Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


4 Commentaires

Les Côtes de Gascogne, ou comment émerger de l’océan

Mon titre peut être pris de diverses manières, y compris littéralement, surtout quand on sait que la plupart du sud-ouest de la France vivait sous l’eau il y a quelques 500 millions d’années. D’ailleurs le mot côte, qui nous vient de latin costa, est intéressant en soi, y compris à cause de ses différentes acceptions, qui sont bien plus nombreuses en anglais qu’en français, car « coast » en anglais signifie, parmi d’autres, aussi bien un bord de mer ou d’océan qu’une pente (comme "côte" en français), mais également le fait de glisser sans moyen apparent de propulsion, et/ou sans effort manifeste, et que cela soit à terre ou en mer. Cette richesse de sens lexical nous fournit peut être quelques clefs pour l’affaire qui nous concerne aujourd’hui.

Car les vins de Côtes de Gascogne, à dominante blancs (80%), ont aussi émergé, comme par miracle, mais en réalité par la vision et la volonté des hommes, du recul historique d’un vignoble autrefois essentiellement dédié à la distillation pour la production d’Armagnac. Même si l’Armagnac se défend bien aujourd’hui, son recul est un fait qui a poussé bon nombre de vignerons, menés et inspirés par des pionniers comme la famille Grassa et leur Château de Tariquet, mais aussi la Cave de Plaimont, à convertir des milliers d’hectares vers la productions de vins qui sont accessibles dans tous les sens du terme. Ce qui signifie abordables aussi bien en goût qu’en prix, étant produits avec des moyens technologiques généralement ultra-modernes et largement mécanisés afin de réduire les coûts de production. Le bilan de cette reconversion est assez parlante : des performances à l’export (70% de la production quitte la France) qui font pâlir d’envie bien d’autres régions. Enfin, et ce n’est pas l’acquis le moins remarquable, tout cela fut réalisé en l’espace d’une génération. J’ai le souvenir des débuts de Tariquet, dans les années 1980, lorsque j’étais caviste. Et, à cette époque, la qualité et l’accessibilité de leurs vins furent, à l’époque, reconnus et appréciés à l’étranger avant de gagner les palais et les bourses des français.

 IMG_6215La douceur du Gers se déguste aussi à l’ombre des arbres de la place du village, comme ici à Fourcès (photo David Cobbold)

Même se ces terres ont émergés de l’océan depuis longtemps, ce département gersois vit sous forte influence atlantique sur le plan de son climat, comme pour ses sols qui sont formés essentiellement par des dépôts marins. L’humidité y reste forte, même si elle diminue assez rapidement au fur et à mesure de l’éloignement de l’océan. Un tel climat tempéré, associé à des cépages blancs bien adaptés et acclimatés (pour la plupart) depuis longtemps, aide manifestement à la production de vins qui ont l’alcool modeste (11/12 degrés en générale) et qui garde fraîcheur et arômes en conséquence. La conversion du vignoble d’Armagnac lui à légué l’ugni blanc et le colombard, puis la proximité béarnaise lui a prêtée la famille des mansengs, ensuite il y a eu l’apport de sauvignon blanc, largement répandu depuis longtemps dans le Gironde voisine, et enfin le sempiternel chardonnay, bien moins répandu que les précédents. Les cépages rouges, minoritaires, prennent une part de leur substance du bordelais (cabernets et merlot), et l’autre du Madiran voisin, sous la forme du tannat.

IMG_6220

L’histoire d’un vin est aussi fait d’histoires de familles et de personnes, comme avec ce vin rouge de Philippe Fezas

(photo David Cobbold)

 

L’aire assez étendue (13,000 hectares) recouvre, pour l’essentiel, le département du Gers et se subdivise en suivant les zones traditionnelles de l’Armagnac : à l’ouest le Bas-Armagnac, qui touche les Landes et donc comporte des parties sablonneuses et limoneuses ; au centre le Ténarèze, sur un fond calcaire avec des dépôts d’argiles ; enfin le Haut Armagnac, largement vallonnée et également à forte dominante calcaire. L’ensemble représente un potentiel annuel d’environ 100 millions de bouteilles, ce qui en fait la première région productrice de vins blancs d’IGT en France, et la première exportatrice. Il est en augmentation constante.

Mais comment sont les vins, je vous entends demander ? Je ne vous parlerai que des blancs ici, non pas que je n’ai pas dégusté des rouges, mais que ceux-ci ne représentent que 20% de la production actuelle et ne m’ont jamais réellement emballé, du moins pour l’instant et pour leur quasi-totalité. Pour les blancs donc, les moins bons sont sans grand défaut, assez aromatiques mais parfois un brin caricatural sur le plan de leurs arômes dominés par les thiols. Les meilleurs ont de la vivacité à revendre, des arômes un peu plus complexes et parfois très réussis, et une capacité de garde probablement utile pour certains, même si cela n’est pas leur vocation première. Et les assemblages, de plus en plus complexes, y apportent certainement un élément utile dans ce domaine, tous comme une autre tendance émergeant qui est un travail en binôme sur le site et sur l’élevage.

un cru gascon

Parmi les producteurs dont j’ai dégusté les vins et qui me semblent spécialement recommandables, je citerai d’abord le Domaine de Chiroulet de la famille Fezas, dont le travail me semble d’une parfaite cohérence et qui est encore amené à progresser, je pense, vu les moyens et la volonté mis en oeuvre. Les producteurs historiques et importants qui sont Tariquet et Plaimont produisent de très bons vins, toujours fiables et parfois excellents, à travers des gammes qui se raffinent et se complexifient avec les années. Que ceux qui dénigrent ces vins-là essaient seulement de produire des volumes aussi conséquents à des prix si abordables ! J’ai bien aimé aussi les vins de Pellehaut, qui va assez loin dans le travail sur les assemblages. Une année auparavant, j’avais très bien dégusté les vins d’un autre domaine, Gensac, juste au nord de Condom. Il y en a d’autres de bien, comme le Domaine de Mirail. près de Lectoure. Cette approche n’est pas exhaustive, je le sais parfaitement, mais j’espère qu’il vous donnera envie de découvrir le production encore méconnue de cette très belle région dont les vins se vendent à des prix qui se situe entre 4 et 10 euros au public, chose assez rare de nos jours.

Le bonheur peut-être dans le Gers, et il se trouve à un prix très modeste. C’est surement cette combinaison qui explique cette émergence aussi remarquable que discrète.

PS. Petit carnet de route avec des adresses recommandables pour ceux qui décident d’explorer cette belle région

Hôtel-restaurant La Bastide Gasconne, à Barbotan-les-Thermes. Cet endroit, adjacente à le magnifique bâtisse thermale, est un lieu assez magique, décorée avec un goût parfait : un luxe qui n’est jamais ostentatoire. On s’y sent bien.

Hôtel de France, à Auch. Cet endroit historique, rendu célèbre autrefois par les Daguin, père puis fils, a été repris récemment par un jeune chef dont j’ai eu l’occasion d’apprécier les talents. Le lieu est resté un peu "dans son jus" avec une apparence un peu désuète, faute sans doute de moyens, mais l’accueil est très aimable et le talent se déguste dans l’assiette.

La Table des Cordeliers, à Condom. Lieu magique, autrefois une chapelle, avec une cuisine raffinée.

Bernard Daubin, à Montréal-du-Gers. Je vous ai déjà parlé ici de ce restaurant familiale revisité : un lieu atypique que j’aime beaucoup, mené avec coeur et tripes par le sus-nommé et sa famille. Excellente nourriture et vins qui peuvent inspirer.

La Bombance (entre Montréal et Fourcès). Une ancienne ferme converti en restaurant par un couple de professionnels venu de la région parisienne. J’ai ai très bien mangé.

Et puis c’est le début du grand festival de Jazz in Marciac aujourd’hui et jusqu’au 15 août. J’irai deux fois cette année.

Bon voyage !

 

David Cobbold

 

 

 

 

 


9 Commentaires >

Le long chemin du vin n’est pas pavé que de bonnes intentions, loin s’en faut. Et je soupçonne, très fortement même, que les décrets d’appellations non plus. Cela me semble particulièrement vrai pour les listes de cépages autorisés. Suite à la catastrophe que fut le phylloxéra, une des priorités majeures était de produire du volume d’une manière fiable, y compris dans les appellations naissantes à partir des années 1930. Certains cultivars ont donc été privilégiés pour leur rendement élevé et leur résistance aux maladies (les deux étant évidemment liés). D’autres ont été abandonnés parce qu’ils ne remplissaient pas ces critères, malgré le potentiel qualitatif de leurs vins. Prenez l’exemple de la Savoie, car cet article a été inspiré par la dégustation d’un vin de l’Isère (IGP Isère) issu d’un obscur cépage nommé Verdesse et produit par le Domaine des Rutissons (voir photo ci-dessous).

IMG_6059

Je n’aurais peut-être jamais découvert ce cépage sans le concours d’un élève d’un de mes cours (et grand merci à cette personne). Du coup, je me suis mis à m’instruire sur le cultivar en question. Voici ce qu’en dit le site du Figaro (généralement bien documenté) :

La verdesse est un cépage blanc, cultivé sur une superficie d’environ 5 ha. On le trouve particulièrement dans la vallée du Grésivaudan et du Drac. Elle est également appelée verdêche, étraire blanche de Grenoble ou verdasse. Les feuilles sont lobées et d’une couleur vert foncé. De longs et robustes pédoncules portent les grappes. Une chair juteuse et sucrée se trouve sous la peau blanche, virant au roux ambré, des baies matures. Ces dernières, de taille moyenne, se présentent sous une forme ellipsoïde. Pour être productive et vigoureuse, on taille plutôt long le cépage. Son développement est parfait sur un sol calcaire et riche en argile. La Verdesse résiste peu au mildiou et à l’oïdium, en revanche, elle craint beaucoup la pourriture grise. Un vin, particulièrement alcoolique, est issu de ce cépage. D’une saveur agréable, celui-ci exhale une senteur végétale et florale. Ce vin ne se conserve pas longtemps, il est préférable de le consommer pendant les premières années.
Et voici un extrait de ce qu’en dit l’autorité mondiale en matière de cultivars de vitis vinifera, c’est à dire le tome magistral qui est Wine Grapes, de Robinson, Harding et Vouillamoz (la traduction de l’anglais est de moi) :
Verdesse, variété aromatique, au potentiel qualitatif élevé, qui commence à se replanter en Savoie. Synonymes principaux : Bian Ver (au Piedmont), Verdasse (Voreppe en Isère), Verdèche, Verdesse Musquée. La Verdesse a probablement ses origines dans la vallée de Grésivaudan, en Isère, où on en trouve la première mention dans le Sassenage en 1845. Le nom fait référence à la couleur vert foncé des feuilles et des baies. La Verdesse appartient au groupe ampélographique Pélorsien. C’est une variété vigoureuse, au débourrement tardif mais à maturation moyenne. A tailler long, et donne de bons résultats sur des pentes argilo-calcaires. Des grappes pas très grandes et des petites baies à la peau épaisse. La Verdesse fut largement cultivée dans la vallée de Grésivaudan dans l’Isère, où elle était la variété la plus plantée à la fin des années 1920. Elle reste autorisée pour les vins tranquilles et effervescents de l’appellation Vin de Savoie.
Passons sur des petites différences entre ces deux textes, car l’essentiel est ailleurs. Il est clair que ce cépage verdesse a un potentiel qualitatif intéressant. Ma dégustation du vin cité ci-dessus le confirme, car ce vin très vif possédait aussi du gras qui le faisait bien coller sur la langue. Sa bonne longueur est établie, et une impression de puissance, en dépit d’un niveau d’alcool très raisonnable (12%). En tout cas, il me semblait bien plus intéressant que tout ce que j’ai pu déguster en Savoie issu du cépage blanc dominant dans cette région, la jacquère. Mais la jacquère produit beaucoup (j’ai vu les masses de grappes sur des plants de ce cultivar juste avant les vendanges). Il a donc été préféré à la verdesse, et probablement aussi à d’autres variétés plus qualitatives.Il me semble donc que l’organisme qui est censé s’occuper et des appellations et le la "qualité" (INAOQ) devrait passer nettement plus de son temps à promouvoir la modification des décrets des appellations et l’exploration des ces variétés "oubliées" que de poursuivre quelques provocateurs patentés pour des méfaits mineurs.

David Cobbold

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


12 Commentaires

Le Chianti n’est plus le même, et c’est tant mieux

DSC_0284Paysage de vignes dans la région de Chianti Classico, au nord-est de Sienne 

 Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas rendu en Toscane, et encore plus longtemps dans la zone de Chianti. Disons 7 ou 12 ans, selon le cas. On ne soupçonne pas, de loin, la vitesse avec laquelle le monde du vin peut évoluer, parfois. Ce qui est vrai en France l’est autant en Italie. Prenons le cas de son appellation la plus célèbre : Chianti. Il fut un temps, pas si longtemps que cela, où ce vin était fait de 30% de raisins blancs, de clones inadaptés à la production d’un vin rouge de qualité, et avec une volonté manifeste de maintenir cette région historique dans une sorte de no-man’s land de vins sans personnalité. Puis arriva une génération ayant la volonté de faire bouger les lignes, et, pour ce faire, sortir du carcan de médiocrité imposé par des règles d’appellation débiles. Ces producteurs voulaient essayer de faire les meilleurs vins rouges possibles dans leur région, soit avec l’aide de cépages français, cabernet et merlot en tête, soit avec leurs propres variétés, et surtout le sangiovese. Deux écoles donc mais une même ambition.

DSC_0232

Je ne parle pas de techniques de vinification dans cet article, mais, là aussi, tout existe et en parallèle : vieux botti en bois de slavonie (comme ci-dessus et dans la deuxième photo plus loin), barriques de chêne français, cuves en ciment et cuves inox (comme ci-dessous).

DSC_0275

Partant de là, la seule possibilité était de produire des vins sous le statut de vino di tavola, car aucunes de ces deux pistes n’était acceptable, avant 1992, pour obtenir une étiquette de Chianti, fut-il classico. Aujourd’hui, un Chianti Classico doit contenir au moins 80% de sangiovese, qui peut s’assemble avec jusqu’à 20% de variétés italiennes «traditionnelles» ou bien avec certaines variétés françaises. Cette solution, qui permet une forme de compromis entre l’école « 100%  autochtone » et celle qui lorgne davantage vers l’international, a permis aux vins de cette magnifique région d’opérer une bond qualitatif remarquable. On doit intégrer d’autres facteurs dans le recette qui a provoqué cette révolution. L’abandon du métayage, une recherche poussée sur des variétés clonales, et l’arrivée d’investisseurs fortunés et patients. Les nouvelles règles de l’appellation rejette aussi, sans refus total d’une touche de poivre et de sel, les variétés blanches.

DSC_0233

J’ai visité une petite série de domaines en Toscane la semaine dernière, dont quatre qui élaborent du vin en Chianti Classico, et on peut maintenant trouver, à partir de 12 euros environ la bouteille, d’excellents vins rouges dans cette région. Certes, pour les meilleurs, le compteur s’affole un peu plus, mais nous n’atteignons pas du tout les hauteurs de ces « super-toscans » et leurs prix à 3 chiffres. Les vins les plus chers que j’ai vu dans l’appellation se situaient autour de 30 euros. La donnée de base est clairement ce cépage sangiovese. Un paradoxe que cette variété, nommée d’après le sang d’un dieu, ne soit pas très colorée, mais peu importe : la couleur d’un vin n’a jamais constitué un indice quant à sa qualité. Ce qui caractérise le sangiovese est le contraste marqué entre tanins et acidité, ce qui semble le rendre susceptible à des petites variations climatiques, un peu à la manière d’un pinot noir mais en plus tannique. Le climat presque continental, en tout cas semi-montagneux de cette partie centrale de la Toscane lui convient en tout cas. Plus de soleil serait néfaste à cette fraîcheur qui le rend si digeste. Mais moins de soleil ne lui permettrait pas de mûrir correctement. L’assemblage autorisé dans les règles de l’appellation est aussi un atout car cela donne la possibilité d’arrondir les angles d’une jeunesse parfois un peu austère. Ailleurs, et notamment plus au sud, à Montepulciano ou Montalcino, des températures plus élevées rend possible une systématisation de versions mono-cépages du sangiovese, appelé par des synonymes.

Même à l’intérieur de ce qui semble être une certaine rigidité imposée par les règles (imposer au moins 80% d’une variété n’autorise pas trop de fantaisies de style, quand même !) il subsiste des volontés différentes de la part des producteurs: on trouve des Chianti Classico à 100% sangiovese, des assemblages qui n’utilisent que des variétés italiennes, et d’autres qui mettent 20% de cabernet et/ou de merlot. Dans cette affaire, je ne choisirai pas une école : j’aime trop la diversité.

DSC_0222

Les Chianti Classico que j’ai aimés

San Felice, Il Grigio 2010

 San Felice, Grande Sélection, Il Grigio 2010

 San Felice, Poggio Rosso 2010

DSC_0256

Felsina, Berardegna 2011 

Felsina, Riserva, Rancia 2009

DSC_0281

Ricasoli, Castello di Broglio 2010

et aussi Badia a Coltibuono Chianti Classico Riserva 2009

Ce petit aperçu, qui ne constitue nullement une sélection fiable parmi le nombre des vins qui existe dans cette appellation, est peut-être anecdotique. Mais il illustre, je crois, les progrès considérables réalisés dans cette magnifique région au cours des 20 dernières années.

Le monde du vin réagit en permanence à certains aiguillons : les producteurs intelligents et visionnaires, d’abord, les critiques (un peu), et le marché (absolument). Les prix sont à la hausse, mais la qualité aussi. C’est signe pour moi que le marché réagit favorablement au renouveau du Chianti. Tous ces vins partagent une combinaison intéressante entre finesse et caractère, tanins et acidité. Ce ne sont pas des bêtes de concours et il sont plus à leur place à table que dans une dégustation à thème. Mais ils sont digestes, fins, raisonnablement fruité et jamais envahissants. Je ne sais pas trop ce qu’on peut demander de plus à un bon vin. Peut-être un peu d’âge, car la plupart de ceux que j’ai dégusté méritaient bien 3 à 5 ans de plus en cave.

 

David Cobbold


4 Commentaires

Sauvignon blanc, et plus si affinités

On a beau râler, ici ou là, disputer les variétés dites « internationales », défendre les cépages locaux et rares, et, quelque part, avoir un peu raison en défendant l’idée de la diversité de cette manière, c’est toujours une petite dizaine de variétés de vigne qui domine largement la production mondiale. Les chiffres sont sans appel, car dix variétés pèsent pour une grosse majorité du vignoble mondial.  Je vous donne ces 10 premières variétés dans l’ordre (source : University of Adelaide, 2010) :

1. Cabernet Sauvignon
2. Merlot
3. Airen (vous l’aurez trouvé, celui-ci ?)
4. Tempranillo
5. Chardonnay
6. Syrah
7. Garnacha tinta
8. Sauvignon blanc
9. Trebbiano Toscano (alias Ugni Blanc)
10. Pinot noir

Ce tableau de chasse est en évolution constante, en fonction de modes, des plantations et des arrachages. Mais que faut-il penser de cette concentration de la production ? Les tenants du « boire locale » diront que c’est très mauvais, que cela uniformise les goûts et favorise une production supposée « industrielle », etc, etc. On connaît cette chanson, et, comme souvent, il y a une part de vrai là-dedans. Mais je vais aussi présenter les arguments pour une simplification d’une partie de l’offre des vins, surtout à destination de la majorité des acheteurs de vin, ceux qui n’ont ni le temps ni l’envie de lire des articles ou livres sur le sujet, et qui sont aussi ceux qui font vivre l’essentiel de la filière, ne l’oublions jamais.

Avant tout, il est très difficile pour un consommateur novice ou occasionnel, qui aime bien boire du vin mais qui ne s’y intéresse pas plus que cela, de se repérer dans la vaste et très diverse offre qui existe dans la plupart des marchés. En France cette offre dépasse très largement les capacités de compréhension de, disons, 90% des consommateurs. Dans des marchés plus ouverts à une offre bien plus variée sur le plan des origines, la situation est bien pire ! Segmenter les vins par leurs cépages, leur saveurs ou leur prix (et les trois à la fois si possible) sont des options bien plus pertinents qu’une approche par l’origine géographique, même si celle-ci fait sens en deuxième position de tri, pour ceux qui savent, ou qui recherchent un accent particulier.

Je rajouterai que c’est justement cette segmentation par variété (unique ou dominante) qui autorise une véritable exploration du résultat des lieux différents : climats, ou, si vous préférez, terroirs. Prenons l’exemple du cépage qui sera le sujet de cet article, le sauvignon blanc. Il n’offre pas les mêmes nuances à Sancerre, à Bordeaux, à Marlborough, en Styrie ou à Rueda. Ces différences, cette portefeuille d’arômes et de saveurs qui sont modulées et parfois amplifiées par les choix de chaque producteur et par les conditions de chaque millésime, confèrent une très grande diversité de styles au sauvignon blanc. Assemblée ou pas, la variété garde presque toujours un axe central, sorte de colonne vertébrale, qui est son acidité naturelle, porteur d’un train d’arômes dont la gamme spécifique traduit les origines géographiques, et parfois aussi les techniques.

Sauvignon-blanc-wine-and-grapes

Comme toujours, une seule dimension d’un vin, en l’occurrence son acidité, ne peut être un critère suffisant pour assurer sa qualité. Il lui faut aussi un ensemble de saveurs et de parfums qui lui donne sa cohérence, les uns fonctionnant en harmonie avec les autres, comme de bons partenaires de danse, chacun avec ses qualités et sa partition, mais sans être en rivalité avec l’autre. Cela m’est rappelé avec force chaque fois que je participe à ce concours singulier (par le cépage concerné) qui est le Concours Mondial de Sauvignon Blanc. Chaque jury de 6 personnes déguste, chaque matin, entre 30 à 40 vins, en deux ou trois séries. Les séries sont, dans la mesure du possible, constitués de lots qui sont homogènes : par leur provenance géographique, leur millésime, le fait d’être assemblé ou en mono-cépage, élevé en cuve ou en sous bois, etc. Les vins sont servis à l’aveugle, bien entendu, mais ces paramètres sont connus, ce qui permets de faire glisser sa perspective sur chaque série et de juger chaque vin en fonction d’un étalon réel ou imaginaire, fondé sur l’expérience. Personne ne choisit la région, le pays ou le type de vin dégusté et les membres de chaque jury sont assez diversifié sur le plan des nationalités, ainsi que sur celui de l’activité professionnelle, bien que tous travaillent dans la filière vin.

L’édition 2014 de ce concours, qui a eu lieu à Bordeaux la semaine dernière, m’a donné l’occasion de déguster des séries de vins de plusieurs pays et régions différentes, tous issus de deux millésimes, 2012 et 2013. La France, la Suisse et l’Espagne étaient le pays, et les régions françaises étaient Bordeaux, Touraine et Languedoc-Roussillon, tandis que les sauvignons suisses venaient de Genève, du Vaud, du Valais et de Neufchâtel. Tous les vins d’Espagne étaient de la DO Rueda. De l’avis unanime de notre jury (une chinoise, une française, deux français, un sud-africain et votre serviteur anglais), de loin la meilleur série étaient celle de Rueda. La grande majorité de cette série de 12 vins du millésime 2012 étaient fins mais murs, leur acidité fine si bien intégrée dans un fruité subtil, peu exubérant, mais savoureux juste comme il le faut pour stimuler le palais. L’équilibre parfait fut souvent au rendez-vous chez ces vins délicats comme des Sancerres mais arrondis comme un sauvignon de Styrie. Surtout ils échappaient parfaitement à ce que je trouve être un piège, voire un lieu commun de trop d’exemples de cette variété : des arômes et saveurs herbacés. Personne n’avait la moindre idée de leur provenance, mais on optait tous pour un climat relativement frais, un bon ensoleillement et absence de maladies cryptogamiques, et, probablement, pour un pays européen, car ils n’avaient jamais l’expressivité parfois envahissante de certaines régions de l’hémisphère sud.

Ces concours, pour les participants en tant que membres d’un jury, doivent aussi servir à cela : nous révéler des potentiels jusqu’alors ignorés par nos petites personnes, mettre en cause nos idées reçues et certitudes fragiles. Bref, nous ouvrir vers le monde toujours plus vaste et diversifié du vin. Et l’aborder par le truchement d’un seul cépage permet, justement, de comparer un peu ce qui est comparable et d’éviter de tout mélanger. Si la perspective doit changer avec chaque série, le cadre, lui reste relativement constant. Et c’est tant mieux pour le consommateur.

 

 David Cobbold

 

 


8 Commentaires

Contrôles et interdictions dans le vin: quelle efficacité ?

C’est en relisant le texte d’une interdiction promulguée le 31 juillet… 1395 que je me suis mis a cogiter sur l’efficacité relative des différents types de contrôle des entreprises privées que sont les producteurs de vin.

Evidemment la notion d’entreprise privée demanderait à être bien définie. Par exemple, cette notion n’avait pas le même sens à la fin du 14ème siècle que de nos jours. Je ne parle évidemment pas des expériences de gouvernance de la production par des Etats qui tentaient d’abolir la notion de propriété et d’entreprise individuelle. On se souvient des catastrophes humaines et qualitatives que cette approche a provoquées dans le pays de l’ancien bloc soviétique. Mais, malgré ces différences de contexte considérables, je crois qu’il est quand même intéressant de regarder ce qui se passe sur le moyen et long terme quand une instance, qu’elle soit politique ou économique, tente d’imposer ses choix.

Un des cas les plus radicaux dans le domaine du vin, même si nous manquons de témoignages quant à l’efficacité du décret en question, fut le décret de l’Empereur romain Domitien qui ordonnait d’arracher toutes les vignes de Gaule. En réalité, il semblerait que cela était destiné surtout aux vignes plantées en plaine et qui faisaient concurrence au blé, bien plus utile que le vin. Mais c’était tout de même assez sévère. Il a fallu attendre 200 ans  pour qu’un de ses successeurs, Probus, redonne espoir aux vignerons gaulois !

Des cas récents dans le vignoble français incitent aussi à cette réflexion, dans un registre mineur bien évidemment. Je parle de la tentative en cours par l’INAO de faire condamner au tribunal le vigneron Olivier Cousin pour un usage supposé illégitime d’un nom de région (Anjou), mais aussi à la récente condamnation à une amende symbolique d’un autre vigneron, Emmanuel Giboulot, qui a refusé d’acheter, et donc d’appliquer, un produit agréé "bio" pour se prémunir contre la cicadelle, vecteur d’une maladie de la vigne. Ces cas sont différents, bien entendu, mais ont un point essentiel en commun : le refus d’obéir à une injonction qui invoque la loi du pays, ou de l’instance qui gouverne leur domaine de production.

474px-Philippe_II_de_Bourgogne

Philippe II, Duc de Bourgogne

Retournons à l’édit mentionné au début de ce texte, qui émanait du Duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, et qui frappait d’interdiction le cépage Gamay.  Je vais vous la fournir presque en entier (d’après les versions de Rossignol, 1854 et Vermorel, 1902) :

(NB, l’orthographe variable et étrange n’est pas le fait d’un anglais ignare, mais correspond aux versions citées du texte originel. N’oublions pas que nous sommes au 14ème siècle) 

"un très-mauvaiz et très-desloyaulx plant nomméz Gaamez, duquel mauvaiz plan vient très-grant habondonce de vins… Et lequel vin de Gaamez est de tel nature qu’il est moult nuysible a creature humaine, mesmement que plusieurs, qui au temps passé en ont usé, en ont esté infestés de griesz maladies… car le dit vin qui est yssuz du dit plant, de sa dite nature, est plein de très-grant et horrible amertume… Pourquoi nous… vous mandons… sollempnellement à touz cilz qui ont les diz plans de vigne des diz Gaamez, que yceulx coppent ou fassent copper en quelque part qu’ilz soient en nostre dit pais dedens cing mois".

(Je crois que je vais retenir l’expression suivante pour une prochaine critique d’un vin que je trouverai vraiment mauvais : "moult nuysible a creature humaine").

 

Gamay par Vermorel

une grappe de gamay, telle que le livre de Viala et Vermorel la montre

 

En tout cas, les gens du Beaujolais et d’ailleurs apprécieront l’avis de Philippe le Hardi. Il ignorait certainement que le Gamay est un des enfants naturels du pinot noir et, donc, par voie de conséquence, du très prolifique gourais (il faut dire que les enfants "naturels" étaient chose courante à l’époque). Quoi qu’il en soit, il est heureux que  l’internet n’ait pas existé pas à l’époque, car on imagine le tollé ! Combien de signataires de pétitions pour sauver le soldat Gaamez ?

Plus sérieusement, quel a été le résultat de ce décret plutôt sévère ? Probablement une migration du Gamay vers le Sud et les collines du Mâconnais et du voisin Beaujolais, même si quelques poches subsistent en Côte d’Or où le Gamay est admis, à la hauteur d’un tiers au maximum, dans le Bourgogne d’assemblage nommé Passetoutgrains. Nous voyons là une premier tentative, du moins en France, d’appliquer le principe qui deviendra, bien plus tard, un des fondements d’une appellation contrôlée de vin : un territoire associé à des variétés de vigne en particulier, à l’exclusion d’autres.

tenuta-san-guido-sassicaia-bolgheri-tuscany-italy-10119910

 

Ce principe, défendu avec ardeur par les tenants du système d’appellation contrôlée (et protégée), a donné lieu à des nombreux conflits et parfois, plus tard, à des modifications du dit système lui-même. Je pense au cas de la Toscane, en Italie où l’apparition, à partir des années 1970, de vins de très haute qualité dans le région côtière autour de Bolgheri (à l’époque dénuée de toute appellation pour le vin), a enclenché un processus qui a entraîné une révision radicale de la structure des appellations dans ce pays. Ce changement de cap a également été provoqué par les absurdités des anciennes règles qui gouvernaient l’appellation Chianti et qui ont poussé certains des meilleurs producteurs à sortir de cette dénomination afin de faire de meilleurs vins rouges. Dans ces cas, les interdictions ont été favorables à la qualité, à moyen terme, mais bien malgré elles. On pourrait parler d’une "bonne contre-productivité". Le pionnier de ce mouvement fut la Tenuta San Guido, propriété de la famille Inchisa della Rocchetta et leur vin Sassicaia. Au début simple Vino di Tavola, ce vin de la région de Bolgheri a maintenant sa propre DOC, Bolgheri Sassicaia.

Trevallon 1

Le cas du Domaine de Trévallon en France est un peu similaire mais, étant un cas unique dans sa région, ce domaine n’a pas réussi à faire plier le système des appellations contrôlées; ni à lui faire rendre raison de ses absurdités, généralement commandées par un soi-disant intérêt commun, autrement dit le nivellement par le bas. Entre 1993 et 1994, le vin du Domaine de Trévallon, déjà mondialement connu, a du troquer son modeste label de Coteaux d’Aix en Provence – Les Baux pour celui, encore plus modeste, de Vin de Pays des Bouches du Rhône. Pourquoi? Parce que l’INAO a cédé à la pression d’autres producteurs des Baux qui voulaient imposer un maximum de 25% de cabernet sauvignon dans les vins de l’appellation, alors que Trévallon en avait le double et refusait de l’arracher. Mais cela n’a pas nuit à son image, ni à ses ventes, et il continue à se vendre bien plus cher que les autres vins des Baux, car il est tout simplement meilleur.

On voit que tout système produit des contre-courants et des formes de rébellion. C’est quasiment comme une loi de la physique. Mais est-ce que cela veut dire que toute forme de rébellion ou de résistance à une force dominante est défendable ? Un anarchiste dirait forcément "oui" à cette question. Je pense qu’il faut regarder au cas par cas.

Pour aider, je propose de se poser la question suivante: est-ce que la cause défendue risque d’être bénéfique pour les consommateurs, puis, éventuellement, pour un ensemble significatif de producteurs autour ou dans une situation similaire (à défaut de tous)?

Enfin, regardons quelles sont les options pour les opposants à un système généralement bien plus fort et mieux armé qu’eux ? Il y en a trois : confrontation, contournement ou capitulation. La confrontation peut coûter cher: demandez à un opposant russe ou chinois. Le contournement serait une sorte de Wu-Wei, cher aux taoistes. La capitulation n’est probablement pas une option sérieuse pour quelqu’un qui est convaincu de son bon droit et assez déterminé. On le voit par les exemples cités ci-dessus : il vaut mieux adopter le contournement dans bien des cas. Dürrbach, de Trévallon, n’a aucun mal à placer ses vins, hors appellation contrôlée, et à des prix deux ou trois fois au-dessus de ceux qui sont restés dans l’appellation Baux. En Italie, Sassicaia, avec ses collègues de la Costa Toscana (Ornellaia,  Ornellaia, Guado al Tasso, Solaia, Masseto etc) a réussi à faire bouger les lignes d’une structure d’appellations rétrograde, inadaptée à la réalité.

Sujet à méditer pour d’autres cas, je pense.

 David Cobbold

 

 

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 10 258 autres abonnés