avec un petit morceau de lard à peine rance, une feuille de laurier, une carotte et un navet (ou deux). Manger cela avec un ami (ou une) en ouvrant deux (ou trois) bouteilles de Pibarnon et en pensant très fort à ces bons moments passés ensemble. Tiens, je t’envoie cette marche triomphale pour t’accompagner un brin de route. Des trompettes et des voix pour le grand et noble vigneron que j’ai connu. Je sais, c’est un peu pompeux tout cela, mais je n’ai rien trouvé de mieux. Et pardon si au passage tu tombes sur de la pub : je n’ai pu – ni su – manipuler le tube électronique par lequel Verdi passe désormais le plus clair de son temps. Une chose est sûre mon vieux et brave pachiderme, cela n’arrivera jamais avec ton Pibarnon !

Michel

PS – Éric, je t’embrasse.

Tenez, je crois qu’il aurait aimé, alors j’ajoute ceci : un peu de Pavarotti


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Amy Lillard, une Américaine à Saint-Quentin-La-Poterie

Côtes du Rhône néo vignerons 012

Du Colorado à St Quentin la Poterie…

Souvent croisée dans les allées des salons, à l’une ou l’autre dégustation ou lors d’un déjeuner vigneron, Amy nous a toujours charmés par sa bonne humeur, son entrain. De temps à autre, le sourire aux lèvres, elle nous présentait son vin sur un coin de table, juste comme ça, pour le plaisir de partager, sans demander plus. Je m’étais promis un jour d’aller jusqu’à Saint-Quentin-La-Poterie, un gros patelin au Nord d’Uzès, au Domaine La Gramière.

Côtes du Rhône néo vignerons 009

Dégustation dans la cuisine

Le rituel, du moins le mien et quand le temps le permet, c’est d’aller marcher dans les vignes, puis de passer rapidement dans la cave, histoire de déguster quelques vins en devenir, puis de terminer par la dégustation des vins en bouteille. Chez Amy, ce fut l’inverse. Table de cuisine, tire-bouchons, crachoir et les 2 cuvées, pour ce premier rendez-vous. Le vignoble qui fait moins de cinq hectares se trouve à Castillon du Gard, à quelques kilomètres. Ce n’est guère pratique et Amy songe à déménager.

La Gramière 2010 Vin de Table étiquette verte

Les vignes poussent dans l’aire d’appellation Côtes du Rhône, mais le millésime 2006, le deuxième d’Amy, fut refusé pour cause d’acescence… et s’est malgré tout très bien vendu… Depuis, notre blonde Américaine, très attachée aux Côtes du Rhône, aimerait réécrire l’appellation sur l’étiquette, mais elle s’est fait connaître sans. Que faire?

Cet amour est né aux States, durant son passage chez Kermit-Lynch: «J’ai travaillé pendant trois pour Kermit, je connaissais les appellations et je voulais avoir des vignes en Côtes du Rhône. Aujourd’hui, j’y suis et le domaine produit 10.000 bouteilles en 2 cuvées, dont l’une, l’étiquette verte, représente 90%» explique Amy.

Grenat améthyste, ce 2010 évoque la prunelle et le pruneau, les cerises confites et les arbouses au sirop, relevé d’épices, curcuma, cumin et réglisse. La bouche certes croquante offre une suavité inattendue, dans laquelle se love fruits et condiments en arabesques subtiles. Le caractère capiteux apporte un regain de fraîcheur.

«Je n’aime pas trop travailler le vin, pour moi, c’est le reflet de l’année. Il y a une grande différence d’une année à l’autre, comme entre 2010 et 2009, les peaux étaient plus épaisses. 2011 a été difficile, en 2012, le Grenache a demandé du temps pour enfin mûrir, alors que les Syrah sont magnifiques.» confie Amy.

De suave à droit

Et à l’opposé de la typologie rhodanienne qui voit ses 2009 bien arrondis et ses 2010 frais et pointus.

La Gramière 2009 Vin de Table étiquette verte

Grenat sombre, nez d’épices, de confiture de myrtille et de cassis. Les tanins à l’accent rustique donnent un relief enlevé à la structure. Le minéral bien palpable apporte une fraîcheur particulière, presque austère. C’est la longueur qui informe les papilles sur la richesse fruitée pour l’instant cadenassée.

On le boira cet hiver, il fera merveille avec les plats un peu gras.

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La Gramière 2009 étiquette rouge

La différence ? Un max de Syrah et seulement 5% de Grenache, un élevage en barriques pour la moitié. Les tanins sont costauds, mais vraiment juteux, un jus floral à la texture encore ligneuse. Un chouïa de vanille, mais une fraîcheur éclatante. Équilibré, il lui manque encore l’harmonie.

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La cave est minuscule, pas facile d’y vinifier. Peut-être la plus petite jamais visitée, une autre raison pour envisager un déménagement.

Dans les vignes

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Après une demi-heure de voiture, voilà enfin les vignes, des Grenaches en gobelet plantés en 1965, ils font 80% de la cuvée et se conduisent en mode biologique. Les Syrah ont 20 ans de moins et Amy aime les jeter en grappes dans la cuve où fermentent les Grenache. Le sol, fait de lause et de sable, s’incline légèrement. Plus loin un peu d’argile apparaît. L’herbe un peu folle accroche nos pantalons. Les parcelles sont dispersées. Il est agréable de s’y promener.

L’histoire du camion

Côtes du Rhône néo vignerons 017

«J’ai besoin de projets, d’avancer. Le concept Gourmet Food Truck aux USA ou Le Camion qui Fume à Paris, qui proposent une cuisine haut de gamme m’a donné des idées. Je me suis dit que ce serait sympa d’avoir un camion. J’en ai acheté un et l’an dernier, on a fait des dégustations nocturnes. Cette année, on ira dans les vignes. Cela change les amateurs qui veulent aller ailleurs qu’au restaurant. J’y présente mon vin, mais je compte bien y inviter d’autres vignerons» raconte Amy.

www.forgeorges.fr

Un joli projet qui autour de quelques délicieuses agapes offre une dégustation de vins in situ. La vieille bétaillère, le tube, comme dit Louis Roman, s’est transformée en little wine and food truck.

Côtes du Rhône néo vignerons 038

www.lagramiere.com

a.lillard@wanadoo.fr

Ciao

Marc

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