Les 5 du Vin

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Plaisirs simples et, parfois, une touche de luxe

Très honnêtement, j’ai autant de plaisir avec des choses simples qu’avec des produits souvent qualifiés dans la catégorie « luxe ». Mais que veut dire ce mot bizarre ? Je crois qu’il ne s’agit pas simplement l’aspect factice et « bling-bling » du luxe qui envahit de plus en plus la plupart des médias, comme des boutiques des centres villes. Pour moi, ce sont surtout des choses peu accessibles, soit par leur prix (si possible lié à leur qualité), soit par leur rareté, soit par la difficulté d’en jouir aussi souvent qu’on le souhaiterait. Le temps, par exemple, est une denrée qui, pour des individus très (trop ?) pris par l’intensité du quotidien peut sembler relever du luxe.

Si j’applique cette définition au monde du vin, je suis amené à inclure dans la catégorie « luxe » des vins rares, mais pas nécessairement très chers, des vins d’ailleurs auxquels je n’ai pas facilement accès en France, et aussi, bien entendu, des flacons très prisés par des amateurs fortunés et dont les prix se sont envolés dans le stratosphère. Ce qui est la cas maintenant pour à peu près tous les vins de Bourgogne hors les régions maconnaise et chablisienne. Ensuite il faut déterminer, chacun en fonction de ses moyens, ce qui est inaccessible (ou pas « raisonnable ») et ce qui l’est moins. Dans mon cas, je refuse de dépenser plus de 50 euros sur une bouteille de vin, sauf de très rares exceptions et dans un moment de folie ou de richesse très passagère. Et, en générale, je ne dépasse que très rarement la moitié de cette somme là. Je parle là d’un achat « vente à emporter », mais j’essaie aussi de m’en tenir là dans les restaurants, ce qui est une exercice difficile ! Mais, de temps en temps, je découvre un flacon ayant sommeillé dans ma cave, ou m’ayant été donné par quelqu’un d’aussi généreux qu’attentionné, et qui me procure un plaisir immense, à la hauteur (peut-être) de la valeur monétaire du flacon en question qui dépasse mes propres limites budgétaires.

IMG_6386Une belle étiquette qui a un peu soufferte dans ma cave, mais peu importe, la bouteille est vide. Oui, le shiraz australien peut être d’une finesse aussi remarquable qu’un très bon Côte Rôtie.

Ce fut les cas l’autre jour, en extrayant de ma cave une belle bouteille à partager avec des amis à la maison. Clonakilla est un domaine familiale situé au nord du capital d’Australie (Canberra, pour ceux qui cherchent). Ce n’est pas une zone viticole célèbre comme Coonawarra ou Barossa, mais John Kirk, qui est arrivé en Australie en 1968  d’Ireland après des études de biochimie en Angleterre, a décidé d’y acheter du terrain puis d’y planter de la vigne à partir de 1971. Dans cette zone appelé Murrumbateman, le climat est relativement frais et la viticulture fut d’abord un « hobby » pour John Kirk. Après avoir été rejoint par son fils Tim, cette activité s’est développé au point de devenir un des domaines de référence du pays, surtout pour son vin phare, un shiraz/viognier. Cette cuvée fut produite pour la première fois en 1992, inspiré par une dégustation faite par Tim chez Marcel Guigal. Pour ceux ou celles qui doute de la capacité de ce pays-continent à produire des vins ayant autant de finesse que d’intensité, ce vin devrait les convaincre pleinement. Ce Clonakilla Shiraz viognier 2001 que j’ai dégusté dans sa 13ème année était vibrant, raffiné, soyeux, fruité, complexe, long, équilibré et, finalement, assez exceptionnel pour m’émouvoir. Que demander de plus ? Une caisse dans ma cave, là, tout de suite ! Difficile pour moi car le prix de ce millésime (si on peut encore en trouver en Australie) dépasse les 100 euros. Un millésime récent peut peut-être se procurer pour un peu plus de 50 euros. Une folie drôlement tentante et merci à l’ami qui me l’a offert !

IMG_6400Scène du marché de samedi à Valence d’Agen : potirons, raisins et chataignes. Après on déjeune…

Maintenant revenons sur terre pour d’autres plaisirs simples et infiniment plus abordables. Ja passe une semaine en Gascogne afin de profiter de l’automne qui alterne les rayonnement des couleurs de feu avec le gris/brun humide et les brumes matinales. Après des courses au marché de samedi, quoi de mieux qu’un déjeuner dans la partie bistrot du restaurant l’Horloge, à Auvillar.

IMG_6397La façade du restaurant l’Horloge, à Auvillar (82). Havre de paix, de bonne nourriture, vin et musique. En été dehors sous les platanes, maintenant dedans

C’est mon restaurant préféré du secteur, et, autre cause essentiel à mon bon plaisir, la carte de vins est très bien choisie et les prix y sont abordables. A chaque visite je prends plaisir à laisser Jérome, le sommelier; me servir à l’aveugle des vins au verre issus de ses récentes découvertes. Voilà une autre forme de luxe, ne pas avoir à choisir ! Je me trompe plus souvent que je ne devrais sur leur origine, mais on s’en fout ! L’essentiel est dans le verre et pas dans le « savoir » qu’on mettra autour.

IMG_6388Les deux vins qui m’ont été servis au verre ce jour-là

Le blanc vient de Limoux mais ne bénéfice par de cette appellation. Peut-être contient-il trop de chenin, ou pas assez de chardonnay. J’ignore la raison, et ces règles absurdes des AOP je commence à m’en moquer et de m’en méfier, car cela ne conduit pas toujours vers une qualité accrue.  Le vin était parfait, droit, fin, gourmand, pleinement satisfaisant avec une soupe laiteuse (la crème était délayée comme il faut et pas épaisse) de chataîgnes, délicate et réchauffante. Je ne connaissais pas ce Domaine de Hautes Terres, mais il sait faire du bon vin. Idem pour le rouge, un Minervois ayant beaucoup de fraîcheur (merci la part de carignan) et juste ce qu’il fallait de fruit et de structure pour accompagner la lapin. La cuvée est parfaitement nommé et ces deux vins prouvent, une fois de plus, que le Languedoc évolue vers de plus en plus de finesse dans sa meilleur production.

Deux vins parfaits, pas chers, bien servis et le tout (repas pour deux avec trois verres de vin et un café) pour 50 euros. Ma limite pour l’achat d’une seule bouteille d’exception. La beauté des plaisirs (relativement) simples. Je ne vais pas si souvent au restaurant, mais j’aimerais bien que cela soit toujours comme cela !

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David


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Not bin there, but liked it!

Mes confrères d’In Vino Veritas et moi-même confessons une certaine réticence vis-à-vis des vins australiens.
Ce n’est pas faute d’en avoir dégustés, en 22 ans. Mais très peu ont été sélectionnés.

Trop d’extrait, trop d’alcool, trop de sucre… Les raisons sont variées et se combinent parfois. Peut-être ne déguste-t-on pas les bons? Peut-être ne nous envoie-t-on pas les bons? Peut-être n’importe-t-on pas les bons?

J’ai failli aller voir sur place, l’an dernier; mais ça ne s’est pas fait. Mon billet était payé. Je devais participer à un concours de vins à Sydney. J’avais même contacté Wine Australia pour pouvoir me joindre à leur programme de visites de caves pour professionnels – ils sont annoncés sur leur site. Trois emails plus tard, j’ai renoncé. Aucune réponse. Nothing. Nada. Et pourtant, oui, j’avais les bonnes adresses.

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Et maintenant, trouver Coonawarra…

Comme je ne me voyais pas me débrouiller tout seul à 30 heures de vol de mes bases, organiser mes déplacements moi-même dans un pays si vaste, j’ai jeté l’éponge.

Et puis, n’y voyez aucune prétention de ma part, aucun ego mal placé,  mais je vis des articles que je vends; j’essaie d’y traduire mes impressions, un peu de la passion que m’inspirent une région, un producteur, un vin. C’est une approche assez personnelle. Alors donner plus de quinze jours de mon temps, loin de ma famille, pour découvrir des vignerons qui s’en tapent (ou au moins, ceux qui les représentent), ce ne serait pas raisonnable.

Mais revenons aux vins. A toute règle, une exception, voici un Australien qui a plu à notre panel. Son terroir: la terra rossa de Coonawarra. Son producteur: le géant Penfolds.

Au cas où il s’en trouverait parmi vous pour regretter que je consacre quelques lignes à une maison de cette taille (ça s’est vu ici même pour des vins de Tariquet, par exemple), je réponds par avance: je commente ce que je trouve. Par ailleurs, plus on me dira que small is beautiful, et plus j’aurai envie de vérifier par l’absurde en dégustant des vins de coopératives et de négociants  – c’est mon côté iconoclaste, je suppose. Enfin, j’ai toujours trouvé qu’il y avait du mérite à produire en gros volume une bonne cuvée accessible au plus grand nombre – plus même, parfois, qu’atteindre l’excellence sur de toutes petites quantités que seuls quelques privilégiés auront la chance de boire.

Quelques éléments complémentaires glanés sur le web à propos du vin: Bin 128 existe depuis 1962. Belle année (c’est ma date de naissance)! Un petit changement en 1980, tout de même: depuis lors, il est élevé en barriques de chêne français.

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Bin here before (Photo (c) H. Lalau 2014)

Petit avertissement pour ceux qui découvriraient les vins australiens:  son nez n’est pas commun – il exhale un fort parfum d’eucalyptus (mais aucune trace de koala!). On peut ne pas aimer, mais si l’on passe outre, on découvre un très joli panorama. La brume forestière se lève sur une bouche fraîche, poivrée, des tannins suaves. Ce Bin 128 a de la présence, de la prestance, même. Il fait plus jeune que ses 5 ans. Mais il n’est pas envahissant.

La visite se termine sur une note fumée, un peu d’encens. Voilà un beau vin de gibier. 14% au compteur, mais il n’y paraît pas.

Bin surprised. Bin pleased.

Hervé Lalau

PS. A ceux qui pensent qu’il faut aller voir le vignoble et parler avec le vigneron pour comprendre le vin, ce billet paraîtra sans doute comme un non sens. Dans le contexte de la polémique Pérez-Bettane, qui fait rage à ce sujet, n’y voyez aucune provoc de ma part. Si j’avais dû visiter tous les domaines dont j’ai commenté les vins, j’aurais plus de miles sur les compagnies aériennes que George Clooney dans In the Air. Ce n’est pas le cas, et ma foi, je pense que je ne me débrouille pas si mal. Notez quand même que ce sont ces passages dans le vignoble, ces discussions avec les vignerons qui me font aimer ce métier. Pas très cohérent, le Lalau…


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Penfold’s, un (bon) géant d’Australie

Juste pour prévenir le lecteur sensible, je vais vous parler aujourd’hui d’un producteur de très grande taille. Et qui est de plus australien. Et qui (crime suprême ?) ne parle pas, ou peu, de « terroir ».

Penfold's winery

La société Penfold’s, dont la base se trouve en South Australia, près d’Adelaïde, fut fondée en 1844, seulement huit ans après la création de la province elle-même. Tout le monde sait que l’histoire viticole de ce pays de la taille d’un continent ne dure que depuis quelques 200 ans. Avantage, inconvénient ou neutralité dans le jeu de la concurrence internationale ? La réponse dépendra de son point de vue et de quel aspect de la production est concerné. Prenons un exemple : la connaissance de toutes les combinaisons possibles entre cépages et climats/lieux. On peut très bien soutenir que l’absence de durée serait un inconvénient car cela aurait laissé moins de temps aux vignerons à expérimenter différentes combinaisons. Mais, d’un autre côté, les australiens (comme tous les pays du dite « nouveau monde ») ont contourné cet inconvénient en laissant à chacun le libre choix de planter ce qu’il veut là ou il le veut. Ensuite, seule la capacité de vendre cette production (ou pas) détermine si le cultivar en question reste en place. Il y aurait bien d’autre chose à dire sur ce sujet mais je n’ai pas le temps maintenant, alors revenons au cas Penfold’s. Cette entreprise, qui appartient depuis 2005 au groupe brassicole Foster’s, mais qui est côté en bourse séparément sous le nom Treasury Wine Estates, est propriétaire de près de 1100 hectares de vignes, principalement dans les secteurs d’Adelaide Hills, de Barossa et de Coonawarra (South Australia), mais achète aussi du raisin. Sa production totale avoisine les 17 millions de bouteilles. Parmi cette production il y a le vin australien le plus cher (plus de 600 euros la bouteille), appelé Grange, mais aussi 7 autres marques qui ont été listées en 2012 par Langton’s (la maison de vente aux enchères australienne spécialisée dans le vin) parmi les 20 vins les plus désirables dans le pays. On est clairement confronté à un grand producteur de vin, dans tous les sens du terme. Penfold's range

Une petite partie de la gamme de Penfold’s, dont le célèbre et très cher Grange, à gauche

Mais ses débuts ont été très artisanaux, car le jeune Docteur Penfold a acquis, en 1844 et avec sa femme Mary, un domaine appelé Magill Estate, qui est toujours dans le giron de la firme qui porte son patronyme, même s’il n’y reste de 5 hectares de vignes. Il y a planté un peu de vigne pour produire des vins fortifiés, car il était médecin et convaincu des bienfaits de ce type de breuvage pour la santé de ses patients. Près de 100 ans plus tard, le développement qualitatif de Penfold’s et sa conversion progressive à la production très majoritaire de vins secs doit beaucoup un son winemaker en chef des années 1940 à 1970, Max Schubert, qui, contre l’avis des dirigeants de l’époque, a développé le Grange Hermitage (son nom à l’origine) en sa basant sur son expérience lors d’une visite à Bordeaux et ce qu’il y a vu sur la capacité de garde des grands vins rouges secs. S’en est suivi la naissance de toute une série de vins qui portent une désignation de cuvée : Bin 389, Bin 707, Bin 28, Bin 128, etc. Car on désigne la plupart des vins ainsi chez Penfold’s, sans nécessairement mentionner (sauf sur la contre-étiquette), les origines géographiques de ces vins qui sont essentiellement issus d’assemblages, avec shiraz et cabernet sauvignon comme cépages principaux en ce qui concerne les rouges.   J’ai eu l’occasion récemment de déguster une partie de ces vins, alors voici mes notes, que j’ai du prendre rapidement, malheureusement (Michel n’approuvera pas, mais je n’étais pas maître de la situation).

Penfold’s Bin 289 Shiraz, Coonawarra, 2012

Voici une exception car la région d’origine figure bien sur l’étiquette. Nez fin, assez discret. Un toucher velouté/satiné, avec un fond plus vibrant qui devient ferme en finale. Acidité et tannins en équilibre. Finale assez longue et un peu chaleureuse.

Bin 389, Cabernet/Shiraz 2011

Aussi chaleureux mais avec des tannins plus fermes que les autres vins dégustés. Très bien fait, commence à s’arrondir et pas surpuissant. Je constate que l’équilibre des vins de Penfold’s va de plus en plus vers l’équilibre et la finesse par rapport à mes souvenirs.  Je ferai la même remarque à propos de leur excellent chardonnay haut de gamme, dont je n’ai pas pris de notes malheureusement.

St. Henri Shiraz 2005 (en magnum)

Nez très intense de type cassis. En bouche il y a une grande sensation de fraîcheur de pureté. Ce vin est pourtant plus jeune de la Grange qui suit. Le magnum y est peut-être pour quelque chose ? Il semble plus frais en anguleux aussi par son profil. Ce vin me fait penser au style d’un Hermitage (rhodanien), avec un très bel équilibre et beaucoup de finesse.

Grange 2009 (aka Bin 95)

Voilà le mythe onéreux ! J’ai le souvenir, en 1995 ou 1996, d’avoir vidé seul un flacon de Grange 1989 dans un restaurant à Alberta (Canada) quand je travaillais sur mon premier livre sur le vin. J’en suis sorti indemne, en rentrant à l’hôtel à pied, mais le vin ne valait pas à l’époque son prix d’aujourd’hui ! Le nez est ample et très mur, velouté, régal. Très belle intensité. Matière très veloutée et profonde. Ce vin est aussi raffiné que long et ne ressemble pas à ces « blockbusters » qu’affectionnait tant Mr RP à une époque (comme un autre vin australien nommé Mollydooker, que j’ai trouvé imbuvable). C’est chaleureux sans excès, très complet et très long et peut se déguster de suite. Evidemment son prix le réserve à des gens très riches et, en ce qui me concerne, j’estime qu’aucun vin ne « vaut » ce prix là. Mais il faut constater son très haut niveau qualitatif.

Voilà, quelques faits, et, à part, mes observations sur la qualité perçue des vins. Rien de plus….

David Cobbold


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Paradoxes, contradictions et préjugés

Une dégustation récente, plus ou moins improvisée entre quelques amis/collègues au Juvenile’sle bar à vins de Tim Johnston à Paris, a souligné pour moi, une fois de plus, à quel point il vaut mieux éviter de fonctionner selon des schémas de pensée préconçus, en matière de vin comme pour le reste.

Hier soir, sous la pluie, dans le nouveau stade  Jean Bouin, j’en ai eu une nouvelle illustration:  après une victoire convaincante la semaine précédente contre Clermont (qui est pour moi le meilleure équipe de rugby en France depuis plusieurs années), le Stade Français était à la peine pour battre une valeureuse équipe de Brive, pourtant bien plus modeste sur le papier.

Autre exemple: le bio lave plus blanc que blanc, selon la doxa qui semble dominer de plus en plus dans le monde du vin aujourd’hui. Mais qu’en est-il de son bilan carbone par rapport à celui de la viticulture raisonnée ? J’aimerais bien voir des analyses sérieuses de cela, avec des exemples pris dans différentes régions et sur plusieurs années.

J’ai souvent été traité, sur ce blog, d’infâme sceptique pour mon attitude envers l’influence supposée de la nature géologique des sols ou sous-sols sur le goût d’un vin. Je continue à considérer qu’une telle influence, en tout cas réellement perceptible par le palais humain, est largement un effet de l’imaginaire nourrie par des discours répétés, et qu’il y a bien d’autres facteurs qui jouent des rôles bien plus importants dans ces variations subtiles, que nous aimons tant et qui nous font aussi un peu vivre, entre les goûts des vins issus d’un même cépage, par exemple.

DSC_0028Ma flèche d’argent : aucun rapport avec le sujet du jour, sauf qu’elle aussi à bien vieilli (aidé par des liftings, certes) car elle est du millésime 1990 à la base. (photo David Cobbold)

Mais il est temps de revenir à cette belle dégustation qui avait lieu vendredi 13 (je ne suis pas superstitieux). L’initiateur de la séance, Gaetan Turner, dont la société South World Wines importe une très belle gamme de vins essentiellement de pays de l’hémisphère sud, voulait tester la capacité de vieillissement de quelques flacons élaborés autour du cépage Cabernet Sauvignon. Il a apporté trois vins australiens, de trois régions différentes, tous issus des années 1990 mais dans différents millésimes. La patron des lieux, Tim Johnston, a rajouté deux bouteilles de sa propre cave, sans préciser leur identité ni leur âge, et donc en les servant en carafe. Enfin, Eric Riewer avait amené une Shiraz 2004 de Yarra Yering (Yarra Valley, Victoria, Australie), histoire d’épicer la série.

J’ai honte d’avouer que je n’ai rien amené du tout : mon excuse étant que je venais d’une banlieue lointaine, sous la pluie, avec une bécane qui sortait de chez le docteur (voir photo ci-dessus, mais aucun rapport avec le sujet du jour!). On le voit bien, il ne s’agissait nullement d’une dégustation comparative, tant l’âge et les régions d’origine (avec deux inconnues) différaient.

Nous n’avions aucun objectif précis dans cet exercice, outre le plaisir de découvrir, ensemble, le goût de ces vins et leur tenue dans le temps. Et le résultat contenait bien son lot de surprises. Je vais tenter des les faire émerger en racontant cette dégustation par le menu, sans me perdre dans des descriptifs trop ennuyeux.

Les deux premiers vins servis étaient les vins mystères. Le premier avait un nez superbe. Il était manifestement d’une certain âge et j’aurai parié sur 20/30 ans, mais il encore bien fruité, avec une très belle fraîcheur en bouche, de la finesse et une touche d’austérité très classique. Cela semblait bien bordelais et ce fut le cas… Ducru Beaucaillou 1975.

Ducru 1975

La première surprise fut donc la belle expression de ce vin d’un millésime initialement encensé, puis autant décrié comme étant dur et n’allant jamais s’ouvrir convenablement. Néanmoins ce vin, comme un Cheval Blanc du même millésime que j’ai dégusté il y a quelques années, était superbe.

Le deuxième vin mystère semblait un peu austère et fermé, mais avait autant de finesse que le Ducru. Il semblait aussi beaucoup plus jeune. Je pensais également à Bordeaux, car il portait pour moi le caractère d’un climat relativement frais, mais je n’étais bien trompé, car le voici…..

Opus One 1982

Cet Opus One 1982 est un très beau vin, peut-être encore trop jeune, mais qu’est-ce qui est « trop » jeune? Un producteur de vin a récemment dit, en réponse à une question du genre « quel est le bon moment pour boire ce vin« , « Ecoutez, si vous rentrez dans votre chambre et vous trouvez une belle femme d’une vingtaine d’années sur votre lit, allez-vous ressortir et revenir dans 10 ans ?« 

Donc deuxième enseignement : les bons vins du « Nouveau Monde » vieillissent admirablement et aussi bien que les vins d’Europe. Mais cela, je le savais déjà !

Tahbilk-rsrve-CabSauv

Tahbilk est un des plus anciens domaines viticoles d’Australie, car il a commencé à faire du vin en 1860 (certains châteaux bordelais sont plus jeunes que cela!).  Le domaine, qui comporte aujourd’hui 200 hectares, est situé dans la région des lacs Nagambie, à 120 kms au nord de Melbourne. Le Château Tahbilk Cabernet Sauvignon 1991  (le terme « château » fut abandonné en 2000) était tout à fait surprenant. Ne titrant que 12,5°, il m’a semble frais et presque délicat, aux tanins encore un peu fermes et légèrement crayeux. C’est un très beau vin que la plupart des dégustateurs n’auraient jamais situé en Australie. Encore plus « bordelais » que l’Opus One. Comme quoi, les généralisations sur un climat « type » pour l’Australie, comme pour des vins « types » sont d’énormes sottises.

Mosswood 1995

Nous traversons maintenant tout un continent, en restant en Australie, pour déguster le Mosswood Cabernet Sauvignon 1995, de Margaret River, belle région côtière qui se trouve à environ 200 kms au sud de Perth et dont les premières plantation de vignes datent des années 1970. Ce vin était manifestement issu d’un climat de type méditerranéen, et sa chaleur se faisait sentir. Riche et plein, long et assez fondu, c’est un très beau vin classique pour sa région dans un millésime très mur. Malgré son caractère sudiste, aucun signe d’oxydation ni de fatigue, cependant.

Cyril Henschke 1996

Retour vers l’Est, mais en s’arrêtant en South Australia, dans l’Eden Valley, au-dessus d’Adelaïde. La famille Henschke y est établie, ainsi que dans le Barossa Valley voisine, depuis 150 ans. Eden Valley est plus frais que Barossa et est pas mal planté de riesling, par exemple. mais aussi des cabernets, tandis que le shiraz trouve une des ses grandes zones dans le Barossa. Le nez est encore très jeune et assez puissant. Serré et vibrant en bouche, c’est une vin d’une très belle puissance, mais très complet et équilibré. Pour moi ce vin a encore 20 ans devant lui sans problème. On pourrait le boire maintenant ou le garder, selon ses goûts. Il fait partie, à mon avis, de la catégorie des grands vins, si on accepte que ce terme signifie quelque chose.

yarrayeringunderhillshiraz

J’avais rencontré l’ancien homme fort (maintenant décédé) de ce domaine, le Docteur Carruthers, en lui rendant visite en 1992. Il était réputé « excentrique », localement, mais je l’ai trouvé aimable et intéressant. Il faisait des vins souvent considérés comme atypiques dans le Yarra Valley, avec des levures indigènes et uniquement avec ses propres raisins, Les vins de Yarra Yering sont devenus assez « cultes », notamment à Singapour ou j’ai eu l’occasion d’assister à une dégustation verticale une autre fois. Cette fois-ci, pas de cabernet mais le Yarra Yering Underhill Shiraz 2004. Le nez était très marqué par des odeurs de type truffe et un peu animales (je ne dirais pas le descripteur que Tim a employé et qui m’a semblé assez juste). L’ensemble est intense mais pas très raffiné. Un vin de caractère, certainement, mais qui ne m’a pas totalement convaincu. Comme quoi, il faut se méfier des cultes, et ne pas se fier aux symboles !

Tout cela pour vous conjurer de découvrir sans préjugés et avec votre palais et vos tripes, et pas qu’avec vos yeux et vos idées. Mais cela, vous le savez déjà. A quoi servons-nous, alors ?

David

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