Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Norton (le cépage, pas la moto!)

Note : J‘avais promis, la semaine dernière, une suite à mon article sur le dosage en Champagne. Elle aura lieu la semaine prochaine car je n’ai pas eu le temps cette semaine de la préparer correctement.

Quand on me dit « Norton », je pense, a priori, à un truc un peu vieux mais sympa qui loge dans mon garage. A savoir, ceci:

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Mais Norton, c’est aussi le nom d’un cépage hybride, autrefois très répandu dans tout le nord-est et le centre des Etats-Unis. Détruit par la prohibition aussi sûrement que s’il s’agissait du phylloxera, cette variété peine à revenir des limbes et compte aujourd’hui quelques 200 hectares, je crois, essentiellement dans le Missouri et la Virginie. Il porte le nom d’un physicien et horticulteur nommé Daniel Norbonne Norton, qui vécut au début du 19ème siècle près de Richmond, en Virginie.

Selon Robinson, Harding et Vouillamoz (dans leur remarquable livre de référence Wine Grapes), il s’agirait d’un hybride entre une variété presque disparue de l’espèce vitis vinifera, l’enfariné noir, et une variété de vitis aestivalis.

Pourquoi j’en parle aujourd’hui ? D’abord parce que j’ai pu assister, samedi dernier à Paris, et grâce à Tim Johnston, à une rare dégustation de 7 vins issus de ce cépage. Ils provenaient de deux domaines différents et de 5 millésimes. Ces vins ont été importés pour l’occasion par un amateur américain, Andy Williams (pas le chanteur), fidèle client du bistrot Juvenile’s qui est devenu, en 20 ans, un véritable mini-carrefour pour quelques amateurs et producteurs du monde entier. Mais aussi parce que je trouve intéressant d’explorer les raisons de ces modes et goûts successives qui entraînent la montée en faveur ou la descente vers l’oubli de tel ou tel cultivar.

Les caractéristiques du Norton incluent une abondance de couleur et, apparemment, deux fois plus de l’antioxydant resvératrol que le cabernet sauvignon. Mais aussi une bonne acidité et très peu de tanins. En cherchant bêtement des points de repère pendant que je dégustais les vins, je me trouvait pas trop loin de certaines expression du dolcetto piémontais, mais pas exactement là non plus.

 IMG_6364Voilà les deux domaines dont les vins étaient présents à cette dégustation. J’aime bien l’étiquette de gauche, qui pourrait sortir d’un livre de Vermorel sur les cépages. 

 

La dégustation

Voici les notes prises le 18 octobre, chez Juvenile’s à Paris. L’ordre des notes est celui du service, décidé par les organisateurs.

Chrysalis Vineyards, Locksley Reserve Norton 2001

Le nez me semble un peu animal et assez nettement volatile. La sensation en bouche est pleine, lisse et chaleureuse, avec une bonne présence de fruit mais une structure qui ne repose que sur l’alcool qui domine trop l’équilibre (pas noté).

Horton Vineyards, Orange County Norton 2001

Aussi volatile que le précédent et un peu bizarre au nez. Je l’ai qualifié de  funky  dans mes notes, partiellement écrites en anglais. Présence de bois aussi, ce qui étonne dans un vin de 13 ans. Ces impressions se confirment en bouche, avec la chaleur en plus (pas noté).

Chrysalis Vineyards, Locksley Reserve Norton 2012

Bon fruité, assez chaleureux et tendant vers la confiture mais plaisamment suave en texture. Peu de structure toujours, mais une longueur décente. Ce vin semble plus complet et bien plus agréable que le 2001. (note de 13,5/20)

Horton Vineyards, Orange County Norton 2007

Assez riche au nez, avec une impression de fond que je n’ai pas senti auparavant dans cette série. La texture est fine et la structure très souple, quasiment sans présence tannique. Mais toujours cette impression de chaleur malgré le fait que les degrés annoncés ne sont pas énormes, autour de 13%. (Note de 13/20)

Chrysalis Vineyards, Estate Bottled Norton 2011

Le nez est un peu fermé mais semble avoir plus de complexité que les autres. Les saveurs fruitées ont de la fraîcheur et évoquent des baies noires. Le meilleur vin de la série avec un équilibre qui le rend très agréable. (Note de 14/20)

Horton Vineyards, Orange County Norton 2011

La fraîcheur importante de ce vin semble aller vers l’acétique. Le fruité est gourmand mais cette acidité perturbe l’ensemble. (note de 12/20)

Chrysalis Vineyards, Barrel Select Virginia Norton 2013

Le boisé est marqué mais pas d’une manière dérangeante. Une belle vivacité et un peu plus de longueur que la plupart des vins de cette série, probablement soutenue par le boisé. Belle qualité de fruit. (Note de 13,5/20)

Conclusions

Les informations fournies indiquent que ces vins se vendent aux USA pour des prix allant de 15$ à 30$ et la production est limitée. Vu le marché intérieur aux USA, il n’y a aucune chance de les voir en France un jour et ils ne me semblent pas du tout compétitifs sur un échiquier plus large que leur zone de production, où ils sont surtout achetés grâce à une forme de fierté locale. Leur principale qualité réside dans leurs saveurs fruitées, bien que celles-ci (du moins dans les échantillons présents) tendent vers le confituré. Des habitués de vins rouges tanniques les trouveront probablement trop souples, bien que leur acidité empêche toute impression de mollesse. Mais le vin, c’est la diversité, et les goûts des humains suivent le même principe.

 

David Cobbold

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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A plusieurs, c’est mieux et bien plus amusant!

Les chiffres des exportations de vin français en baisse nous l’indiquent clairement: les vins de ce pays ont parfois du mal à trouver leur place sur un échiquier mondial de plus en plus occupé par des produits de belle qualité, issus d’un nombre croissant de pays producteurs très actifs sur des marchés importants et ouverts.

Si l’on peut et l’on doit reconnaître les qualités individuelles d’une forte proportion de vins français (il n’y a jamais eu autant de bons), le manque de stratégie collective fait souvent que ces vins n’obtiennent pas, ou péniblement et par à-coups, la place qu’ils méritent.

Je ne parle pas ici des crus classés et consorts, des grands bourgognes ou des plus prestigieux vins du Rhône, ni des grandes marques de Champagne qui bénéficient d’une très belle image qui les protègent d’une réelle concurrence exogène, sans parler du travail individuel des marques pour assurer que cette image reste aussi visible que désirable. Et les producteurs importants, dont le volume de production et la largeur de gamme autorisent une organisation qui alloue une part significative de leur budget aux voyages, à la promotion et au réseau commercial, sont aussi généralement mieux armés dans ce combat quotidien pour maintenir ou augmenter les ventes que des producteurs de taille modeste.

C’est pourquoi, pour tous les autres, c’est à dire la vaste majorité des vignerons indépendants de ce pays, le partage avec des collègues de ces efforts essentiels pour la survie de leurs entreprises me semble être bien plus que du simple bon sens : presque une nécessité. Et je ne parle pas ici des actions de communication collectives conduites au niveaux nationaux, régionaux ou par une appellation, car celles-ci doivent donner une part égal du gâteau à chaque producteur, du moins en théorie. Les exemples de groupements volontaires entre vignerons pour mener des actions de promotion ou de commercialisations ne manquent pas, même si la plupart reste inconnue des consommateurs, et pour cause car leur objet n’est pas de se substituer au producteur, mais de lui donner les moyens d’atteindre des intermédiaires, journalistes ou revendeurs, qui, ensuite, mettront en avant les producteurs dont ils ont apprécié les vins.

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Puisque les journalistes se prennent pour des messies, il leur faut porter la bonne parole. Un collègue hollandais pris par une folie de grandeur au labo Oenoteam

 

Pour ne parler que de la France, un des plus anciens de ces groupements volontaires, qui réunit des producteurs de plusieurs régions français, est le club Vignobles et Signatures. A Bordeaux, depuis quelques années, plusieurs consultants ont étendu leurs services de conseil dans les domaines viti et vini pour proposer aussi à ceux de leurs clients qui le souhaitent la formation de clubs qui assurent des actions promotionnelles afin de faire connaître les vins de leur membres, comme leurs façons de travailler. Je pense à Stéphane Derenoncourt ou à Olivier Dauga, dont les activités ne sont pas limitées à la seule région bordelaise d’ailleurs.

Une récente addition est le club de vignerons intitulé «In a bottle», qui vient de fêter son premier anniversaire et dont les 17 membres sont tous suivis par le même laboratoire de conseil œnologique, Oenoteam, à Libourne. Julien Belle, Thomas Duclos et Stéphane Toutoundji en sont les trois œnologues consultants. Ce laboratoire, et ses consultants, ont un grand nombre de clients mais l’association de 17 entre eux est un acte volontaire et supplémentaire qui implique d’aller ensemble à la rencontre des professionnels du vin pour mieux vendre ensuite.

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Les moments les plus magiques des voyages de presse sont ces moments improvisés, comme quand Laurent de Bosredon nous sort deux flacons du monbazillac 1942 de son domaine. L’un était superbe, l’autre un peu moins (oh bouchon liège, quand tu nous tient !)

J’ai accepté avec intérêt une invitation d’aller voir sur place ce club en action au moment des vendanges de cette année. Le voyage s’est concentré sur la partie de le rive droite du bordelais ou se trouve la majorité des membres de ce club, entre Libourne et Castillon, avec une extension dans le bergeracois voisin au Château de Bélingard, domaine d’une très grande beauté situé en Périgord, sur les appellations Monbazillac et Côtes de Bergerac. J’ai envie de vous raconter la série d’activités et rencontres qui a constitué ces deux journées bien remplies, non pas en tant que récit d’un voyage de presse, mais pour illustrer mon propos sur l’intérêt d’un tel regroupement sur le plan d’une action de communication intelligente et approfondie.

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La dégustation chez Oenoteam, à Libourne, a lancé le voyage : bonnes conditions, vins à parfaite température et dégustateurs concentrés

Nous étions une petite dizaine de journalistes, issus de 5 pays : Angleterre, Allemagne, Belgique, Hollande et France. Les vendages en rouges étant en cours dans la région, l’occasion était parfaite pour voir des vignes, goûter des raisins, discuter des dates et techniques des vendanges, voir entrer des raisins et constater l’omniprésence des tables de tris dans les chais, entendre les avis des uns et des autres sur les perspectives qualitatives ce millésime miraculé (en gros c’est « Boudu sauvé des eaux » par le soleil de septembre), puis se rendre compte des investissements techniques réalisées par tous, et cela malgré la disparité entre leurs niveaux de sophistication qui correspondent, en gros, aux moyens disponibles. Et, bien entendu, déguster tous les vins de ce club dans au moins deux millésimes différents.

Louis Havaux en pleine forme après une dégustation

Son excellence Louis Havaux, toujours pro, toujours discret, toujours souriant, toujours en forme. Le vin nous maintient bien, il me semble!

L’organisation était aussi professionnelle que décontractée, deux qualités que j’estime essentielles pour la réussite d’une telle opération. Mes collègues étaient, de sûrcroit, attentifs et appliqués dans leur attitudes, sans être des «casse-pieds», ce qui est aussi vital mais difficilement contrôlable par un organisateur, sauf éventuellement par la sélection des candidats. Car combien de voyages de presse ou autres dégustations sont pollués par une ou deux personnes qui ne semblent prêter aucune attention à ce qui est dit ou versé dans leurs verres? Si on ne veut pas visiter la n-ième cuverie, chai à barrique ou chaîne d’embouteillage, on se tient tranquillement dans un coin, non? Et on parle le moins possible, et tout au plus en chuchotant, lors des dégustations longues, il me semble. On peut toujours attendre les repas pour la convivialité. Mais je digresse !

Ce voyage a débuté par une visite du laboratoire Oenoteam ou tout a commencé, puis, dans leur salle immaculée, une dégustation de l’ensemble des vins des membres du club dans le millésime 2012 (voir le première photo). Manière de constater le haut niveau d’équipement dont ce labo dispose et observer les ballets des échantillons issus des cuves en cours de fermentation, puis d’entrer dans le vif du sujet. J’étais plutôt impressionné par les qualités du millésime 2012, pourtant pas doté d’une si belle réputation. Les 2013, que nous avons dégusté le lendemain matin, s’en sortaient nettement moins bien.

Il est intéressant de noter que mes préférés ne sont pas nécessairement les vins les plus chers, ni ceux issus des appellations les plus prestigieuses. Je continue à penser que c’est le vigneron et ses aides qui font le vin, et sûrement pas son appellation, mais aussi que le prix n’est pas toujours un indicateur fiable de qualité. Je vous livre une liste de mes vins préférés, dans l’ordre alphabétique qui a plus ou moins correspondu à l’ordre de la dégustation, qui s’est faite à découvert. Tous les prix sont ttc départ des propriétés.

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Château Blissa, Côtes de Bourg : un des meilleurs vins de cette dégustation du millésime 2012, et un des moins chers aussi (voir ci-dessous)

Château Lanbersac, Puisseguin St. Emilion (9,80 euros)

Château Blissa, Côtes de Bourg (7,20 euros)

Château La Claymore, Lussac St. Emilion (10,75 euros)

Château Croque Michotte, Saint Emilion Grand Cru (23 euros)

Château La Tour du Pin Figeac, St. Emilion Grand Cru (30 euros)

Château La Grave Figeac, St. Emilion Grand Cru (24 euros)

Château Lajarre, Bordeaux Supérieur (6,60 euros)

Château Canon Montségur, Castillon Côtes de Bordeaux (6,90 euros)

Château Ogier de Gourgue, Côtes de Bordeaux (12,70 euros)

Château Saint Nicolas, Cadillac Côtes de Bordeaux (9,30 euros)

Oui, il est très possible de trouver un vin à 7 euros meilleur ou aussi bien qu’un autre à trois ou quatre fois ce prix-là. Et oui, un Bordeaux supérieur peut être meilleur qu’un Saint Emilion Grand Cru ou un Pomerol. Le vin est complexe, comme son appréciation !

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Les raisins de Cabernet Franc sur cette propriété bordelaise attendront encore quelques jours. Nous les avons goûtés et ils sont très prometteurs, plein de fruits et aux tanins presque murs.

 

Les autres activités de ce voyage se sont enchaînées logiquement pas des visites de propriétés en cours ou en attente imminente des vendanges. Des merlots de qualité variable mais globalement correcte étaient, pour la plupart, déjà ramassés. Les domaines visités étaient tous relativement modestes au niveau de leurs prix de vente et vendangent donc la majorité des leurs parcelles à la machine, comme 75% du vignoble français. Cela nous a permis de constater que cette méthode, grâce notamment à des systèmes de tri embarqués sur les dernières machines, qui sont souvent doublés par des tables de tri au chai, permettent d’éliminer la majorité des raisins abîmés ou autre matière indésirable. A condition que le vignoble ne soit pas trop loin du chai, je ne vois pas trop de raisons de préférer des vendanges manuelles pour la plupart des vins.

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Jean Trocard, au pied d’une de ses cuves à Château Laborde (Lalande de Pomerol) nous donne ses explications

Des dégustations de baies de merlot, cabernet sauvignon et cabernet franc avant vendange nous ont confirmé la nécessité d’attendre plus longtemps la maturité des deux cabernets, du moins dans la plupart de cas. Une autre dégustation nous a présenté les effets de différentes barriques, bois et tonneliers sur un même lot de merlot.  Des visites de chais et/ou de vignobles furent organisées à quatre domaines différents.

Puis il y a eu, le lendemain, une dégustation complète du millésime 2013 et une initiative originale, organisé par le producteur de caviar français Sturia (la France est maintenant le troisième producteur de caviar au monde, après la Chine et l’Italie), d’associer des mini-plats incorporant divers caviars avec des vins rouges du club «In a bottle»:  ce fut un exercice périlleux!

Ce programme était émaillé de rencontres et discussions avec un grand nombre des 17 producteurs. Et je garde pour la fin ce qui était, pour moi, le clou du programme: un apéritif et dîner dans la maison des Bosredon au Château de Bélingard, avec vue exceptionnelle sur la vallée de la Dordogne, ses vignes, ses bois en coteaux et le tout roulant vers l’horizon dans le nuit tombante. Un moment de détente magique accompagné par l’esprit vif et spontané des nos hôtes.

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Quand Bordeaux prend un air de Provence avec cet olivier, planté en 1955 et qui a donc survécu aux hivers de 1956 et 1985. Devant le chai de Château Laborde, à Lalande de Pomerol

Il est frappant de noter que bon nombre des adhérents de ce club, comme dans d’autres du même genre, ne viennent pas du milieu traditionnel viticole. Question de vision, d’organisation, de priorités commerciales ou de moyens? Je n’en sais rien, mais peut-être un peu de tout cela. Il est clair, en tout cas, que quelqu’un qui vient d’un autre univers arrive plus facilement à reconnaître qu’il a besoin de l’aide de spécialistes pour l’épauler dans les multiples fonctions qu’impliquent la production et vente du vin. Et il apporte, probablement, une ouverture d’esprit vers les marchés que n’a pas, toujours, un vigneron «de père en fils». Enfin, il a souvent davantage de moyens également. Mais quelqu’en soient les causes, les résultats me semblent assez probants.

J’ai beaucoup appris pendant ces deux jours, même si je plaiderais pour un peu moins de visites de cuveries! Ensemble, ce club à pu faire connaitre les vins et les personnalités de ses adhérents à un groupe de journalistes bien plus efficacement que si chacun y allait avec sa petite chanson. Je leur souhaite longue vie et réussite.

 David Cobbold

(texte et photos)

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PS. Et une mention spéciale pour un autre vin que n’a pas pu participer aux deux dégustations des 2012 et 2013, et pour cause : son propriétaire n’a pas estimé ces millésimes dignes d’être embouteillés sous son étiquette. Il s’agirait de Château Yquem ? Pas du tout, car son nom (curieux) est Château Grand Français, un vin d’appellation Bordeaux Supérieur situé près de Coutras, au nord de la région girondine. Mais j’ai dégusté, en magnums, les millésimes 2009 et 2010 de ce vin que se vend autour de 10 euros la bouteille. Il m’a semblé en tout points remarquable, surtout le 2010, et je serai très intéressé de glisser un flacon comme joker dans une série de vins aux noms plus prestigieux. Et Michel sera très content d’apprendre que ce domaine est en agriculture biologique !


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La transmission réussie : l’exemple des Plageoles à Gaillac

Il est une question qui intéresse toutes les familles engagées dans la production artisanale (pour l’industrie, cela peut aussi être le cas, mais les structures diffèrent) : celle de la transmission entre les générations. Cela n’est pas propre aux vignerons, même si c’est eux qui nous préoccupent aujourd’hui.

Tout outil de production de vin est par définition plus ou moins fragile, selon les volontés et les compétences variables de générations successives, mais aussi en fonction des contraintes fiscales et commerciales, et, malheureusement, des aléas climatiques.

Robert-and-BernardRobert et Bernard Plageoles dans leurs vignes à Gaillac (photo The Vine Route)

Malgré les difficultés inhérentes à une transmission directe aux descendants, je suis souvent frappé par l’extraordinaire pérennité des familles de vignerons en Alsace, pour prendre un exemple. On en trouve qui en sont à la dixième génération, voire au delà, et cela, malgré les vicissitudes politiques qui ont agité cette belle région. Mais, pour illustrer mon propos d’aujourd’hui, je vais prendre un exemple issu d’une autre région : le Sud-Ouest de la France et l’appellation Gaillac. Je connais la famille Plageoles depuis près de 30 ans, ayant d’abord vendu leurs vins en tant que caviste avant de faire connaissance avec Robert et sa femme Josy, puis avec leur fils Bernard et sa femme Myriam, et maintenant, depuis peu, avec les fils de Bernard et Myriam, Florent et Romain.

Florent PlageolesFlorent Plageoles en action : la troisième génération que j’ai connu de cette famille exemplaire de vignerons de Gaillac

 

Je les vois, soit chez eux, soit lors de dégustations à Paris, d’une manière sporadique mais régulière, environ une fois tous les deux ans, parfois plus. Cela m’a permis de suivre, sur toute cette période, une évolution fascinante du domaine et de ses vins, mais aussi le passage progressif du témoin de Robert à Bernard. La suite semble maintenant programmée avec l’entrée dans l’exploitation familiale de Florent et de Romain. L’aventure viticole des Plageoles à Gaillac ira surement jusqu’à la 7ème génération, voire au-delà, car un petit Marcel Plageoles II est déjà sur pieds – mais non-greffé pour le moment.

Pour conter cette histoire, il faut remonter plus loin; car Robert Plageoles, malgré sa renommée et la place tutélaire qu’il a pris, souvent malgré lui et face à des oppositions aussi virulentes que parfois malfaisantes, n’a fait que de poursuivre et développer le travail de son père Marcel. Ce Marcel Plageoles avait hérité d’un petit domaine de 5 hectares, planté uniquement de cépages blancs. Avant lui, il y eut Jules, François et Emile, souvent métayers, puis acquérant, petit à petit, des lopins de vigne. Mais Marcel avait une autre vision du Gaillacois, car il était aussi greffeur et ce travail l’amenait à connaître par cœur tout le vignoble et à récupérer, ici et là, des pieds de vigne qu’il trouvait digne d’intérêt. C’est lui qui a planté, par exemple, quelques pieds d’un vieux cépage, l’ondenc, qui a failli disparaître et qui allait avoir une nouvelle vie grâce au travail de recherche méticuleux de Robert.

gamme PlageolesUne partie de la large gamme de vins produits par les Plageoles

A ma connaissance, c’est Robert qui a lancé le processus d’innovation, allié à un travail en profondeur sur les bases historiques de ce vignoble gaillacois. D’abord, il a vinifié et embouteillé les cépages séparément, utilisant toute la gamme des variétés alors à sa disposition, mais aussi les types : rouge, blanc sec, blanc doux et pétillant. Ses étiquettes étaient déjà modernes et claires, avant les autres, avec une identité graphique facilement reconnaissable. Les vins allaient des « simples » gamay et sauvignon blanc au très complexe Vin de Voile, un vin oxydatif à élevage long sous bois utilisant le cépage local mauzac : un vin déroutant pour les esprits formatés. Puis de la syrah, de la muscadelle et, petit à petit, l’introduction, en fonction de ses recherches et plantations, d’autres variétés plus purement locales comme le duras ou le prunelart (en rouge), l’ondenc et le verdanel (en blanc). Et cette liste, qui varie dans le temps, n’est pas exhaustive, car il y aussi le braucol (alias fer servadou), et toutes les variantes du mauzac, dont certaines produisent le célèbre Mauzac Nature, un blanc effervescent fait selon la méthode rurale que Marcel, le père de Robert, avait maintenu.

Tous ceux qui ont connu Robert Plageoles gardent de lui le souvenir d’un personnage très attachant, chaleureux, généreux et volubile, au savoir riche et multiple et à la curiosité quasi inépuisable. Un tel personnage peut aussi être, forcément, un peu encombrant pour celui qui lui succède sur le domaine, en l’occurrence son fils Bernard. Mais c’est tout à l’honneur de ces deux, et certainement aussi à la sagesse et aux efforts de leurs épouses, que la transition de l’un à l’autre se soit si bien passée. Bernard s’est fait sa place, avec un style qui lui est propre, fait de franchise et d’engagement, et grâce à un travail formidable, partagé avec sa femme Myriam, qui prolonge et amplifie l’héritage de ses aïeux. Robert garde son rôle d’agitateur d’idées et on afflue à ses conférences sur les cépages rares dont beaucoup doivent leur survie et leur nouvel élan à lui-même.

Car de quoi parle-t-on quand on se lance sur la piste des variétés dites « rares » ? De plusieurs choses en même temps : diversité des goûts, adaptabilité aux climats locaux spécifiques, résistance aux maladies (éventuellement), lien avec le passé et possibilités d’avenir avec une identité particulière pour chaque région. Dire que Robert Plageoles a été un pionnier dans ce domaine à Gaillac est comme dire que la reine d’Angleterre porte des chapeaux colorés. Hormis cet homme, seuls des ignorants ou des malotrus peuvent prétendre avoir retrouvé, expérimenté, puis lancé l’ondenc, le prunelart, le verdanel et d’autres variétés tombées dans les oubliettes. Ses recherches l’ont mené sur les chemins de l’histoire gaillacoise, mais aussi un peu partout, y compris , souvent, vers la réserve ampélographique de Vassal, bientôt déménagée et un peu perdue, à son grand regret.

Gaillac a fini par reconnaître, du moins dans les faits, le rôle essentiel joué par Robert Plageoles pour son appellation. Entre 1960 et 1990, selon les chiffres fournis par Philippe Séguier dans son livre Le Vignoble de Gaillac (curieusement pas disponible à la Maison des Vins de Gaillac !!!), les surfaces plantées en braucol sont passées d’un hectare à 350, celle de duras de 77 à 850, et plusieurs autres vignerons ont planté de l’ondenc et du prunelart. Et je parie que ces chiffres sont encore en augmentation nette depuis lors. La propriété des Plageoles totalise maintenant environ 40 hectares, avec l’acquisition récente de quelques hectares supplémentaires, à planter à ou à replanter : de quoi assurer la vie de bientôt trois familles et deux ou trois générations sur le domaine. Son avenir est en marche, mais il ne le serait pas sans son passé. Une leçon à méditer, sûrement.

PS. Mes remerciements à Florent Leclercq, qui m’a fourni des informations utiles via son bel article sur les Plageoles dans la revue Plaisirs du Tarn.

David Cobbold


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Les Côtes de Gascogne, ou comment émerger de l’océan

Mon titre peut être pris de diverses manières, y compris littéralement, surtout quand on sait que la plupart du sud-ouest de la France vivait sous l’eau il y a quelques 500 millions d’années. D’ailleurs le mot côte, qui nous vient de latin costa, est intéressant en soi, y compris à cause de ses différentes acceptions, qui sont bien plus nombreuses en anglais qu’en français, car « coast » en anglais signifie, parmi d’autres, aussi bien un bord de mer ou d’océan qu’une pente (comme « côte » en français), mais également le fait de glisser sans moyen apparent de propulsion, et/ou sans effort manifeste, et que cela soit à terre ou en mer. Cette richesse de sens lexical nous fournit peut être quelques clefs pour l’affaire qui nous concerne aujourd’hui.

Car les vins de Côtes de Gascogne, à dominante blancs (80%), ont aussi émergé, comme par miracle, mais en réalité par la vision et la volonté des hommes, du recul historique d’un vignoble autrefois essentiellement dédié à la distillation pour la production d’Armagnac. Même si l’Armagnac se défend bien aujourd’hui, son recul est un fait qui a poussé bon nombre de vignerons, menés et inspirés par des pionniers comme la famille Grassa et leur Château de Tariquet, mais aussi la Cave de Plaimont, à convertir des milliers d’hectares vers la productions de vins qui sont accessibles dans tous les sens du terme. Ce qui signifie abordables aussi bien en goût qu’en prix, étant produits avec des moyens technologiques généralement ultra-modernes et largement mécanisés afin de réduire les coûts de production. Le bilan de cette reconversion est assez parlante : des performances à l’export (70% de la production quitte la France) qui font pâlir d’envie bien d’autres régions. Enfin, et ce n’est pas l’acquis le moins remarquable, tout cela fut réalisé en l’espace d’une génération. J’ai le souvenir des débuts de Tariquet, dans les années 1980, lorsque j’étais caviste. Et, à cette époque, la qualité et l’accessibilité de leurs vins furent, à l’époque, reconnus et appréciés à l’étranger avant de gagner les palais et les bourses des français.

 IMG_6215La douceur du Gers se déguste aussi à l’ombre des arbres de la place du village, comme ici à Fourcès (photo David Cobbold)

Même se ces terres ont émergés de l’océan depuis longtemps, ce département gersois vit sous forte influence atlantique sur le plan de son climat, comme pour ses sols qui sont formés essentiellement par des dépôts marins. L’humidité y reste forte, même si elle diminue assez rapidement au fur et à mesure de l’éloignement de l’océan. Un tel climat tempéré, associé à des cépages blancs bien adaptés et acclimatés (pour la plupart) depuis longtemps, aide manifestement à la production de vins qui ont l’alcool modeste (11/12 degrés en générale) et qui garde fraîcheur et arômes en conséquence. La conversion du vignoble d’Armagnac lui à légué l’ugni blanc et le colombard, puis la proximité béarnaise lui a prêtée la famille des mansengs, ensuite il y a eu l’apport de sauvignon blanc, largement répandu depuis longtemps dans le Gironde voisine, et enfin le sempiternel chardonnay, bien moins répandu que les précédents. Les cépages rouges, minoritaires, prennent une part de leur substance du bordelais (cabernets et merlot), et l’autre du Madiran voisin, sous la forme du tannat.

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L’histoire d’un vin est aussi fait d’histoires de familles et de personnes, comme avec ce vin rouge de Philippe Fezas

(photo David Cobbold)

 

L’aire assez étendue (13,000 hectares) recouvre, pour l’essentiel, le département du Gers et se subdivise en suivant les zones traditionnelles de l’Armagnac : à l’ouest le Bas-Armagnac, qui touche les Landes et donc comporte des parties sablonneuses et limoneuses ; au centre le Ténarèze, sur un fond calcaire avec des dépôts d’argiles ; enfin le Haut Armagnac, largement vallonnée et également à forte dominante calcaire. L’ensemble représente un potentiel annuel d’environ 100 millions de bouteilles, ce qui en fait la première région productrice de vins blancs d’IGT en France, et la première exportatrice. Il est en augmentation constante.

Mais comment sont les vins, je vous entends demander ? Je ne vous parlerai que des blancs ici, non pas que je n’ai pas dégusté des rouges, mais que ceux-ci ne représentent que 20% de la production actuelle et ne m’ont jamais réellement emballé, du moins pour l’instant et pour leur quasi-totalité. Pour les blancs donc, les moins bons sont sans grand défaut, assez aromatiques mais parfois un brin caricatural sur le plan de leurs arômes dominés par les thiols. Les meilleurs ont de la vivacité à revendre, des arômes un peu plus complexes et parfois très réussis, et une capacité de garde probablement utile pour certains, même si cela n’est pas leur vocation première. Et les assemblages, de plus en plus complexes, y apportent certainement un élément utile dans ce domaine, tous comme une autre tendance émergeant qui est un travail en binôme sur le site et sur l’élevage.

un cru gascon

Parmi les producteurs dont j’ai dégusté les vins et qui me semblent spécialement recommandables, je citerai d’abord le Domaine de Chiroulet de la famille Fezas, dont le travail me semble d’une parfaite cohérence et qui est encore amené à progresser, je pense, vu les moyens et la volonté mis en oeuvre. Les producteurs historiques et importants qui sont Tariquet et Plaimont produisent de très bons vins, toujours fiables et parfois excellents, à travers des gammes qui se raffinent et se complexifient avec les années. Que ceux qui dénigrent ces vins-là essaient seulement de produire des volumes aussi conséquents à des prix si abordables ! J’ai bien aimé aussi les vins de Pellehaut, qui va assez loin dans le travail sur les assemblages. Une année auparavant, j’avais très bien dégusté les vins d’un autre domaine, Gensac, juste au nord de Condom. Il y en a d’autres de bien, comme le Domaine de Mirail. près de Lectoure. Cette approche n’est pas exhaustive, je le sais parfaitement, mais j’espère qu’il vous donnera envie de découvrir le production encore méconnue de cette très belle région dont les vins se vendent à des prix qui se situe entre 4 et 10 euros au public, chose assez rare de nos jours.

Le bonheur peut-être dans le Gers, et il se trouve à un prix très modeste. C’est surement cette combinaison qui explique cette émergence aussi remarquable que discrète.

PS. Petit carnet de route avec des adresses recommandables pour ceux qui décident d’explorer cette belle région

Hôtel-restaurant La Bastide Gasconne, à Barbotan-les-Thermes. Cet endroit, adjacente à le magnifique bâtisse thermale, est un lieu assez magique, décorée avec un goût parfait : un luxe qui n’est jamais ostentatoire. On s’y sent bien.

Hôtel de France, à Auch. Cet endroit historique, rendu célèbre autrefois par les Daguin, père puis fils, a été repris récemment par un jeune chef dont j’ai eu l’occasion d’apprécier les talents. Le lieu est resté un peu « dans son jus » avec une apparence un peu désuète, faute sans doute de moyens, mais l’accueil est très aimable et le talent se déguste dans l’assiette.

La Table des Cordeliers, à Condom. Lieu magique, autrefois une chapelle, avec une cuisine raffinée.

Bernard Daubin, à Montréal-du-Gers. Je vous ai déjà parlé ici de ce restaurant familiale revisité : un lieu atypique que j’aime beaucoup, mené avec coeur et tripes par le sus-nommé et sa famille. Excellente nourriture et vins qui peuvent inspirer.

La Bombance (entre Montréal et Fourcès). Une ancienne ferme converti en restaurant par un couple de professionnels venu de la région parisienne. J’ai ai très bien mangé.

Et puis c’est le début du grand festival de Jazz in Marciac aujourd’hui et jusqu’au 15 août. J’irai deux fois cette année.

Bon voyage !

 

David Cobbold

 

 

 

 

 


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Le long chemin du vin n’est pas pavé que de bonnes intentions, loin s’en faut. Et je soupçonne, très fortement même, que les décrets d’appellations non plus. Cela me semble particulièrement vrai pour les listes de cépages autorisés. Suite à la catastrophe que fut le phylloxéra, une des priorités majeures était de produire du volume d’une manière fiable, y compris dans les appellations naissantes à partir des années 1930. Certains cultivars ont donc été privilégiés pour leur rendement élevé et leur résistance aux maladies (les deux étant évidemment liés). D’autres ont été abandonnés parce qu’ils ne remplissaient pas ces critères, malgré le potentiel qualitatif de leurs vins. Prenez l’exemple de la Savoie, car cet article a été inspiré par la dégustation d’un vin de l’Isère (IGP Isère) issu d’un obscur cépage nommé Verdesse et produit par le Domaine des Rutissons (voir photo ci-dessous).

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Je n’aurais peut-être jamais découvert ce cépage sans le concours d’un élève d’un de mes cours (et grand merci à cette personne). Du coup, je me suis mis à m’instruire sur le cultivar en question. Voici ce qu’en dit le site du Figaro (généralement bien documenté) :

La verdesse est un cépage blanc, cultivé sur une superficie d’environ 5 ha. On le trouve particulièrement dans la vallée du Grésivaudan et du Drac. Elle est également appelée verdêche, étraire blanche de Grenoble ou verdasse. Les feuilles sont lobées et d’une couleur vert foncé. De longs et robustes pédoncules portent les grappes. Une chair juteuse et sucrée se trouve sous la peau blanche, virant au roux ambré, des baies matures. Ces dernières, de taille moyenne, se présentent sous une forme ellipsoïde. Pour être productive et vigoureuse, on taille plutôt long le cépage. Son développement est parfait sur un sol calcaire et riche en argile. La Verdesse résiste peu au mildiou et à l’oïdium, en revanche, elle craint beaucoup la pourriture grise. Un vin, particulièrement alcoolique, est issu de ce cépage. D’une saveur agréable, celui-ci exhale une senteur végétale et florale. Ce vin ne se conserve pas longtemps, il est préférable de le consommer pendant les premières années.
Et voici un extrait de ce qu’en dit l’autorité mondiale en matière de cultivars de vitis vinifera, c’est à dire le tome magistral qui est Wine Grapes, de Robinson, Harding et Vouillamoz (la traduction de l’anglais est de moi) :
Verdesse, variété aromatique, au potentiel qualitatif élevé, qui commence à se replanter en Savoie. Synonymes principaux : Bian Ver (au Piedmont), Verdasse (Voreppe en Isère), Verdèche, Verdesse Musquée. La Verdesse a probablement ses origines dans la vallée de Grésivaudan, en Isère, où on en trouve la première mention dans le Sassenage en 1845. Le nom fait référence à la couleur vert foncé des feuilles et des baies. La Verdesse appartient au groupe ampélographique Pélorsien. C’est une variété vigoureuse, au débourrement tardif mais à maturation moyenne. A tailler long, et donne de bons résultats sur des pentes argilo-calcaires. Des grappes pas très grandes et des petites baies à la peau épaisse. La Verdesse fut largement cultivée dans la vallée de Grésivaudan dans l’Isère, où elle était la variété la plus plantée à la fin des années 1920. Elle reste autorisée pour les vins tranquilles et effervescents de l’appellation Vin de Savoie.
Passons sur des petites différences entre ces deux textes, car l’essentiel est ailleurs. Il est clair que ce cépage verdesse a un potentiel qualitatif intéressant. Ma dégustation du vin cité ci-dessus le confirme, car ce vin très vif possédait aussi du gras qui le faisait bien coller sur la langue. Sa bonne longueur est établie, et une impression de puissance, en dépit d’un niveau d’alcool très raisonnable (12%). En tout cas, il me semblait bien plus intéressant que tout ce que j’ai pu déguster en Savoie issu du cépage blanc dominant dans cette région, la jacquère. Mais la jacquère produit beaucoup (j’ai vu les masses de grappes sur des plants de ce cultivar juste avant les vendanges). Il a donc été préféré à la verdesse, et probablement aussi à d’autres variétés plus qualitatives.Il me semble donc que l’organisme qui est censé s’occuper et des appellations et le la « qualité » (INAOQ) devrait passer nettement plus de son temps à promouvoir la modification des décrets des appellations et l’exploration des ces variétés « oubliées » que de poursuivre quelques provocateurs patentés pour des méfaits mineurs.

David Cobbold

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Le Chianti n’est plus le même, et c’est tant mieux

DSC_0284Paysage de vignes dans la région de Chianti Classico, au nord-est de Sienne 

 Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas rendu en Toscane, et encore plus longtemps dans la zone de Chianti. Disons 7 ou 12 ans, selon le cas. On ne soupçonne pas, de loin, la vitesse avec laquelle le monde du vin peut évoluer, parfois. Ce qui est vrai en France l’est autant en Italie. Prenons le cas de son appellation la plus célèbre : Chianti. Il fut un temps, pas si longtemps que cela, où ce vin était fait de 30% de raisins blancs, de clones inadaptés à la production d’un vin rouge de qualité, et avec une volonté manifeste de maintenir cette région historique dans une sorte de no-man’s land de vins sans personnalité. Puis arriva une génération ayant la volonté de faire bouger les lignes, et, pour ce faire, sortir du carcan de médiocrité imposé par des règles d’appellation débiles. Ces producteurs voulaient essayer de faire les meilleurs vins rouges possibles dans leur région, soit avec l’aide de cépages français, cabernet et merlot en tête, soit avec leurs propres variétés, et surtout le sangiovese. Deux écoles donc mais une même ambition.

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Je ne parle pas de techniques de vinification dans cet article, mais, là aussi, tout existe et en parallèle : vieux botti en bois de slavonie (comme ci-dessus et dans la deuxième photo plus loin), barriques de chêne français, cuves en ciment et cuves inox (comme ci-dessous).

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Partant de là, la seule possibilité était de produire des vins sous le statut de vino di tavola, car aucunes de ces deux pistes n’était acceptable, avant 1992, pour obtenir une étiquette de Chianti, fut-il classico. Aujourd’hui, un Chianti Classico doit contenir au moins 80% de sangiovese, qui peut s’assemble avec jusqu’à 20% de variétés italiennes «traditionnelles» ou bien avec certaines variétés françaises. Cette solution, qui permet une forme de compromis entre l’école « 100%  autochtone » et celle qui lorgne davantage vers l’international, a permis aux vins de cette magnifique région d’opérer une bond qualitatif remarquable. On doit intégrer d’autres facteurs dans le recette qui a provoqué cette révolution. L’abandon du métayage, une recherche poussée sur des variétés clonales, et l’arrivée d’investisseurs fortunés et patients. Les nouvelles règles de l’appellation rejette aussi, sans refus total d’une touche de poivre et de sel, les variétés blanches.

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J’ai visité une petite série de domaines en Toscane la semaine dernière, dont quatre qui élaborent du vin en Chianti Classico, et on peut maintenant trouver, à partir de 12 euros environ la bouteille, d’excellents vins rouges dans cette région. Certes, pour les meilleurs, le compteur s’affole un peu plus, mais nous n’atteignons pas du tout les hauteurs de ces « super-toscans » et leurs prix à 3 chiffres. Les vins les plus chers que j’ai vu dans l’appellation se situaient autour de 30 euros. La donnée de base est clairement ce cépage sangiovese. Un paradoxe que cette variété, nommée d’après le sang d’un dieu, ne soit pas très colorée, mais peu importe : la couleur d’un vin n’a jamais constitué un indice quant à sa qualité. Ce qui caractérise le sangiovese est le contraste marqué entre tanins et acidité, ce qui semble le rendre susceptible à des petites variations climatiques, un peu à la manière d’un pinot noir mais en plus tannique. Le climat presque continental, en tout cas semi-montagneux de cette partie centrale de la Toscane lui convient en tout cas. Plus de soleil serait néfaste à cette fraîcheur qui le rend si digeste. Mais moins de soleil ne lui permettrait pas de mûrir correctement. L’assemblage autorisé dans les règles de l’appellation est aussi un atout car cela donne la possibilité d’arrondir les angles d’une jeunesse parfois un peu austère. Ailleurs, et notamment plus au sud, à Montepulciano ou Montalcino, des températures plus élevées rend possible une systématisation de versions mono-cépages du sangiovese, appelé par des synonymes.

Même à l’intérieur de ce qui semble être une certaine rigidité imposée par les règles (imposer au moins 80% d’une variété n’autorise pas trop de fantaisies de style, quand même !) il subsiste des volontés différentes de la part des producteurs: on trouve des Chianti Classico à 100% sangiovese, des assemblages qui n’utilisent que des variétés italiennes, et d’autres qui mettent 20% de cabernet et/ou de merlot. Dans cette affaire, je ne choisirai pas une école : j’aime trop la diversité.

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Les Chianti Classico que j’ai aimés

San Felice, Il Grigio 2010

 San Felice, Grande Sélection, Il Grigio 2010

 San Felice, Poggio Rosso 2010

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Felsina, Berardegna 2011 

Felsina, Riserva, Rancia 2009

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Ricasoli, Castello di Broglio 2010

et aussi Badia a Coltibuono Chianti Classico Riserva 2009

Ce petit aperçu, qui ne constitue nullement une sélection fiable parmi le nombre des vins qui existe dans cette appellation, est peut-être anecdotique. Mais il illustre, je crois, les progrès considérables réalisés dans cette magnifique région au cours des 20 dernières années.

Le monde du vin réagit en permanence à certains aiguillons : les producteurs intelligents et visionnaires, d’abord, les critiques (un peu), et le marché (absolument). Les prix sont à la hausse, mais la qualité aussi. C’est signe pour moi que le marché réagit favorablement au renouveau du Chianti. Tous ces vins partagent une combinaison intéressante entre finesse et caractère, tanins et acidité. Ce ne sont pas des bêtes de concours et il sont plus à leur place à table que dans une dégustation à thème. Mais ils sont digestes, fins, raisonnablement fruité et jamais envahissants. Je ne sais pas trop ce qu’on peut demander de plus à un bon vin. Peut-être un peu d’âge, car la plupart de ceux que j’ai dégusté méritaient bien 3 à 5 ans de plus en cave.

 

David Cobbold


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Sauvignon blanc, et plus si affinités

On a beau râler, ici ou là, disputer les variétés dites « internationales », défendre les cépages locaux et rares, et, quelque part, avoir un peu raison en défendant l’idée de la diversité de cette manière, c’est toujours une petite dizaine de variétés de vigne qui domine largement la production mondiale. Les chiffres sont sans appel, car dix variétés pèsent pour une grosse majorité du vignoble mondial.  Je vous donne ces 10 premières variétés dans l’ordre (source : University of Adelaide, 2010) :

1. Cabernet Sauvignon
2. Merlot
3. Airen (vous l’aurez trouvé, celui-ci ?)
4. Tempranillo
5. Chardonnay
6. Syrah
7. Garnacha tinta
8. Sauvignon blanc
9. Trebbiano Toscano (alias Ugni Blanc)
10. Pinot noir

Ce tableau de chasse est en évolution constante, en fonction de modes, des plantations et des arrachages. Mais que faut-il penser de cette concentration de la production ? Les tenants du « boire locale » diront que c’est très mauvais, que cela uniformise les goûts et favorise une production supposée « industrielle », etc, etc. On connaît cette chanson, et, comme souvent, il y a une part de vrai là-dedans. Mais je vais aussi présenter les arguments pour une simplification d’une partie de l’offre des vins, surtout à destination de la majorité des acheteurs de vin, ceux qui n’ont ni le temps ni l’envie de lire des articles ou livres sur le sujet, et qui sont aussi ceux qui font vivre l’essentiel de la filière, ne l’oublions jamais.

Avant tout, il est très difficile pour un consommateur novice ou occasionnel, qui aime bien boire du vin mais qui ne s’y intéresse pas plus que cela, de se repérer dans la vaste et très diverse offre qui existe dans la plupart des marchés. En France cette offre dépasse très largement les capacités de compréhension de, disons, 90% des consommateurs. Dans des marchés plus ouverts à une offre bien plus variée sur le plan des origines, la situation est bien pire ! Segmenter les vins par leurs cépages, leur saveurs ou leur prix (et les trois à la fois si possible) sont des options bien plus pertinents qu’une approche par l’origine géographique, même si celle-ci fait sens en deuxième position de tri, pour ceux qui savent, ou qui recherchent un accent particulier.

Je rajouterai que c’est justement cette segmentation par variété (unique ou dominante) qui autorise une véritable exploration du résultat des lieux différents : climats, ou, si vous préférez, terroirs. Prenons l’exemple du cépage qui sera le sujet de cet article, le sauvignon blanc. Il n’offre pas les mêmes nuances à Sancerre, à Bordeaux, à Marlborough, en Styrie ou à Rueda. Ces différences, cette portefeuille d’arômes et de saveurs qui sont modulées et parfois amplifiées par les choix de chaque producteur et par les conditions de chaque millésime, confèrent une très grande diversité de styles au sauvignon blanc. Assemblée ou pas, la variété garde presque toujours un axe central, sorte de colonne vertébrale, qui est son acidité naturelle, porteur d’un train d’arômes dont la gamme spécifique traduit les origines géographiques, et parfois aussi les techniques.

Sauvignon-blanc-wine-and-grapes

Comme toujours, une seule dimension d’un vin, en l’occurrence son acidité, ne peut être un critère suffisant pour assurer sa qualité. Il lui faut aussi un ensemble de saveurs et de parfums qui lui donne sa cohérence, les uns fonctionnant en harmonie avec les autres, comme de bons partenaires de danse, chacun avec ses qualités et sa partition, mais sans être en rivalité avec l’autre. Cela m’est rappelé avec force chaque fois que je participe à ce concours singulier (par le cépage concerné) qui est le Concours Mondial de Sauvignon Blanc. Chaque jury de 6 personnes déguste, chaque matin, entre 30 à 40 vins, en deux ou trois séries. Les séries sont, dans la mesure du possible, constitués de lots qui sont homogènes : par leur provenance géographique, leur millésime, le fait d’être assemblé ou en mono-cépage, élevé en cuve ou en sous bois, etc. Les vins sont servis à l’aveugle, bien entendu, mais ces paramètres sont connus, ce qui permets de faire glisser sa perspective sur chaque série et de juger chaque vin en fonction d’un étalon réel ou imaginaire, fondé sur l’expérience. Personne ne choisit la région, le pays ou le type de vin dégusté et les membres de chaque jury sont assez diversifié sur le plan des nationalités, ainsi que sur celui de l’activité professionnelle, bien que tous travaillent dans la filière vin.

L’édition 2014 de ce concours, qui a eu lieu à Bordeaux la semaine dernière, m’a donné l’occasion de déguster des séries de vins de plusieurs pays et régions différentes, tous issus de deux millésimes, 2012 et 2013. La France, la Suisse et l’Espagne étaient le pays, et les régions françaises étaient Bordeaux, Touraine et Languedoc-Roussillon, tandis que les sauvignons suisses venaient de Genève, du Vaud, du Valais et de Neufchâtel. Tous les vins d’Espagne étaient de la DO Rueda. De l’avis unanime de notre jury (une chinoise, une française, deux français, un sud-africain et votre serviteur anglais), de loin la meilleur série étaient celle de Rueda. La grande majorité de cette série de 12 vins du millésime 2012 étaient fins mais murs, leur acidité fine si bien intégrée dans un fruité subtil, peu exubérant, mais savoureux juste comme il le faut pour stimuler le palais. L’équilibre parfait fut souvent au rendez-vous chez ces vins délicats comme des Sancerres mais arrondis comme un sauvignon de Styrie. Surtout ils échappaient parfaitement à ce que je trouve être un piège, voire un lieu commun de trop d’exemples de cette variété : des arômes et saveurs herbacés. Personne n’avait la moindre idée de leur provenance, mais on optait tous pour un climat relativement frais, un bon ensoleillement et absence de maladies cryptogamiques, et, probablement, pour un pays européen, car ils n’avaient jamais l’expressivité parfois envahissante de certaines régions de l’hémisphère sud.

Ces concours, pour les participants en tant que membres d’un jury, doivent aussi servir à cela : nous révéler des potentiels jusqu’alors ignorés par nos petites personnes, mettre en cause nos idées reçues et certitudes fragiles. Bref, nous ouvrir vers le monde toujours plus vaste et diversifié du vin. Et l’aborder par le truchement d’un seul cépage permet, justement, de comparer un peu ce qui est comparable et d’éviter de tout mélanger. Si la perspective doit changer avec chaque série, le cadre, lui reste relativement constant. Et c’est tant mieux pour le consommateur.

 

 David Cobbold

 

 

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