Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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#Carignan Story # 248 : Vas-y Jeff !

Tandis que je sirotais mon 98 « Noblesse du Temps » du Domaine Cauhapé, un majestueux Jurançon aux notes d’abricot confit et de zeste de pamplemousse, je prenais soin de visionner de temps en temps mon second écran pour suivre l’époustouflant match Federer-Monfils (Roger plié en trois sets, pour ceux qui ne le sauraient pas) tout en pensant à ma chronique à venir, celle du Dimanche. Oui, les nouvelles cuvées de Carignan abondent en cette fin d’année… et j’ai de quoi, sans trop me vanter dépasser sans encombres le cap du quatre centième numéro ! Je sais, toutes ces confidences n’ont pas grand-chose à voir, mais c’était juste pour vous titiller, pour vous montrer que je ne bois pas QUE du Carignan, que je bosse réellement pour vous, que je me défonce même… Et pourtant…

Vincent aux fourneaux avec sa jeune assistante... Photo©MichelSmith

Vincent aux fourneaux avec sa jeune assistante… Photo©MichelSmith

L’autre soir, je me trouvais à Narbonne dans les murs du Célestin. Derrière les Halles, c’est un petit un bar-caviste très vins « natures » (désormais, il faut le préciser…) où l’on goûte des bouteilles parfois surprenantes, mais bonnes, notamment pas mal de vins issus de cépages « autochtones » comme l’on dit, dont quelques flacons de Carignan, plant aragonais, certes, mais implanté dans le coin depuis le Moyen-âge. Patrons du lieu, Hyacinte et Xavier Plégades, dont je loue avec force la gentillesse et le goût du risque (mélanger une musique assourdissante à une gastronomie audacieuse arrosée de vins sudistes n’est pas donné à tout le monde !), n’avaient rien trouvé de mieux que de prêter leurs fourneaux pour une nuit au plus frondeur des journalistes-blogueurs-culinaires, Vincent Pousson, fraîchement débarqué par le train de Barcelone pour préparer des plats courts mais bien mijotés, des sortes de tapes tendance Catalane. Résultat, ce fut un joyeux délire qu’il est prévu de remettre sur le tapis le 13 Décembre au même endroit. Voilà, si vous résidez dans les parages, vous êtes avisés.

Photo©MichelSmith

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C’est dans cet indescriptible charivari (Vincent est aussi à l’initiative du Charivari dont je vous avais entretenu cet été) que j’ai pu goûter à la bonne température (merci Xavier) et photographier pour vous le vin de Jean-François, dit Jeff, Coutelou. L’homme dirige à Puimisson, charmant village proche de Béziers, le Mas Coutelou, domaine classé en agriculture biologique depuis 1987, d’où il vinifie toutes sortes de vins aux étiquettes joyeuses et décalées, des cuvées propres à séduire les bistrots tendance vins naturels. Chez lui, il y a de la Syrah et du Grenache en quantité, mais le Carignan a droit de cité. Non mais, manquerait plus que ça !

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Ce soir-là, Jeff présentait plusieurs vins, dont un Carignan 2007 guère à sa place dans ce genre de soirée où l’on ne pouvait que se concentrer sur la gaudriole et le rythme afro-cubain. Le vin le plus facile d’approche, compte tenu des circonstances, a bien entendu retenu mon attention. Il s’agissait du « Flambadou », un mot très Languedocien qui désigne un instrument en métal avec un embout de forme de cône dans lequel on glisse du lard que l’on fait ensuite flamber dans la cheminée au dessus d’un lièvre à la broche, par exemple. Cela a pour effet de saisir les chairs de l’animal et de lui donner un goût inimitable. Servi froid dans sa gelée, en compagnie de quelques brins de cresson, le jarret de cochon de l’Ariège, pays natal de Vincent, faisait un effet bœuf (ça m’a échappé !)sur ce Vin de France 2013 proposé à 21 € sur table, ce qui me paraît honnête. Je l’ai juste trouvé un peu jeune, mais il était bien charnu, savoureux, pas trop acidulé, ni trop tannique, juste ce qu’il me fallait dans ce genre d’ambiance festive où les produits campagnards étaient bien mis à l’honneur. La bouteille a été vite vidée, ce qui est un bon signe… Ceux qui l’attendront s’en serviront pour accompagner un lapin de garennes, par exemple.

Michel Smith


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#Carignan Story # 247 : Spécial tajines

Vacances, travail, loisirs, passions, faudrait choisir si l’on écoute les gens sérieux. Pour ma part, lorsque je suis en vacances, je « travaillotte » et je n’y puis rien, c’est comme ça.

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Retour du Maroc où j’étais allé me promener peu avant l’automne, quelqu’un d’aimable m’a fait remarquer que le Carignan « Beauvallon » que je disais avoir dégusté lors de mon premier dîner à Fès en compagnie d’un superbe tajine de légumes, n’était autre que le frère siamois du Domaine Riad Jamil, déjà chroniqué à deux reprises dans ces pages : ici, par exemple, et une seconde fois là. Vous allez me dire que ce n’est pas du vrai journalisme que je vous sers là, que j’ai des marottes, que les vins des Celliers de Meknès sont bigrement favorisés dans mes articles et que probablement je suis payé par l’Office du Tourisme Marocain. Je n’y peux rien, les gars, j’vous l’jure sur la tête de ma Mère, car cette grosse entreprise de Meknès est la seule, à ma connaissance, à vinifier un pur Carignan. Celui-ci semble être un de leurs fleurons. Si vous en connaissez un autre, je vous en prie écrivez moi !

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Pour vous, je l’ai donc goûté par deux fois auparavant, dans les millésimes 2008 et 2009, sans grand enthousiasme d’ailleurs. Là, j’ai bu un 2011, toujours dans le cadre de cette A.O.G Beni M’Tir qui ne garantie que ce qu’elle veut bien garantir. Comme les choses du vin sont compliquées au Maroc, en relisant mes notes d’un voyage effectué il y a douze ans, je me demande si le Carignan « vif, simple et direct » (notes prises à l’aveugle) goûté alors avec la mention sur l’étiquette « Campagne 2001/2002 » et que je conseillais de boire « d’ici un an ou deux » ne rentre pas dans l’assemblage de ce « Beauvallon » qui semble avoir un confortable tirage vu qu’il est présent un peu partout dans les rares boutiques de vin que compte le royaume, mais aussi dans les restaurants Marocains de notre Hexagone où le couscous reste un met incontestablement populaire. Par deux fois, je n’ai pas été enthousiasmé (je me répète…), et puis là, je le goûte in situ, dans son pays natal, non loin des murailles de Meknès, à une table princière à 30 ou 40 km des vignes, servi avec gentillesse par un sommelier qui dit ne pas avoir le droit de goûter le vin. Résultat, je le trouve bon, honnête, sincère.

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Est-ce le décor grandiose de Fès qui s’étale à mes pieds ? Est-ce l’enthousiasme de ses habitants ? Est-ce mon humeur positive ce soir-là ? Est-ce le millésime ? Est-ce le prix presque dérisoire du vin ? Allez savoir… D’abord, mon sommelier a accepté sans broncher de mettre ce 2011 à température. Porté au nez, je lui trouve de fines notes de garrigues qui me rappellent mon pays d’adoption. Il est fait un peu à la manière d’un Corbières de belle facture : vieilles vignes, macération carbonique classique, presque comme à La Voulte Gasparets, élégance en moins, élevage sans excès en barriques pas trop neuves, puissance raisonnable, chaleureux mais avec une pointe de fraîcheur, tannins rustiques, il rempli bien son rôle de compagnon de cuisine modérément épicée. Qui a dit que le vin était toujours meilleur bu sur place ? Après tout, c’est peut-être pour cette raison que je me suis installé dans le Midi.

Michel Smith


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#Carignan Story # 246 : Benoît et Maxime

Faut que j’me casse de nouveau. Je ne tiens plus en place. Rapide revue de détail car je suis toujours sur les routes. Aujourd’hui dans l’Aveyron, aux Rencontres des Cépages Modestes initiées par Jean Rosen, hier en Toscane, demain je ne sais où… De mes pérégrinations récentes, il me revient deux vins de Carignan dégustés avec plaisir en cette fin d’année. Faute de temps, je vous les livre en photos surtout…

Photo©MichelSmith

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L’un, Fons Sanatis, de Benoît Braujou, provient d’un domaine proche des contreforts du Larzac et de la Vallée de l’Hérault que j’avais trouvé « gentil comme tout » il y a quelques années et que je viens de regoûter dans un millésime plus récent (je pense qu’il s’agit du 2010, alors que celui goûté en 2011 devait être un 2008…). Il me laisse cette fois-ci une impression plus dense et plus ferme. Mais il se goûte divinement bien, toujours avec aisance. On me certifie qu’on pouvait se l’acheter 11 € à la propriété. Mon petit doigt me dit aussi qu’il serait épuisé.

Photo©MichelSmith

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L’autre, le Campagnès 2011 de Maxime Magnon, venant de Villeneuve-des-Corbières, la partie maritime du massif, est un Corbières envoûtant au possible, capable de s’imposer en bouche sur quantité de plats, y compris les calamars. Par le passé, il m’est arrivé d’y trouver des notes de pinot qui m’ont tout de suite charmé et il faut absolument – depuis le temps que je le dis – que je prenne rendez-vous avec ce vigneron dont j’ai souvent goûté les vins avec un plaisir non dissimulé, je pense surtout à son Rozeta qui se boit comme du petit lait ! Il m’a coûté 24 € seulement dans mon restaurant favori, le Vila Mas, en Catalogne. Si seulement les restaurateurs français… Enfin j’arrête là, car je vais devenir méchant.

Promis, la semaine prochaine je serai plus prolixe… et peut-être moins agité.

Michel Smith

 


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#Carignan Story # 245 : les vendanges d’Hervé

Étant en voyage, éloigné par le temps et la distance de mes dernières vendanges, je voudrais profiter de cette période de creux pour rappeler à tous l’aspect crucial, voire dramatique, de ce moment important pour le Vigneron qui lui permet de ramasser le fruit de son travail. En général, les commentateurs de la vigne et du vin, les patrons de bistrots branchés, certains cavistes, quelques journalistes aussi, ne savent pas ce que c’est que de travailler une vigne. Ils ignorent le plus souvent ce que c’est que d’affronter et d’organiser un chantier de vendanges.

Avant de vous infliger de nouveau ma modeste prose, j’en profite donc pour vous diriger vers le blog d’un vigneron et ami de 30 ans, Hervé Bizeul, vous savez, le mec du Clos des Fées, dans le Roussillon. Il narre avec beaucoup de talent, au jour le jour, ce qui ressemble à un état de crise, à une lutte contre la montre, à une guerre, à un blitz. Il exagère peut-être, force le trait par endroit, glisse aussi pas mal de poésie, mais cette vision parfois dantesque d’une campagne de vendanges montre que le métier de vigneron n’est pas de tout repos, que rien n’est gagné d’avance, qu’il faut savoir prendre des décisions courageuses comme un capitaine dans la tempête. Lisez ça, à partir du premier jour si possible, vous verrez, c’est passionnant. C’est par ici et cela vous fera de la (bonne et saine) lecture pour un bout de temps !

Photo©MichelSmith

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Et si vous voulez faire court, ne saisir qu’un morceau, quelque chose de plus contemplatif, de plus carignanesque, de reposant et de positif, alors allez droit sur la journée consacrée aux Carignans d’Hervé et vous saisirez, je l’espère, l’importance de ce cépage dans la viticulture du Midi.

Hervé Bizeul ne fait pas encore de cuvée cent pour cent Carignan. Il n’en fera peut-être jamais. Je suppose que les quelques parcelles dont il dispose lui sont trop précieuses pour affiner sa cuvée Vieilles Vignes, par exemple, celle que, au passage, je préfère chez lui. Mais je pense que cette immersion dans son vignoble « d’altitude » a sa place ici. Alors, maintenant que l’orage est passé, que les vendanges s’éloignent, je dis bon vent, Hervé ! J’ai hâte de goûter tes 2014.

Michel Smith


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#Carignan Story # 243 : quelques jours plus tard…

Toujours utile de garder le vin dans sa bouteille quelques jours au réfrigérateur. Je le fais couramment – et je ne suis pas le seul -, surtout avec le Carignan car il est rare, sauf si j’ai des amis avec moi, que je finisse la bouteille d’un trait. Tenez, je vais vous faire part de ma dernière expérience qui prouve qu’il n’est point besoin d’acheter de ces ruineux systèmes de conservation. Le bouchon suffit, à condition qu’il soit en bon état et remis sans trop attendre sur le goulot, côté vin…

Après ces conseils basiques, si vous ne lisez pas – ou ne relisez pas – le dernier numéro de Carignan Story, vous ne comprendrez pas grand chose à ce qui va suivre. En effet, Dimanche dernier, j’en étais à cette dégustation très personnelle et quasi exclusive de deux millésimes de Carignan pur (cépage non affiché sur l’étiquette principale, mais clairement indiqué à titre d’information sur la contre-étiquette) revendiqué en Corbières par son auteur, vigneron et négociant, l’un des plus importants et des plus en vue du Languedoc, j’ai nommé Gérard Bertrand.

Photo©MichelSmith

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Cinq à sept jours après l’ouverture des bouteilles, j’étais curieux de voir comment les vins évoluaient. Cela fait du bien de temps en temps de se repositionner sur le vin que l’on a (presque) encensé. Changements de temps, d’horaires, de mental aussi, de nourriture ingurgitée, de nuit passée plus ou moins bonne, d’impôts que l’on juge disproportionnés, de factures à régler… que sais-je encore tant les facteurs sont nombreux qui jouent peu ou prou sur l’appréciation d’un vin. Ainsi, quelques jours après…

L’écart entre les deux vins est bien présent, mais il est bien moins possible de les départager. Du moins, je ne m’en sens pas capable. Le 2010, qui ne supporte toujours pas le froid extrême que je lui impose dans un pur souci de bonne conservation, reprend du poil de la bête au fur et à mesure que sa température remonte. Il devient plus fondu, soyeux et se distingue par des petits tannins grillés, très légèrement anguleux un peu comme certaines personnes qui voudraient jouer les difficiles. 2011, qui s’impose par son élégance et la qualité (finesse) de ses tannins pourtant copieux, impressionne par sa densité, sa force, son caractère. Comme quoi les millésimes influencent bien le Carignan… Je bois les deux, sans faire appel à mon affect car je les trouve bons, encore jouissifs et parfaitement buvables. Point.

En revanche, le Côtes du Roussillon Villages, un pur Grenache, si j’en crois la contre-étquette, se montre plus exaltant, droit frais, marqué par ces agréables notes d’orange sanguine qui caractérise nos vieilles vignes entre Corbières et Roussillon.

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Gérard Bertrand. Photo©MichelSmith

La semaine dernière, j’avais oublié l’essentiel, le prix. Alors que le 2012 La Crémaille semble avoir pris la suite des 2010 et 2011 dans la série des Vignes Centenaires, il faut débourser en général 22,50 € pour une bouteille de ce grand Corbières rouge. N’étant pas certain qu’on la trouve facilement, je vous conseille de contacter le responsable du magasin de vente à L’Hospitalet, le siège de l’entreprise Gérard Bertrand, près de Narbonne.

Et puisque Gérard Bertrand porte aussi bien le chapeau, je vous propose, afin de me laisser profiter de mes vacances, deux clins d’oeil. Celui de mon ami le dessinateur Rémy Bousquet et celui d’André Deyrieux.

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10658542_10203837080020338_661030086047861474_oMichel Smith

 

 

 


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#Carignan Story # 242 : version Gérard Bertrand

En dehors de la Maison Cazes chez moi (Roussillon, pour ceux qui ne l’auraient pas encore deviné), ils ne sont guère plus que trois ou quatre négociants de taille, notamment Calmel-JJoseph, Paul Mas, Skalli et Gérard Bertrand, à considérer que le Carignan a un pion à avancer sur l’échiquier du Languedoc et du Roussillon réunis. J’oublie le petit négoce du Prieuré Saint-Sever de Thierry Rodriguez, mais c’est une autre histoire, déjà évoquée ici, et sur laquelle je reviendrai. À l’heure où même l’AOP Saint-Chinian se penche sérieusement sur la réintroduction de vieux cépages « locaux », tels le Ribeyrenc ou l’Aramon, il serait utile de consolider ses apports en Carignan et d’avoir une vision d’avenir avec le recours aux anciens cépages mieux armés, à mon sens, quand il s’agit de s’accrocher à la terre du Midi. Qui osera, dans les Corbières, par exemple, redonner ses lettres de noblesse au bon vieux Carignan en lui accordant plus d’importance qu’il n’en a à l’heure actuelle ? Oui, qui osera alors que la Chambre d’Agriculture de l’Aude possède tous les atouts avec la plus grande collection de ce cépage et les meilleurs experts en la matière ?

Quelques centenaires rassemblés par Gérard Bertrand. Photo©MichelSmith

Quelques centenaires rassemblés par Gérard Bertrand. Photo©MichelSmith

Revenons-en à Gérard Bertrand. Je n’ai pas les chiffres en tête, mais pour les âmes sensibles c’est probablement le plus « gros » négociant du Midi après Jeanjean et c’est à ce titre qu’il m’arrive de parler de lui une ou deux fois l’an. Je sais, depuis « l’affaire » Tariquet certains diront que je suis acheté, mais il m’arrive parfois de ne pas aimer ses vins et d’autres fois de tomber sur des cuvées qui m’enchantent. Réclamant des échantillons de « très vieux » Carignans aux charmantes personnes qui s’occupent de la communication, j’ai reçu quelques échantillons de la collection Les vignes centenaires, flacons aussitôt mis de côté pour une prochaine dégustation. Plus d’un an après – pardon pour le retard -, le moment est venu pour moi de tester ces vins. Sans parti pris.

Photo©MichelSmith

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Mettons à part le Côtes du Roussillon Villages 2010 La Combe du Roi qui, en lisant la contre-étiquette, se révèle être un Grenache (café, garrigue, fruit fin, tabac, cacao…tannins copieux mais un peu verts en bouche) probablement associé à du Carignan (secteur de Tautavel, je dirais même de Maury), un vin puissant (15°) capable de tenir encore dix ans et plus en cave, pour nous concentrer sur deux millésimes d’un « vrai » Corbières – et j’écris « vrai » à bon escient – provenant d’une vigne de Carignan. Le premier vin de cette Crémaille, du nom de la parcelle qualifiée en contre-étiquette d’exceptionnelle, vigne travaillée en agrobiologie provenant du cépage emblématique des Corbières (merci Gérard pour le terme emblématique…), est également un 2010. Je le soupçonne d’être issu de la propriété du Château de Villemajou, le domaine historique que Gérard a courageusement repris après le décès de son père. Je vous annonce au passage que, depuis 1988, je considère que ce cru a, avec quelques autres et grâce au Carignan, un potentiel qualitatif assez unique dans le Sud de la France. Mais bon, je n’ai probablement rien compris aux Corbières.

Au nez, ce vin est plus discret que le précédent. Mais quelques mouvements de la main pour réveiller le jus, permettent d’entrevoir ce potentiel évoqué plus haut : grande finesse, retenue, bribes d’herbes de maquis, bouche suave, presque tendre, notes de poivres, épices, tannins bien dessinés, longueur interminable. Si jamais vous avez la chance de posséder cette bouteille, je vous invite à la servir autour de 16° de température en respectant scrupuleusement, pour une fois, ce que préconise le texte de la contre-étiquette qui, faute de place, oublie de recommander un gigot d’agneau, d’isard ou de chevreuil. La bouteille porte le numéro 4.405, ce qui laisse penser qu’il ne s’agit nullement d’une micro-cuvée. Le total de mise est affiché : 8.190 bouteilles. Je dis bravo en regrettant de ne pas avoir un magnum pour ma cave. Gérard, si tu m’entends, je t’en achète six sur le champ !

Photo©MichelSmith

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Difficile de faire mieux me dis-je en versant dans mon verre le rouge de la même vigne, mais de 2011. Cette fois-ci, j’ai le numéro 2.428 sur 10.857 bouteilles produites. Qu’est-ce que j’en pense ? J’adore ! Je ne résiste pas au charme de ce nez finement fruité, à ces notes envoûtantes d’oranges sanguines discrètement parfumées à la cannelle, à ce léger souffle de garrigue. L’emprise en bouche est plus évidente. On a la rondeur qui sied à un vénérable Carignan, mais le fruit s’impose avec subtilité, avec tendresse, malgré une pointe de rugosité qui fait tout le charme du vin, ce côté « je ne prétends pas la perfection, je suis moi-même, je viens des Corbières, ne m’enlève pas ce putain d’accent qui m’a façonné et auquel je tiens ». Franchement, cela faisait un bail qu’un vin ne m’avait pas interpellé sur ce ton.

Que retenir de tout cela ? Eh bien que cela mérite bien une suite. Quelle suite ? Puisque je m’apprête à partir en vacances, vous le saurez en lisant le prochain numéro ! Mais il faut aussi retenir qu’un négociant, et pas n’importe lequel, ose mettre le nom de Corbières sur un Carignan. Si lui ose, pourquoi pas les autres, sur un Faugères, par exemple ? Merci Gérard !

Michel Smith


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#Carignan Story # 241: chez les Cavistes, vers la mer…

J’ai toujours été intrigué par le petit village venté de Caves, juste au dessus de Fitou dans la partie audoise des Corbières maritimes. J’étais curieux de savoir quel nom on donnait aux 700 et quelques habitants de cette commune. D’emblée, je pensais les appeler « Cavistes » comme on parle des « Brivistes » en Corrèze, tout en me disant qu’une telle épithète n’était guère possible. Après vérification, figurez-vous que si ! Normal, puisqu’il paraît que l’on a toujours fait du vin à Caves. J’imagine pourtant, mais c’est une autre histoire, qu’il y avait aussi pas mal de chevriers et de bergers dans le secteur, comme partout dans la campagne environnante. Cela n’a rien à voir, mais je me souviens aussi à propos de Caves que Jérôme Savary, le génial metteur en scène décédé l’an dernier, y avait une résidence secondaire avec quelques vignes et l’on raconte qu’avec son cigare que je le voyais allumer dès sa descente d’avion l’aéroport de Perpignan, il ne lésinait pas sur les vins du coin tout en empestant la garrigue. Je le pardonne bien volontiers car je sais qu’il fumait cubain et comme je viens de faire mon petit shopping chez Gérard à Genève, je suis mal placé pour critiquer. D’autant que j’adore (mais c’est un secret…) fumer mon barreau de chaise à l’abri du vent dans le creux d’un rocher en pleine garrigue avec un bon bouquin.

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Ce brave meneur de troupe qu’était Savary connaissait-il les vins du Domaine Saint-Michel (ne pas confondre avec Saint-Michel Archange, dans le Minervois, ni avec le Domaine Saint-Michel les Clauses, du côté de Boutenac), ceux de Jacqueline Vaills et d’Henri Rius, deux éminents « cavistes« , ses voisins ? Moi pas, avant que je ne suive docilement les recommandations d’un aimable Lecteur, un fidèle de cette misérable et obstinée rubrique qui ne cesse de s’enrichir chaque dimanche que dieu fait. En traversant mes chères Corbières l’autre jour, bien avant que l’on ne célèbre la Saint Michel, je me suis arrêté à l’entrée de Caves. Le couple de cavistes n’étant pas là, je fis la connaissance de celui qui occupe, lui, la fonction officielle de caviste, Mohamed, un charmant monsieur débarqué de son Maroc natal (il vient de Meknès, la capitale agricole) il y a un bail et qui a atterri ici après un passage à Châteauneuf-du-Pape. J’ai eu une pensée pour ce beau pays que je n’ai pas revu depuis des lustres, une pensée aussi pour ces paysans qui cultivent si bien nos vignes du Sud sans en boire le jus fermenté. Une pensée pour ceux qui, parmi les cabernets, les merlots et les syrahs du Moyen Atlas, taillent encore les valeureux Carignans que les experts n’ont pas su – ni pu – leur faire arracher.

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Le Carignan blanc goûté et acheté ici grâce à la gentillesse de Mohamed qui tenait le caveau aménagé dans une sorte de hangar bourré de reliques en formes de bouteilles, à la bordure du village, est un des moins onéreux qu’il m’ait été donné de goûter : autour de 4 ou 5 € le flacon, si je me souviens bien. Il porte le vocable « Vin de cépage » sous le nom Carignan écrit en caractères néo-gothiques du style de ceux que l’on rencontre sur les enseignes de la Cité de Carcassonne. Pas de millésime, mais il semble (robe bien soutenue) à la vue comme au touché, que ce ne soit pas du 2013. Le nez est prononcé, mûr, balsamique et fruité (pulpe de raisin, prune), tandis qu’en bouche le vin est rond, puissant, d’un bel équilibre, marqué par quelques notes résinées. S’il manque un poil d’acidité, il a sa place cependant à l’apéro sur des légumes croquants accompagnés de tapenades ou d’anchoïades, sur des olives, des crevettes grises, des palourdes… Mais c’est aussi un bon compagnon des grillades de poissons. Cela tombe bien, les ports de pêche ne sont pas loin où l’on retrouve retrouve d’anciens pêcheurs partis de Mostaganem (Algérie, cette fois) dans les années soixante. Dans d’autres ports, les pêcheurs sont venus de la Baie de Naples ou de Sicile. La Méditerranée n’est pas qu’une simple mer, c’est aussi une véritable mère pour nous. Et j’imagine que, de temps en temps, le regard de Mohamed doit se tourner vers cette mer qui le sépare de son pays.

Michel Smith

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