Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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A plusieurs, c’est mieux et bien plus amusant!

Les chiffres des exportations de vin français en baisse nous l’indiquent clairement: les vins de ce pays ont parfois du mal à trouver leur place sur un échiquier mondial de plus en plus occupé par des produits de belle qualité, issus d’un nombre croissant de pays producteurs très actifs sur des marchés importants et ouverts.

Si l’on peut et l’on doit reconnaître les qualités individuelles d’une forte proportion de vins français (il n’y a jamais eu autant de bons), le manque de stratégie collective fait souvent que ces vins n’obtiennent pas, ou péniblement et par à-coups, la place qu’ils méritent.

Je ne parle pas ici des crus classés et consorts, des grands bourgognes ou des plus prestigieux vins du Rhône, ni des grandes marques de Champagne qui bénéficient d’une très belle image qui les protègent d’une réelle concurrence exogène, sans parler du travail individuel des marques pour assurer que cette image reste aussi visible que désirable. Et les producteurs importants, dont le volume de production et la largeur de gamme autorisent une organisation qui alloue une part significative de leur budget aux voyages, à la promotion et au réseau commercial, sont aussi généralement mieux armés dans ce combat quotidien pour maintenir ou augmenter les ventes que des producteurs de taille modeste.

C’est pourquoi, pour tous les autres, c’est à dire la vaste majorité des vignerons indépendants de ce pays, le partage avec des collègues de ces efforts essentiels pour la survie de leurs entreprises me semble être bien plus que du simple bon sens : presque une nécessité. Et je ne parle pas ici des actions de communication collectives conduites au niveaux nationaux, régionaux ou par une appellation, car celles-ci doivent donner une part égal du gâteau à chaque producteur, du moins en théorie. Les exemples de groupements volontaires entre vignerons pour mener des actions de promotion ou de commercialisations ne manquent pas, même si la plupart reste inconnue des consommateurs, et pour cause car leur objet n’est pas de se substituer au producteur, mais de lui donner les moyens d’atteindre des intermédiaires, journalistes ou revendeurs, qui, ensuite, mettront en avant les producteurs dont ils ont apprécié les vins.

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Puisque les journalistes se prennent pour des messies, il leur faut porter la bonne parole. Un collègue hollandais pris par une folie de grandeur au labo Oenoteam

 

Pour ne parler que de la France, un des plus anciens de ces groupements volontaires, qui réunit des producteurs de plusieurs régions français, est le club Vignobles et Signatures. A Bordeaux, depuis quelques années, plusieurs consultants ont étendu leurs services de conseil dans les domaines viti et vini pour proposer aussi à ceux de leurs clients qui le souhaitent la formation de clubs qui assurent des actions promotionnelles afin de faire connaître les vins de leur membres, comme leurs façons de travailler. Je pense à Stéphane Derenoncourt ou à Olivier Dauga, dont les activités ne sont pas limitées à la seule région bordelaise d’ailleurs.

Une récente addition est le club de vignerons intitulé «In a bottle», qui vient de fêter son premier anniversaire et dont les 17 membres sont tous suivis par le même laboratoire de conseil œnologique, Oenoteam, à Libourne. Julien Belle, Thomas Duclos et Stéphane Toutoundji en sont les trois œnologues consultants. Ce laboratoire, et ses consultants, ont un grand nombre de clients mais l’association de 17 entre eux est un acte volontaire et supplémentaire qui implique d’aller ensemble à la rencontre des professionnels du vin pour mieux vendre ensuite.

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Les moments les plus magiques des voyages de presse sont ces moments improvisés, comme quand Laurent de Bosredon nous sort deux flacons du monbazillac 1942 de son domaine. L’un était superbe, l’autre un peu moins (oh bouchon liège, quand tu nous tient !)

J’ai accepté avec intérêt une invitation d’aller voir sur place ce club en action au moment des vendanges de cette année. Le voyage s’est concentré sur la partie de le rive droite du bordelais ou se trouve la majorité des membres de ce club, entre Libourne et Castillon, avec une extension dans le bergeracois voisin au Château de Bélingard, domaine d’une très grande beauté situé en Périgord, sur les appellations Monbazillac et Côtes de Bergerac. J’ai envie de vous raconter la série d’activités et rencontres qui a constitué ces deux journées bien remplies, non pas en tant que récit d’un voyage de presse, mais pour illustrer mon propos sur l’intérêt d’un tel regroupement sur le plan d’une action de communication intelligente et approfondie.

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La dégustation chez Oenoteam, à Libourne, a lancé le voyage : bonnes conditions, vins à parfaite température et dégustateurs concentrés

Nous étions une petite dizaine de journalistes, issus de 5 pays : Angleterre, Allemagne, Belgique, Hollande et France. Les vendages en rouges étant en cours dans la région, l’occasion était parfaite pour voir des vignes, goûter des raisins, discuter des dates et techniques des vendanges, voir entrer des raisins et constater l’omniprésence des tables de tris dans les chais, entendre les avis des uns et des autres sur les perspectives qualitatives ce millésime miraculé (en gros c’est « Boudu sauvé des eaux » par le soleil de septembre), puis se rendre compte des investissements techniques réalisées par tous, et cela malgré la disparité entre leurs niveaux de sophistication qui correspondent, en gros, aux moyens disponibles. Et, bien entendu, déguster tous les vins de ce club dans au moins deux millésimes différents.

Louis Havaux en pleine forme après une dégustation

Son excellence Louis Havaux, toujours pro, toujours discret, toujours souriant, toujours en forme. Le vin nous maintient bien, il me semble!

L’organisation était aussi professionnelle que décontractée, deux qualités que j’estime essentielles pour la réussite d’une telle opération. Mes collègues étaient, de sûrcroit, attentifs et appliqués dans leur attitudes, sans être des «casse-pieds», ce qui est aussi vital mais difficilement contrôlable par un organisateur, sauf éventuellement par la sélection des candidats. Car combien de voyages de presse ou autres dégustations sont pollués par une ou deux personnes qui ne semblent prêter aucune attention à ce qui est dit ou versé dans leurs verres? Si on ne veut pas visiter la n-ième cuverie, chai à barrique ou chaîne d’embouteillage, on se tient tranquillement dans un coin, non? Et on parle le moins possible, et tout au plus en chuchotant, lors des dégustations longues, il me semble. On peut toujours attendre les repas pour la convivialité. Mais je digresse !

Ce voyage a débuté par une visite du laboratoire Oenoteam ou tout a commencé, puis, dans leur salle immaculée, une dégustation de l’ensemble des vins des membres du club dans le millésime 2012 (voir le première photo). Manière de constater le haut niveau d’équipement dont ce labo dispose et observer les ballets des échantillons issus des cuves en cours de fermentation, puis d’entrer dans le vif du sujet. J’étais plutôt impressionné par les qualités du millésime 2012, pourtant pas doté d’une si belle réputation. Les 2013, que nous avons dégusté le lendemain matin, s’en sortaient nettement moins bien.

Il est intéressant de noter que mes préférés ne sont pas nécessairement les vins les plus chers, ni ceux issus des appellations les plus prestigieuses. Je continue à penser que c’est le vigneron et ses aides qui font le vin, et sûrement pas son appellation, mais aussi que le prix n’est pas toujours un indicateur fiable de qualité. Je vous livre une liste de mes vins préférés, dans l’ordre alphabétique qui a plus ou moins correspondu à l’ordre de la dégustation, qui s’est faite à découvert. Tous les prix sont ttc départ des propriétés.

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Château Blissa, Côtes de Bourg : un des meilleurs vins de cette dégustation du millésime 2012, et un des moins chers aussi (voir ci-dessous)

Château Lanbersac, Puisseguin St. Emilion (9,80 euros)

Château Blissa, Côtes de Bourg (7,20 euros)

Château La Claymore, Lussac St. Emilion (10,75 euros)

Château Croque Michotte, Saint Emilion Grand Cru (23 euros)

Château La Tour du Pin Figeac, St. Emilion Grand Cru (30 euros)

Château La Grave Figeac, St. Emilion Grand Cru (24 euros)

Château Lajarre, Bordeaux Supérieur (6,60 euros)

Château Canon Montségur, Castillon Côtes de Bordeaux (6,90 euros)

Château Ogier de Gourgue, Côtes de Bordeaux (12,70 euros)

Château Saint Nicolas, Cadillac Côtes de Bordeaux (9,30 euros)

Oui, il est très possible de trouver un vin à 7 euros meilleur ou aussi bien qu’un autre à trois ou quatre fois ce prix-là. Et oui, un Bordeaux supérieur peut être meilleur qu’un Saint Emilion Grand Cru ou un Pomerol. Le vin est complexe, comme son appréciation !

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Les raisins de Cabernet Franc sur cette propriété bordelaise attendront encore quelques jours. Nous les avons goûtés et ils sont très prometteurs, plein de fruits et aux tanins presque murs.

 

Les autres activités de ce voyage se sont enchaînées logiquement pas des visites de propriétés en cours ou en attente imminente des vendanges. Des merlots de qualité variable mais globalement correcte étaient, pour la plupart, déjà ramassés. Les domaines visités étaient tous relativement modestes au niveau de leurs prix de vente et vendangent donc la majorité des leurs parcelles à la machine, comme 75% du vignoble français. Cela nous a permis de constater que cette méthode, grâce notamment à des systèmes de tri embarqués sur les dernières machines, qui sont souvent doublés par des tables de tri au chai, permettent d’éliminer la majorité des raisins abîmés ou autre matière indésirable. A condition que le vignoble ne soit pas trop loin du chai, je ne vois pas trop de raisons de préférer des vendanges manuelles pour la plupart des vins.

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Jean Trocard, au pied d’une de ses cuves à Château Laborde (Lalande de Pomerol) nous donne ses explications

Des dégustations de baies de merlot, cabernet sauvignon et cabernet franc avant vendange nous ont confirmé la nécessité d’attendre plus longtemps la maturité des deux cabernets, du moins dans la plupart de cas. Une autre dégustation nous a présenté les effets de différentes barriques, bois et tonneliers sur un même lot de merlot.  Des visites de chais et/ou de vignobles furent organisées à quatre domaines différents.

Puis il y a eu, le lendemain, une dégustation complète du millésime 2013 et une initiative originale, organisé par le producteur de caviar français Sturia (la France est maintenant le troisième producteur de caviar au monde, après la Chine et l’Italie), d’associer des mini-plats incorporant divers caviars avec des vins rouges du club «In a bottle»:  ce fut un exercice périlleux!

Ce programme était émaillé de rencontres et discussions avec un grand nombre des 17 producteurs. Et je garde pour la fin ce qui était, pour moi, le clou du programme: un apéritif et dîner dans la maison des Bosredon au Château de Bélingard, avec vue exceptionnelle sur la vallée de la Dordogne, ses vignes, ses bois en coteaux et le tout roulant vers l’horizon dans le nuit tombante. Un moment de détente magique accompagné par l’esprit vif et spontané des nos hôtes.

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Quand Bordeaux prend un air de Provence avec cet olivier, planté en 1955 et qui a donc survécu aux hivers de 1956 et 1985. Devant le chai de Château Laborde, à Lalande de Pomerol

Il est frappant de noter que bon nombre des adhérents de ce club, comme dans d’autres du même genre, ne viennent pas du milieu traditionnel viticole. Question de vision, d’organisation, de priorités commerciales ou de moyens? Je n’en sais rien, mais peut-être un peu de tout cela. Il est clair, en tout cas, que quelqu’un qui vient d’un autre univers arrive plus facilement à reconnaître qu’il a besoin de l’aide de spécialistes pour l’épauler dans les multiples fonctions qu’impliquent la production et vente du vin. Et il apporte, probablement, une ouverture d’esprit vers les marchés que n’a pas, toujours, un vigneron «de père en fils». Enfin, il a souvent davantage de moyens également. Mais quelqu’en soient les causes, les résultats me semblent assez probants.

J’ai beaucoup appris pendant ces deux jours, même si je plaiderais pour un peu moins de visites de cuveries! Ensemble, ce club à pu faire connaitre les vins et les personnalités de ses adhérents à un groupe de journalistes bien plus efficacement que si chacun y allait avec sa petite chanson. Je leur souhaite longue vie et réussite.

 David Cobbold

(texte et photos)

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PS. Et une mention spéciale pour un autre vin que n’a pas pu participer aux deux dégustations des 2012 et 2013, et pour cause : son propriétaire n’a pas estimé ces millésimes dignes d’être embouteillés sous son étiquette. Il s’agirait de Château Yquem ? Pas du tout, car son nom (curieux) est Château Grand Français, un vin d’appellation Bordeaux Supérieur situé près de Coutras, au nord de la région girondine. Mais j’ai dégusté, en magnums, les millésimes 2009 et 2010 de ce vin que se vend autour de 10 euros la bouteille. Il m’a semblé en tout points remarquable, surtout le 2010, et je serai très intéressé de glisser un flacon comme joker dans une série de vins aux noms plus prestigieux. Et Michel sera très content d’apprendre que ce domaine est en agriculture biologique !


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Crus Classés: encore un livre ?

Un livre. Un beau livre. À l’approche des fêtes de Noël, chaque année, c’est le même manège. Un ouvrage de plus à ranger dans une bibliothèque déjà saturée de livres traitant des Crus Classés ? Une référence à rajouter à la liste déjà longue consacrée aux «grands vins» de Bordeaux ? Allez savoir…

Ce livre n’est pas le premier, ni le dernier. Il n’est pas fini le temps où l’éditeur, grand ou petit, vous suppliera de pondre un livre sur les Grands Crus Classés, les GCC pour les familiers du sérail. Honnêtement, quand j’ai reçu celui-là, je me suis dis que je n’avais pas le cœur à le chroniquer, vu qu’il m’était adressé par un ami, celui-là même qui en est l’auteur.

Mettez-vous à ma place, ce n’est guère aisé que de dire du bien (ou du mal) d’un objet créé de toutes pièces par un copain. Il y affiche son style, son parti pris, ses choix… Allez donc être sincère dans un tel cas ? Comment oser y mettre du fiel, montrer votre mécontentement, votre désaccord, faire part d’un quelconque ressenti ? Quoiqu’il arrive, vous vous exposez à la remontrance la plus fréquente, quelque chose du genre : « Mais bougre d’âne, tu n’as rien compris !« , ou encore « Enfin, Michel, pourquoi tu me cherches des poux là où il n’y en a pas ? » , ou bien « Qu’est-ce qui t’as pris ? T’es jaloux ou quoi ?« .

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Se taire, ne rien dire, faire le mort ? Pas vraiment ma solution.

Plus dure encore sera la tâche dès lors qu’il s’agit d’un livre au sujet casse-gueule. Ainsi, si vous me suivez un tant soit peu dans ces rencarts du Jeudi, vous savez pertinemment que je ne m’honore pas, loin s’en faut, de figurer parmi le cercle des adorateurs des Grands Crus non encore disparus, fussent-ils classés en 1855 ou plus récemment. Il y a tellement de journalistes mondains avides de petits cadeaux sous forme de coffrets bois, tant et tant de réceptions endimanchées et de repas pour briller chez les macaronnés du coin, tant de connivences, de compliments, de vierges éplorées, que je ne vais pas ajouter mon nom aux cercles distingués des lécheurs de crus. J’avoue qu’au début, lorsque j’étais jeune journaliste à la peau tendre, j’étais ému, sensible, voire impressionné par la seule vue d’une étiquette portant la mention «Grand Cru Classé de Sauternes». J’ose dire que je ne rêvais que d’en siroter, en boire, en avaler le nectar… jusqu’à la lie. Tel un amateur de reliques, j’allais jusqu’à collectionner les bouteilles vides, les bouchons, les étiquettes… Plus adepte que moi dans les sectes des Grands Crus Classés, vous ne trouviez pas.

Diable, maintenant que j’ai mûri, dès lors que j’ai appris à me tourner vers d’autres horizons, à regarder vers d’autres crus non classés, pour certains même carrément déclassés, après les avoir tous goûtés et regoûtés, du premier au cinquième rang, seconds vins compris, voire troisièmes, après avoir laissé vagabonder mes envies chez les bouseux, de Vic Bilh à Marcillac, rien ne me fatigue plus que la vue de ces bouteilles à cent euros (minimum ?) le col. Imaginons un instant : pour un flacon de Margaux acheté, combien de bouteilles de Faugères, de Chignin-Bergeron ou d’Arbois puis-je me procurer à la place ? Combien d’occasions manquées rien que pour avoir le plaisir de contempler un «Premier Grand Cru Machin» dans ma vitrine ou même dans ma cave ?

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N’empêche que je respecte les opinions de mes copains, leurs attirances, leurs pulsions passagères ou leurs goûts définitifs.

Jean-Charles Chapuzet, l’auteur de ce presque monumental «1855 Bordeaux Les Grands Crus Classés» qui vient de sortir chez Glénat (49,90 €), fait partie des bons journalistes, des besogneux, de ceux qui s’attèlent avec vaillance à la tâche. Et comme en plus il est Saintongeais (de Jonzac), ouvert aux vins du Midi et marié à une tonnelière… Trèves de plaisanteries, je ne dirais pas que son livre est passionnant au sens où il vous transporte vers des contrées jusque là non abordées, mais je suis certain qu’il va séduire les amateurs d’histoires, les buveurs de croupes graveleuses, les dingos de vins boisés et les adorateurs de terroirs racés.

À trop vouloir trop se presser dans la lecture de cet ouvrage préfacé par notre grand avocat des Crus Classés, j’ai nommé Michel Bettane, on en oublierait de souligner les subtilités de son orchestration. L’intérêt de ce livre, c’est qu’il faut le lire comme un récit journalistique et non comme une sorte de nomenclature figée ou historique où chaque secteur serait épluché, chaque domaine ausculté un par un, l’ordre hiérarchique parfaitement respecté. Pour ménager au lecteur quelques arrêts, l’auteur, que l’on devine un tantinet bridé par le manque de place, raconte cet univers selon un découpage de chapitres bien à lui, comme une succession d’articles : Un territoire, Des terroirs, Les grands hommes, etc. L’objectif est ici d’informer, d’effleurer sans aller trop loin, sans heurter l’ordre bien établi des Crus, sans bousculer, sans choquer. On saute du coq à l’âne, d’un ruisseau à l’autre, d’un propriétaire à un fondateur, d’un négociant à un entrepreneur, ce qui permet, mine de rien, d’égrainer les noms des châteaux, de s’y poser, d’en toucher un peu l’histoire avant de repartir vagabonder de plus belle entre Médoc et Sauternais, le tout entrecoupé de photos signées Guy Charneau.

Chais, barriques, barriques et chais de nouveau, cuveries à l’ancienne, cuveries démesurées, puis demeures opulentes, logis plus sages et endormis que jamais, parcs bien peignés, salons dorés, colonnades, frontons, façades, vues aériennes, ce livre qui respire l’oeuvre de commande est aussi prétexte à une luxueuse promenade imagée (sans trop montrer l’humain) dans un univers qui – selon moi – se « disneyise » de plus en plus. Point de libations, nul excès, tout est sage (trop ?), rangé, propret.

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Alors, qu’en penser ? Celui qui fréquente le beau monde des châteaux depuis des années et qui en connaît un peu les dessous, l’envers du décor, se sentira déconcerté, quelque peu brimé. On aimerait pousser l’investigation plus loin, aller vers cet autre monde qu’est le Libournais, par exemple, flâner plus encore dans les brumes des Graves, lire ne serait-ce que quelques lignes sur le Deuxième Cru Classé Léoville Las Cases une fois de plus absent (il est vrai que la famille Delon n’adhère pas au Conseil des GCC…), en savoir plus sur Pontet Canet. Le puriste aurait souhaité que chaque domaine fut visité et décrit avec plus de détails récents, un travail qui reste à faire sachant qu’en moins de cinquante ans tant de propriétaires, tant de travaux, tant de chamboulements ont modifié la face des Crus Classés. Mais voilà, c’est fait ! L’image des Crus Classés ne sera pas entachée par quelques considérations autres que traditionnelles. À presque trois mois de Noël on a un livre de plus à rajouter au rayon Bordelais d’une bibliothèque déjà bien chargée. Le dernier ouvrage commandité par le Conseil des Grands crus Classés en 1855. Et la planète vin peut continuer de tourner en paix.

Michel Smith

PS. À propos de crus classés, et en attendant le prochain ouvrage de Jean-Charles Chapuzet, il faut en parallèle acquérir ce livre (pas si vieux) ici chroniqué par Jacques Berthomeau et celui cité en début d’un de mes anciens articles ici même.


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Une barrique à la mer, pourquoi faire ?

J’ai assisté très récemment à une très intéressante dégustation qui a permis d’explorer les effets du vieillissement partiel d’un vin sous l’eau. Quelle eau ? Le bassin d’Archachon, bras de mer (le bon terme géographique est lagune mésotidale) plus calme de l’océan Atlantique. Quel vin ? Le Château Larrivet Haut-Brion rouge 2009, un très bon Pessac-Léognan. Quelle quantité ? 55 litres dans une barrique adaptée (on appelle ces petits tonneaux des barricots, ou des quarts). Combien de temps? 6 mois après la fin de l’élevage normal de ce vin, qui était, dans ce cas, de  16 mois en barriques bordelaises dont un tiers étaient neuves. Et le tout avec un protocole de contrôle qui me semble suffisant: c’est à dire la présence deux vins témoins, dont un était le vin « normal » mis en bouteille à la fin de son élevage, et l’autre un deuxième lot de 55 litres, tiré du même vin « de base » et vieilli aussi 6 mois de plus dans un deuxième barricot, cette fois-ci dans le chai climatisé du château.

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Le chai à barrique à Larrivet Haut-Brion 

Vous me direz peut-être que tout cela n’est qu’un « coup de pub », destiné à attirer de l’attention sur ce château. Je vous répondrai ceci :

(a) et pourquoi pas ?

(b) en tout cas pas seulement, car tout ce qui fait avancer la connaissance sur les mystères du vin est à prendre, et là nous avançons en terra incognita, même si d’autres choses dans ce registre ont été tentées, volontairement ou involontairement, avec des bouteilles à l’eau. Mais je ne vous parlerai ici que de cette seule expérience car les résultats, aussi bien gustatifs qu’analytiques, contiennent leur lot de surprises, et, peut-être, des pistes à explorer plus loin.

D’abord la dégustation. On nous a présenté trois vins : en vin témoin, le Château Larrivet Haut-Brion rouge 2009, avec son élevage normal, puis le même vin ayant séjourné 6 mois de plus dans une barrique de 55 litres en bois neuf (échantillon appelé Tellus 2009), et enfin le même vin ayant aussi séjourné 6 mois de plus dans une barrique de 55 litres en bois neuf, ancré dans une gueuze dans la zone d’étiage du bassin d’Arcachon (échantillon appelé Neptune 2009).

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Les deux quarts de barrique, ou barricots, dont celle de gauche après immersion. Ils sont l’oeuvre de maîtres tonneliers de chez Radoux, partenaire de cette opération

Mes commentaires sur ces trois vins.

Vin témoin (Larrivet 2009) :

Assez arrondi et chaleureux comme souvent pour ce millésime. Signes d’évolution (robe et nez). Ferme et charpenté en bouche avec des tanins pas encore totalement assouplis. Un beau fruité conserve une part de jeunesse à ce vin qui montre aussi le caractère solaire du millésime (alcool 14,15 à l’analyse).

Tellus 2009

Robe plus jeune, m’a-t-il semblé, bien que cela ne soit contredit par les analyses d’anthocyanes. Le nez est plus puissant et concentré, mais il m’a semblé que ce n’est pas seulement du à un effet du boisage supplémentaire, car le fruité est toujours bien présent et n’a pas été écrasé par le bois. Mais il aura besoin d’un peu plus de temps en bouteille pour trouver une posture parfaitement harmonieuse. (alcool 14,2)

Neptune 2009

Ce vin semblait plus frais en général, au point même de révéler des arômes de type poivron au nez, chose qu’on ne trouve que rarement dans les 2009 bordelais, et pas du tout dans les deux vins précédents. Mais c’est par sa texture que ce vin marque sa différence intéressante pour moi. Bien que semblant plus jeune et un peu plus intense dans l’ensemble, ses tanins sont bien plus souples et le vin est plus long, terminant sur une note de fraîcheur que je n’ai pas remarquée dans les deux autres. (alcool 13,37)

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Le barricot de Neptune en cours d’immersion dans sa « gueuze » (je croyais que cela signifiait une bière Belge, mais….) 

Quelques explications de ces différences, via les analyses

En ce qui concerne le vin « Neptune », j’étais surpris de voir sur les fiches analytiques, après la dégustation, que son degré d’alcool avait baissé de 0,8 en l’espace de 6 mois. D’où l’impression de fraîcheur qu’il m’a donnée? Une partie de l’alcool serait donc partie dans le Bassin? En ce qui concerne l’assouplissement des tanins, l’explication semble être donnée par un cheminement inverse, car ce Neptune affiche la présence de 86 mg/litre de sodium, substance totalement absente des deux autres vins. Quand on sait à quel point le sel peut modifier, en le diminuant, l’impression de dureté des tanins en dégustation…..

Peut-on tirer des conclusions de cette expérience ?

D’abord que ces deux chemins  d’élevage produisent des effets différents et palpables à la dégustation. D’autres plus savants que moi (j’attends nos chers lecteurs au tournant, maintenant) pourront sans doute nous fournir des explications pour les deux phénomènes que j’ai pu pointer par la dégustation.

Quant à la perte d’alcool, qui atteint 5,5% en 6 mois (est-ce une forme d’osmose inverse ?), cette approche de l’élevage me donne des idées pour la masse croissante des vins dont les niveaux d’alcool frisent ou dépassent les 14,5%. Faut-il suggérer aux producteurs de Châteauneuf-du-Pape, par exemple, de mettre leur barriques dans le Rhône pendant un an ? Cela va créer un sacré bazaar sous le Pont d’Avignon !

Quant à la perception des tanins plus souples, je conseille de manger un peu plus salé avec vos rouges jeunes. Cela serait peut-être plus efficace que des les passer en carafe.

Dernier point intéressant que j’ai relevé des fiches analytiques : l’élevage sous l’eau constitue donc un milieu anaérobique dans lequel bactéries et autre choses indésirables, comme les brettanomyces, ne peuvent se développer. Zero pointé pour ces trucs-là dans l’échantillon Neptune, alors qu’ils étaient présents dans l’échantillon Tellus.

 

La semaine prochaine je vais vous parler d’une expérience qui a démarré cette année et qui tente, enfin, de mesurer et quantifier les effets réels de l’agriculture biodynamique sur une parcelle de vignes, comparés à une autre moitié de la même parcelle en agriculture biologique.

 

David Cobbold


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Les 5 de l’été. Marre du rosé ? Buvez des blancs du Sud-Ouest!

La domination des vins rosés dans les propositions de « vins d’été » me gonfle sérieusement. Je n’ai pas grand chose contre le vin rosé : il y en a de très bons et j’en bois. Ce qui me désole, c’est cette mode de les proposer partout et n’importe comment, comme s’il n’y avait rien d’autre de buvable pendant les mois d’été. Et la majorité est, comme toujours, sans grand intérêt.

L’autre jour, j’ai vidé ma cave d’échantillons de vins rosés de tous les flacons reçus cette année et pas encore dégustés. Sur 15 bouteilles ouvertes, j’en aurai bu une seule avec un peu de plaisir. D’accord, ils ne sont pas chers (sauf en Provence), et on peut les boire avec une large gamme de mets, mais est-ce que cela suffit pour ne consommer que cela pendant les mois chauds ?

Pour échapper au diktat du rosé, je prône donc un retour massif vers le vin blanc. Et, si vous cherchez des vins blancs abordables, vous ferez bien d’investiguer les ressources du Sud-Ouest de la France. La semaine passée, j’ai dégusté une petite série de vins blancs de Gascogne, auquel j’ai ajouté un blanc de Bergerac et deux du Bordelais pour avoir une vision un peu plus large de cette région qui jouit, globalement, d’un climat océanique pas trop chaud; ce qui est, pour moi, un des meilleurs en France pour l’équilibre de ses vins blancs.

Et la gamme des cépages, bien que souvent dominée par le sauvignon blanc, est assez diversifiée pour offrir une déclinaison de saveurs sans perdre un ingrédient essentiel d’un vin blanc : la sensation désaltérante apportée par l’acidité. Petit et gros manseng, colombard, ugni blanc, sémillon, chardonnay, l’en de l’el, mauzac et bien d’autres, plus rares, se présentent à nous selon la zone ou l’appellation. Et tous les vins que j’ai dégustés, comme l’essentiel de l’offre de la région, se trouvent entre 4 et 9 euros en prix de vente public, et très majoritairement entre 4 et 6. Qui dit mieux ? Rarement le Val de Loire, du moins pour des vins de bon niveau et hormis le cas spécifique de Muscadet. Sûrement ni la Bourgogne ni l’Alsace. Et les blancs du Grand Sud me semble très majoritairement trop lourds pour les mois d’été, et les bons se vendent bien plus chers. Non, les meilleurs rapports qualité/prix en matière de vins blancs sont à chercher, en ce moment, dans le sud-ouest, parole de gascon adoptif !

Voici ma petite dégustation et sélection (à partir d’une série deux fois plus grande). J’ai envie d’appeler cela Les 5 de l’Eté.

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Domaine de Bazin 2013, IGP Côtes de Gascogne (colombard et ugni-blanc) : prix 6 euros

Ce vin, vinifié par l’excellente Cave de Plaimont, qui est le géant de la région, mettrait tout le monde d’accord comme apéritif d’été, ou avec quelques fruits de mer. Son nez est frais mais délicat, car ses arômes perçants n’ont rien d’agressif dans le registre de fruits blancs et agrumes. Une texture ronde mais sans aucune lourdeur entoure une acidité vibrante pour donner un vin salivant et bien équilibré, doté d’une bonne persistance. Un bon plaisir simple.

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Domaine de Miselle 2013, IGP Côtes de Gascogne (colombard et gros manseng) : prix 5 euros

Le nez est plus riche et complexe que celui du vin précédent, car il intègre une note de fruits exotiques à une base d’agrumes. Bien structuré, avec un léger fond d’amertume qui lui donne de la longueur. Ce délicieux vin de caractère ne vaut que 5 euros ! On pourrait bien l’associer à toutes sortes de plat d’été. Je ne vois pas d’autres appellations en France capables de produire ce genre de rapport plaisir/prix.

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Domaine de Perreau 2013, Montravel. Prix, environ 5 euros, cépages sauvignon blanc (80%) et sémillon

Ce vin d’une jeune vigneronne qui vient de reprendre un domaine familiale m’a séduit par son nez discret mais précis, aux touches d’agrumes, et son toucher très fin qui évite tout excès de type végétal. D’une finesse surprenante pour un un prix si doux. La légèreté de son alcool (11,5%) est un autre atout considérable pour les journées chaudes. Atout qui malheureusement est devenu de plus en plus rare.

 

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Château Martinon 2013, Entre-deux-Mers. Prix 6 euros, 60% sémillon, 30% sauvignon blanc, 10% muscadelle

J’aurai pu choisir entre de nombreux excellents vins de cette appellation très connue mais trop peu aimé en France. Mais j’avais celui-ci sous la main et cela tombait parfaitement bien car il est aussi d’une grande régularité tout en se singularisant en incluant une majorité de sémillon dans son assemblage. Son très joli nez à de la complexité. En bouche le vin semble vibrant et minéral (je déteste utiliser ce mot mais je ne vois pas un autre pour décrire la sensation !), ferme mais frais, parfaitement équilibré et bien gourmand.

 

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Chateau de Bonhoste, cuvée Prestige 2013 (sauvignon blanc, sauvignon gris et sémillon : prix 9 euros)

Ceux qui mettent une sorte de point d’honneur à détester, par principe, tout vin qui rencontre le bois ferait mieux de passer leur chemin et de laisser ce très beau vin à d’autres qui gardent l’esprit ouvert. Car le bois (fermentation en barriques avec élevage de 6 mois) y est parfaitement dosé et intégré. Le nez est aussi plaisant qu’élégant, et l’élevage ne masque pas la qualité du fruit. Textures et saveurs sont suaves mais pas dominés par l’élévage et une jolie fraîcheur pointe en finale. Voilà un vin raffiné qui irait bien avec de plats de poissons grillé ou à la vapeur. C’est un peu plus cher, mais cela les vaut.

 

Oui, on peut trouver plein de bons blancs pour l’été dans le grand sud-ouest, et ce n’est qu’un début !

 

David Cobbold

 


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Transmission et vin

Non ceci ne sera pas un traité sur les boîtes de vitesse des tracteurs, enjambeurs ou pas. Il sera question de générations et de passages de bâton. On pourrait évidemment écrire un livre entier sur ce sujet, mais rassurez-vous, je serai bien plus bref car mon idée est de situer des choses à travers quelques constats et observations.

Je pense que nous avons tous en mémoire des exemples d’un passage de témoin parfaitement réussi entre deux générations de vignerons. Mais peut-être aussi des exemples du contraire. Hériter, ce n’est pas nécessairement facile, surtout quand le parent (père, mère ou autre) est doté d’une forte personnalité. Mais bien transmettre son expérience, son patrimoine du savoir, sa passion aussi, et pas uniquement son patrimoine foncier, ne va pas nécessairement de soi pour tout vigneron.

Robert-and-Bernard

Robert et Bernard Plageoles : un exemple à suivre

J’ai de nombreux cas en tête où les choses essentielles semblent s’être très bien passées. C’est à dire que le fils ou fille (ou autre) a su bénéficier de l’héritage du parent, tout en développant sa propre vision et, souvent, gagner une nouvelle clientèle. Quelques noms, parmi d’autres ? Pour rester en France, je pense aux Plageoles à Gaillac, aux Vernay, Perrin ou Guigal dans la vallée du Rhône, aux Lafon en Bourgogne, aux Cazes à Pauillac, à d’autres Cazes dans le Roussillon, et aux Saint Victor à Bandol, Pour d’autres, cela semble parfois plus compliqué. Les raisons sont certainement liées à la personnalité des individus, mais je ne peux ni ne veux entrer dans le domaine privé ici.

Lurton

A ma connaissance, la plus fabuleuse histoire de transmission entre générations dans le vin a été écrite par la famille Lurton à Bordeaux. La génération actuelle des Lurton est issue de trois frères et d’une sœur, dont deux des frères, André et Lucien, ont travaillé (et André n’a pas cessé) dans le vin en bâtissant, chacun de son côté, de véritables archipels de propriétés. En matière de transmission du patrimoine, les cas de deux frères semblent assez différents. L’amour du vin et le métier semble très bien passer d’une génération à une autre dans les deux cas, mais Lucien Lurton avait transmis, à l’âge de 70 ans, l’ensemble des ses 10 propriétés et leur gestion à ses 10 enfants.

Sept de ces enfants ont poursuivi dans le métier de producteur de vin. Son frère André est toujours actif et bien en charge de ces domaines, à l’âge de 90 ans. Ses fils Jacques et François et sa fille Christine travaillent tous dans le vin, mais ayant souvent fondé leurs propres entreprises.  Deux choix différents dans la même famille. Le frère d’André et de Lucien, Dominique, bien que n’étant pas vigneron, a manifestement transmis la passion à deux de ses fils, Pierre et Marc. Si je compte bien, cela fait, en ce moment, 12 Lurtons actifs dans le vin à Bordeaux, et deux qui sont actifs dans d’autres régions et pays. Je ne sais pas qui peut faire mieux.

En vallée du Rhône les Perrin (de Beaucastel) commencent à se compter sur les doigts de deux mains, mais il reste de la marge.

Robert-Mondavi

Robert Mondavi. Née dans le conflit, son entreprise n’a pas été parfaitement transmise, mais le nom reste. 

Cela ne se passe pas partout aussi bien.  Dans certains cas, le conflit a produit des résultats positifs, du moins pour un moment. Un des cas les plus célèbres et celui de la famille Mondavi, en Californie. Cesare Mondavi avait fondé une entreprise de vin et de raisins à Lodi, California, au plus mauvais moment car la Prohibition est rapidement arrivée. Cesare Mondavi & Sons a survécu en expédiant des raisins à travers le pays pour constituer des sortes de « vins en kit ». Par la suite, avec ses deux fils Robert et Peter, il a racheté une des wineries historiques de Napa, Charles Krug. Mais les deux frères se sont fâchés et Robert, l’aîné, est parti en 1965 pour fonder, en 1966, la Robert Mondavi Winery avec le succès que l’on connaît. Mais ses deux fils, Michael et Tim, ne se sont pas très bien entendus non plus et, après une introduction en bourse peut-être mal avisée, ont perdu leur entreprise qui fut rachetée par le mega-groupe Constellation en 2004.

Il n’y a aucun besoin d’aller chercher de grosses entreprises du vin pour trouver des histoires de règlement de comptes, ou, du moins, ou la transmission s’est mal passé. Chacun pourra trouver un exemple ou deux. Et ce type de problème n’est pas lié au seul monde du vin, mais est commun a toute entreprise. Il est vrai que, dans le vin, la passion et l’engagement sont des facteurs clefs dans la réussite, mais qui peuvent aussi poser problème quand ils ne vont pas dans la même direction ou quand il y a des conflits de personnalités. L’initiation au vin et au métier par le parent doivent constituer des moments essentiels, mais la vocation ne se décrète pas.

 David Cobbold

 

 

 


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C’est quoi, un grand vin de Bordeaux ? lllustration par un exemple

Je ne pense pas que tous les cas se ressemblent, mais certains peuvent bien illustrer des phénomènes, des tendances ou des modes, surtout quand il s’agit d’un produit qui est assujetti aussi directement à des contraintes de marché que le vin. Je veux parler aujourd’hui des vins les plus chers du bordelais, c’est à dire les crus classés (en 1855 ou à d’autres époques) et assimilés. Ces vins-là sont jalousés, vénérés, détestés, regardés de travers ou admirés, le tout selon le portefeuille, l’opinion politique, les préjugés ou les goûts de la personne qui tient l’opinion. Ce sont les leaders (avec quelques bourgognes, vins du Rhône ou du piedmont italien, de la Toscane ou de la Californie) du marché mondial si on considère les aspect prix de vente et demande du marché. La réussite de leur modèle économique, machine à bénéfices conséquentes, fait envie ou pas, selon les avis.  Il est intéressant de regarder ce modèle de plus près, même si on a cette ultime prétention, qui ressemble à une politique de l’autruche, qui consiste en un crachat plus ou moins généreux sur tout ce qui réussit. Comment ça marche un cru classé bordelais ?

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J’ai eu récemment l’occasion de voir une bonne illustration de la méthode derrière cette réussite lors d’une dégustation que j’ai organisé pour un de mes clients. Nous avons dégusté 5 millésimes successifs de Pichon Longueville, cru classé de Pauillac, plus un de son second vin, appelé Les Tourelles. Les vins étaient présentés, avec une admirable clarté et une absence de toute langue de bois, par le directeur d’Axa Millésimes, Christian Seely. Voilà un cas devenu classique dans le bordelais : un cru classé, avec son bâtiment imposant, qui appartient à un investisseur institutionnel dont le métier n’a rien à voir avec le vin et qui est dirigé par quelqu’un qui n’est pas issu du sérail. Je passe sur la nationalité britannique de Seely, car plus personne ne considère réellement que Bordeaux reste une province anglaise ! Les atouts possibles d’une telle combinaison pour le vin produit, hormis les éléments liés aux hommes, pourtant essentiels mais variables ? De la rigueur dans la gestion, une notion de relativité aiguisée, un regard pragmatique sur les réalités des marchés, et du capital presque sans limites si le besoin se fait sentir. Du côté des contraintes, il ne faut pas fermer les yeux sur une obligation du résultat, car de telles entreprises ne sont pas des philanthropes. Et du côté des inconvénients ? Je vois la difficulté de lier de tels domaines à des individualités, voire à de l’humain, ce qui, dans le monde du vin, peut sembler négatif pour certains, mais pas pour tous.

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Les millésimes dégustés étaient, dans l’ordre : 2007, 2008, 2009, 2010, 2011 (second vin), et 2011 (grand vin). Christian Seely a pris ses fonctions de Directeur d’Axa Millésimes en 2000, après avoir dirigé, avec beaucoup de réussite, une autre des leurs propriétés viticoles, Quinta do Noval, qui produit des portos magnifiques et, depuis peu, de bons vins secs. Sous sa direction, la quantité du « grand vin » produite à Pichon Longueville a été divisée par deux, car il s’est rendu compte, avec son équipe, que les meilleurs jus venaient presque systématiquement de certaines parcelles, les mieux exposées et/ou drainées, ainsi que des plus vielles vignes. En réduisant la quantité du grand vin à la production de ces parcelles, Pichon perdait beaucoup de volume, mais respectait le principe de « grand vin » à la bordelaise. N’est-ce pas une sacrifice énorme sur le plan financier ? Non, car en même temps, le prix de vente du grand vin a été multiplié par au moins trois, hors effet spéculatif sur certains millésimes (les 2009 et 2010 valent environ 180 euros dans le commerce aujourd’hui). Le second vin, les Tourelles, n’est pas du tout spéculatif et est positionné à entre un tiers et un quart du prix du premier vin. Evidemment une telle découverte, sur le rôle du site viticole et l’âge des vignes, ne constitue pas une révolution, mais son application et son effet sur le prix du vin illustre, en partie, la réussite économique de ce modèle bordelais.

Quant à la variabilité des millésimes et leur lien avec les prix de sortie en primeurs, Seely est totalement pragmatique et ne confond pas son ego avec les réalités du marché, ce qui ne semble pas être le cas de tous. Il considère normal et souhaitable que les prix fluctuent en fonction de la qualité et de la demande du marché. Le 2013, tant décrié, y compris par ceux qui ne l’ont pas dégusté, est sorti en prix de place autour de 40 euros la bouteille et a été totalement vendu en cinq jours. J’insiste sur le fait que je ne parle pas ici de mon point de vue d’amateur de vins, car je ne peux pas (et ne veux pas) payer plus de 50 euros pour une bouteille de vin. Et le grand vin de ce château, avec les marges des revendeurs, ne rentre évidemment pas dans mes critères de prix. Mais il faut aussi se rendre compte qu’il existe des centaines de milliers (ou bien plus, je n’en sais rien !) d’amateurs de vin dans le monde pour lesquels 100 euros n’est pas grande chose. Leur donner de la qualité ET un rapport qualité/prix qu’il jugent intéressant est l’enjeu pour ce type de producteur. Les très riches sont comme nous, sauf qu’il sont plus riches.

Autre particularité du système bordelais et particulièrement des crus classé et consorts : la distribution des ses vins par un réseau de négociants ayant des ramifications dans tous les marchés à travers le monde. Cela représente une économie très importante pour les producteurs, qui n’ont pas besoin, du moins directement, de payer une force de vente. Et l’avantage financier pour le producteur se trouve augmenté par la pratique de la vente en primeur (que je n’approuve pas, mais qui fonctionne bien), autorisant un financement des stocks par des clients.

Et les vins dans tout cela ?

Pichon Longueville 2007

Nez fin, un peu fumé, élégant et encore joliment fruité. Sa fraîcheur est un marqueur de ce millésime à peine mur, mais il n’y a aucune trace de verdeur dans ce vin. Bonne longueur pour ce vin classique qui permet de mesurer les progrès réalisés à Bordeaux depuis 30 ans. On peut très bien le boire maintenant mais il se gardera bien une bonne dizaine d’années.

Pichon Longuevelle 2008

Plus dense et plus austère par sa structure que le 2007, ce vin est aussi d’une grande finesse de texture et son fruité est très plaisant. La finale est encore un peu carré. Sera à son mieux dans 5 à 10 ans et a une capacité de garde qui est au moins le double du 2007.

Pichon Longueville 2009

Sa puissance et sa richesse sont clairement marqué par les températures très élevées de l’été dans cette année atypique. Tout est là, partant d’une grande maturités des tannins, mais je lui trouve trop de chaleur en finale pour un équilibre à mon goût, et que je recherche dans un vin du Médoc. La moitié de la salle d’une cinquantaine d’amateurs l’a préféré au 2010., et donc sa capacité de séduction n’est pas en cause.  Mais je me situe résolument dans l’autre moitié.

Pichon Longueville 2010

Un vin totalement admirable pour moi. J’aimerai avoir les moyens d’en mettre une caisse ou dix dans ma cave ! Le nez est d’une grande élégance, harmonieux et plus complet, plus complexe que celui du 2009. En bouche c’est aussi juteux que long, parfaitement équilibré autour son fruité somptueux qui est porté par une grande sensation de fraîcheur. Tout ce que j’aime dans les vins à base de cabernet.

Les Tourelles de Pichon 2011

Evidemment plus fluide et souple que ce qui précède. Les tannins sont encore un peu sec, et l’ensemble n’a pas la longueur du grand vin. Mais c’est assez fin et très bon. Et un tiers du prix de l’autre.

Pichon Longueville 2011

Une sensation de puissance maîtrisée. Finesse et force vont de pair dans ce vin très fin qui donne envie de le revoir dans une dizaine d’années. A mon avis au-dessus du 2008.

 

Conclusion

Il y aurait bien d’autres chose à dire sur ce qui constitue un grand vin. Je pense en particulier aux équipes qui les font, à leur expérience du lieu et de la matière végétale, aux techniques employés et à la rigueur de leur application. Mais aussi l’enthousiasme des responsables, si bien illustré par Christian Seely à cette occasion. Je pense aussi à la longévité de ces vins, et, particulièrement dans le cas des vins du Médoc, à leur relatifvediscrétion, cette sorte de retenu qui les fait passer, aux yeux d’amateurs de sensations fortes, pour des autistes du vin. Pour moi, au contraire, ils parlent bas, mais d’une voix assurée, confiante mais pas arrogante. Méfions-nous des idées reçues, toujours.


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Sauvignon blanc, et plus si affinités

On a beau râler, ici ou là, disputer les variétés dites « internationales », défendre les cépages locaux et rares, et, quelque part, avoir un peu raison en défendant l’idée de la diversité de cette manière, c’est toujours une petite dizaine de variétés de vigne qui domine largement la production mondiale. Les chiffres sont sans appel, car dix variétés pèsent pour une grosse majorité du vignoble mondial.  Je vous donne ces 10 premières variétés dans l’ordre (source : University of Adelaide, 2010) :

1. Cabernet Sauvignon
2. Merlot
3. Airen (vous l’aurez trouvé, celui-ci ?)
4. Tempranillo
5. Chardonnay
6. Syrah
7. Garnacha tinta
8. Sauvignon blanc
9. Trebbiano Toscano (alias Ugni Blanc)
10. Pinot noir

Ce tableau de chasse est en évolution constante, en fonction de modes, des plantations et des arrachages. Mais que faut-il penser de cette concentration de la production ? Les tenants du « boire locale » diront que c’est très mauvais, que cela uniformise les goûts et favorise une production supposée « industrielle », etc, etc. On connaît cette chanson, et, comme souvent, il y a une part de vrai là-dedans. Mais je vais aussi présenter les arguments pour une simplification d’une partie de l’offre des vins, surtout à destination de la majorité des acheteurs de vin, ceux qui n’ont ni le temps ni l’envie de lire des articles ou livres sur le sujet, et qui sont aussi ceux qui font vivre l’essentiel de la filière, ne l’oublions jamais.

Avant tout, il est très difficile pour un consommateur novice ou occasionnel, qui aime bien boire du vin mais qui ne s’y intéresse pas plus que cela, de se repérer dans la vaste et très diverse offre qui existe dans la plupart des marchés. En France cette offre dépasse très largement les capacités de compréhension de, disons, 90% des consommateurs. Dans des marchés plus ouverts à une offre bien plus variée sur le plan des origines, la situation est bien pire ! Segmenter les vins par leurs cépages, leur saveurs ou leur prix (et les trois à la fois si possible) sont des options bien plus pertinents qu’une approche par l’origine géographique, même si celle-ci fait sens en deuxième position de tri, pour ceux qui savent, ou qui recherchent un accent particulier.

Je rajouterai que c’est justement cette segmentation par variété (unique ou dominante) qui autorise une véritable exploration du résultat des lieux différents : climats, ou, si vous préférez, terroirs. Prenons l’exemple du cépage qui sera le sujet de cet article, le sauvignon blanc. Il n’offre pas les mêmes nuances à Sancerre, à Bordeaux, à Marlborough, en Styrie ou à Rueda. Ces différences, cette portefeuille d’arômes et de saveurs qui sont modulées et parfois amplifiées par les choix de chaque producteur et par les conditions de chaque millésime, confèrent une très grande diversité de styles au sauvignon blanc. Assemblée ou pas, la variété garde presque toujours un axe central, sorte de colonne vertébrale, qui est son acidité naturelle, porteur d’un train d’arômes dont la gamme spécifique traduit les origines géographiques, et parfois aussi les techniques.

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Comme toujours, une seule dimension d’un vin, en l’occurrence son acidité, ne peut être un critère suffisant pour assurer sa qualité. Il lui faut aussi un ensemble de saveurs et de parfums qui lui donne sa cohérence, les uns fonctionnant en harmonie avec les autres, comme de bons partenaires de danse, chacun avec ses qualités et sa partition, mais sans être en rivalité avec l’autre. Cela m’est rappelé avec force chaque fois que je participe à ce concours singulier (par le cépage concerné) qui est le Concours Mondial de Sauvignon Blanc. Chaque jury de 6 personnes déguste, chaque matin, entre 30 à 40 vins, en deux ou trois séries. Les séries sont, dans la mesure du possible, constitués de lots qui sont homogènes : par leur provenance géographique, leur millésime, le fait d’être assemblé ou en mono-cépage, élevé en cuve ou en sous bois, etc. Les vins sont servis à l’aveugle, bien entendu, mais ces paramètres sont connus, ce qui permets de faire glisser sa perspective sur chaque série et de juger chaque vin en fonction d’un étalon réel ou imaginaire, fondé sur l’expérience. Personne ne choisit la région, le pays ou le type de vin dégusté et les membres de chaque jury sont assez diversifié sur le plan des nationalités, ainsi que sur celui de l’activité professionnelle, bien que tous travaillent dans la filière vin.

L’édition 2014 de ce concours, qui a eu lieu à Bordeaux la semaine dernière, m’a donné l’occasion de déguster des séries de vins de plusieurs pays et régions différentes, tous issus de deux millésimes, 2012 et 2013. La France, la Suisse et l’Espagne étaient le pays, et les régions françaises étaient Bordeaux, Touraine et Languedoc-Roussillon, tandis que les sauvignons suisses venaient de Genève, du Vaud, du Valais et de Neufchâtel. Tous les vins d’Espagne étaient de la DO Rueda. De l’avis unanime de notre jury (une chinoise, une française, deux français, un sud-africain et votre serviteur anglais), de loin la meilleur série étaient celle de Rueda. La grande majorité de cette série de 12 vins du millésime 2012 étaient fins mais murs, leur acidité fine si bien intégrée dans un fruité subtil, peu exubérant, mais savoureux juste comme il le faut pour stimuler le palais. L’équilibre parfait fut souvent au rendez-vous chez ces vins délicats comme des Sancerres mais arrondis comme un sauvignon de Styrie. Surtout ils échappaient parfaitement à ce que je trouve être un piège, voire un lieu commun de trop d’exemples de cette variété : des arômes et saveurs herbacés. Personne n’avait la moindre idée de leur provenance, mais on optait tous pour un climat relativement frais, un bon ensoleillement et absence de maladies cryptogamiques, et, probablement, pour un pays européen, car ils n’avaient jamais l’expressivité parfois envahissante de certaines régions de l’hémisphère sud.

Ces concours, pour les participants en tant que membres d’un jury, doivent aussi servir à cela : nous révéler des potentiels jusqu’alors ignorés par nos petites personnes, mettre en cause nos idées reçues et certitudes fragiles. Bref, nous ouvrir vers le monde toujours plus vaste et diversifié du vin. Et l’aborder par le truchement d’un seul cépage permet, justement, de comparer un peu ce qui est comparable et d’éviter de tout mélanger. Si la perspective doit changer avec chaque série, le cadre, lui reste relativement constant. Et c’est tant mieux pour le consommateur.

 

 David Cobbold

 

 

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