Simplification, le mot est jeté. Normal, puisqu’il semble être dans l’air. Bien sûr qu’un vin peut être simple. Même un vin de Carignan a le droit de ne pas péter aussi haut que le sommet de son cep rabougri ! Yes sir, je l’affirme, un vin a le droit d’être modeste, petit, sympa, pas compliqué, facile, gentillet, mignon… À une condition : il doit être tout à fait correct. Question de jugement, me rétorquerez vous. Certes. Reste qu’un vin devrait pouvoir, dans certains cas, être sans vice ni vertu et être bon à la fois. On ne saurait boire de grands vins tous les jours, alors pourquoi se creuser davantage le ciboulot ? C’est avec ce mélange de pensées teintées de questionnements dubitatifs sur la simplification adaptée au vin que j’abordais l’échantillon de Carignan adressé par les associés de ce petit domaine créé il y a 10 ans à Saint-Paul-de-Fenouillet par un groupe composé d’une dizaine d’amis œnophiles de tous horizons.
Oui, le dégustateur, même le plus modeste et le plus humble (ça c’est moi tout craché !) se pose parfois des questions existentielles… J’avais donc devant moi ce Côtes Catalanes 2009 qui venait à point nommé dans ma réflexion sur l’art – si tant est que cela puisse être un art – de la simplification. Et je me disais, en le goûtant, que ce rouge Domaine de Vénus à peine fruité au nez et tout juste corsé en bouche entrait probablement dans ce registre. Sauf qu’il n’avait rien de sensationnel, qu’il manquait même de corps et de vie, qu’il ne résonnait pas dans mon palais, qu’il ne procurait pas la moindre petite étincelle. Je me suis dit : "Là, mon coco, tu vas un peu fort". Alors je l’ai laissé se ressaisir. Pour mieux le reprendre en bouche le lendemain sans ressentir grand chose de bien nouveau par rapport à la première expérience. Puis rebelote le surlendemain pour constater que ce Carignan de vieilles vignes dont le nom ne s’affiche pas sur la bouteille, n’est décidément pas d’humeur à se livrer. Petit nez épicé, bouche plate exempte de soubresauts, fruité présent mais sans excès, sans éclat, un vin étale, sans poudrage ni maquillage, soit, mais un vin à peine agréable, à peine à la hauteur de son prix : 7,50 € départ cave. Le blanc « L’Effrontée », Côtes du Roussillon 2009 associant carignan blanc et grenache gris, est certes plus intéressant mais deux fois plus cher. Alors, que faut-il en penser ?
Sans vouloir jouer les donneurs de leçon, quand on constate le nombre de grands vins de carignan alentours et la quantité de vieilles vignes disponibles dans les Fenouillèdes – à condition de bien les conduire et de bien les vendanger -, lorsqu’on lit affiché bien en vue sur le site le credo des associés impliqués dans ce domaine (voir ici), cela m’étonne au plus haut point de voir combien ce Carignan, qui devrait être le fleuron de Vénus et tout au moins un des modèles de la Haute Vallée de l’Agly, se conduit sans âme, sans fraîcheur, sans fierté, sans brio. C’est un rouge simple, voilà tout.
Voilà qui est dit sans ménagement. Mais au moins, selon le vieil adage qui veut que « qui aime bien châtie bien », c’est dit avec cœur. Le problème est que c’est la deuxième fois que je goûte ces vins en quelques années et qu’à chaque fois j’en tire les mêmes conclusions. C’est dire que les vins ne progressent pas et je crois savoir pourquoi. À moins que ce soit moi qui ne régresse.
Michel Smith
Post scriptum. N’ayant pas la science infuse, je crois pouvoir affirmer cependant que pour faire du bon vin il faut une personne derrière, une présence. Une personne qui se donne corps et âme, qui vit son vin. Le vin ne peut se faire par des gens qui se trouvent à mille kilomètres de leurs vignes et qui n’ont qu’une vision imagée de leur production.
Je sais, je ressasse. Plus que je ne ponds, je sonde sans cesse mon esprit passablement encombré et désordonné. Et voilà que je révise, que je reviens sur ce que j’ai écrit, que je change d’avis comme de chemise. Oh, je ne suis pas un saint, encore moins un foudre de guerre. D’ailleurs, pour les huiles du vin, je ne vaux même pas un pet de lapin et il est vrai que je ne m’en porte pas plus mal. Economies de cocktails, de présentations à la con, de dîners de presse à ne plus savoir qu’en faire, de renvois d’ascenseurs. Moins de paroles débitées, de bêtises jetées au vent des conversations, de mots sortis de leurs contextes, de sottises diverses et variées. Moins de mauvais pinard aussi. Mais là n’est pas la question. Je rumine mon papier de jeudi dernier comme un boa constrictor exercerait une pression sans relâche sur sa proie. En gros, en dépit de mon Français hésitant, de mes fautes de frappe à ne plus savoir qu’en faire, de mes grossières erreurs grammaticales, de mes phrases maladroitement tournées et de mes idées si mal formulées, je n’arrive pas à comprendre pourquoi j’ai pu imaginer l’inconcevable union entre le twist tordu et le débat nature/bio. J’ai la désagréable sensation que cet amalgame glaçait d’effroi les bons esprits et mes collègues, en particulier.
Mais alors, bon sang de bonsoir, pourquoi diable me faudrait-il abdiquer ? Reculer pour mieux sauter ? Le hasard a voulu que le week-end de Pâques se déroule un petit salon campagnard comme je les affectionne car fait de bric et de broc. Je vous avais même laissé une affichette de cette « wine and country fair » au creux de mon article, un poster illustré par Rémy Bousquet, artiste montalbanais qui dégaine son stylo aussi vite que son tire bouchon ! Sans chercher une énième et inutile polémique sur les vins bio qui, de surcroît, pourraient se targuer de la mention « nature », il se trouve que, le jour des cloches, je me suis donc rendu à mes frais à Cabrières, au Clos Romain plus précisément, où Céline Beauquel avait organisé avec les moyens du bord ce très rustique Salon de Printemps autour d’une belle brochette de vignerons travaillant en bio, la plupart sur de très petites propriétés. Je l’ai déjà dit maintes et maintes fois, je soutiens et j’encourage avec conviction ce genre d’initiatives locales qui, sans qu’il soit nécessaire de mettre en œuvre de grands investissements, permettent de faire connaître à quelques passionnés une production toute aussi passionnée. Selon le vieil adage « mieux vaut deux fois qu’une », je vous passe mes découvertes carignanesques que je réserve à ma prochaine chronique dominicale Carignan Story, pour ne garder ici que quelques vins sortant du lot et d’une tournée de deux heures environ (verre à mes frais) entre les amphores et les visiteurs, en attendant la cuissons des crêpes (aussi dévorées à mes frais).
Par esprit de logique, j’attaque par le Clos Romaindont les cuvées « Soliste » et « Rêves en Clos », toutes deux Cabrières rouge 2010 (Coteaux-du-Languedoc, pour les puristes), toutes deux très syrah sauf pour la dernière qui est associée au carignan. Elles sont de belle constitution, marquées par un joli nez bien ouvert des tannins de cuir presque caressants. Petites quantités, hélas ! Au Domaine Coquelicot, Grégoire Rousseau a bien entamé son « Chant » 2011, un Bergerac rouge (7 € départ cave) ferme, mais très buvable, apprécié pour son délicieux et persistant fruit (merlot à 70 %, puis cabernet franc). Un autre jeune, Paul-Henri Thillardon fait un superbe travail sur le vignoble de Chénas, en Beaujolais pour ceux qui n’auraient pas encore en tête la liste des 10 crus, sur le lieu-dit « Les Carrières » (graves et argiles ocres en profondeur) : densité, fermeté, fraîcheur, ce 2011 (10 €) est un régal !
Un Côtes du Rhône d’Isabelle Supparo et Jérôme Hue, le Mas de Casalas, travaillé en biodynamie du côté d’Uchaux mais sans adhérer au cahier des charges de cette nouvelle appellation, a retenu mon attention, notamment avec sa cuvée « Le Coup de Pied à la Lune » 2007 facile d’approche mais encore très fraîche grâce à une matière bien assise sur le carignan (40%) ici associé au grenache et au cinsault. J’ai aussi beaucoup aimé la pureté du Fleurie 2010 « Clos des Bachelards » de Lilian Bauchet, ainsi que sa cuvée « Les Vaches » 2011 (vignes de 40 ans) laquelle séduit par ses notes de violette, sa préciion et ses petits tannins. Occasion donnée de renouer avec le Bordelais, les Côtes de BourgLes Trois Petiotes de Valérie et DenisGodelu valent le détour, surtout dans la cuvée « Les Petiotes » où la présence du malbec se fait sentir : ferme, droit, dense et tannique. Retour au Languedoc, cette fois-ci avec Trois Terres, un domaine qui, comme son nom l’indique, couvre trois terroirs distincts. J’ai bien aimé « La Minérale », Coteaux-du-Languedoc Cabrières 2008(9 €) joliment sauvage avec des notes de thym frais et une belle densité que l’on retrouve en 2009 où la syrah se montre plus tannique mais non sans finesse.
Rentré chez moi le Lundi de Pâques, je suis tombé le lendemain sur un article passionnant judicieusement mis en avant par notre ami Jacques Berthomeau sur son blog. Toujours sans esprit aucun de polémique, il va nous permettre, ne serait-ce que chez nous, aux 5 du Vin, de remettre quelques pendules à l’heure. C’est en tout cas, la vision précise et détaillée d’un vigneron expérimenté, Jean-Louis Denois, un champenois d’origine passé par l’Afrique du Sud avant de s’installer en Languedoc. Un gars dynamique aux méthodes « nouveau monde » qui agacent parfois et que je connais bien même si cela fait un bail que nous ne nous sommes vus. D’ailleurs, l’un de ses rouges a été fort apprécié par mon ami David dans un de ses derniers papiers à relire ici. Ainsi donc, je vous livre un avis à lire et à relire sans modération, même si c’est un peu long…
« L’été dernier, j’ai découvert l’excellent livre de l’œnologue alsacien Arnaud IMMELÉ, "Les grands vins sans sulfites" qui m’a ouvert l’esprit vers d’autres pratiques possibles et donné l’impulsion à l’aube des vendanges 2012 de pratiquer quelques essais pour réaliser deux cuvées de vins tranquilles sans sulfites : un rouge et un blanc » !
Oui, il est possible d’élaborer des vins sans sulfites sérieux et stables, nets, fruités, clairs et limpides, séduisants et stabilisés par des méthodes douces, physiques et biologiques, et bien sûr sans déviation, goûts bizarre troubles ou tout autre défaut qui interpellent tout dégustateur de bon sens, jamais je ne me suis permis de proposer à la vente ni même d’embouteiller un vin avec un défaut visible.
Je me refuse à appeler mes vins des «nature » tant ce mot a été gâché par des produits venus d’une autre planète que celle du bon vin. Il n’y a aucun intérêt à faire boire à nos clients des vins nature s’ils sont oxydés, piqués, malades et défectueux, c’est suicidaire pour le monde et la civilisation du vin et je m’insurge contre ce style dégénéré…
On n’a pas d’excuses aujourd’hui à ne pas utiliser les méthodes physiques et les outils à notre disposition. Refuser la technologie et les connaissances acquises depuis 50 ans, qui permettent de sublimer les vins plutôt que de les laisser s’abîmer, c’est comme refuser le frigo pour retourner au saloir et à la viande fumée.
Ce n’est donc pas sans rien faire, ni en « laissant seule faire la nature » que nous sommes arrivés à ce résultat, et c’est bien le rôle de l’homme que d’intervenir et la guider.
J’ai consacré à ce projet mes plus belles vignes du Haut Fenouillet, acquises en 2006, converties en Bio,… au plus haut du Val d’Agly, le nouvel eldorado du Roussillon, un vignoble frais entre Corbières et Pyrénées, et grâce à des soins extrêmes, un véritable protocole de grand cru des vignes à la cave, j’ai réalisé ces deux beaux vins 2012, qui expriment bien le style des vins sans sulfites : ils sont plus ronds, soyeux, sans angles ni dureté, et aux sensations tactiles veloutées, avec une excellente buvabilité.
Le point de vue d’un vigneron-éleveur sur des questions cruciales trop souvent détournées et des tabous éludés :
La baisse puis la suppression du SO² est une évolution inéluctable mais qui va déranger, bouleverser le monde du vin, côté producteurs, bien sûr, qui vont freiner des deux pieds et soulever tout un tas d’impossibilités. C’est un sujet tabou qui déclenchera d’immenses polémiques s’il devait être appliqué, car on touche, avec l’alcool aux deux points sensibles et les désagréments réels du vin !
Mais ce sont de vrais sujets, bien plus que de récolter un jour fruit ou racine ou l’utilisation du soufre volcanique dans les vignes, bref un sujet de fond.
Supprimons le premier et réduisons le second en buvant bon avec modération.
Le SO² reste le seul additif toxique autorisé en œnologie.
Si on en demandait aujourd’hui l’agrément pour un usage nouveau, il serait refusé.
Il est paradoxal que le cahier des charges Demeter par exemple ait conservé l’usage du SO² alors qu’il condamne l’ajout d’intrants biologiques et sans inconvénients tels que les levures sans aucun danger pour la consommation humaine.
Son usage est traditionnel et c’est là où réside le problème : de mauvaises habitudes, du laxisme de l’avoir généralisé et sans cesse augmenté. C’est le refus du progrès et du changement, et des efforts, que de refuser d’en réduire l’usage.
Aucun autre produit utilisé en œnologie n’est dangereux. Les levures qui sont interdites en biodynamie et critiquées par les fervents défenseurs des vins natures peuvent se manger à la cuillère, elles ont un bon gout de pain frais et sont même favorables à notre transit intestinal (Idem ultra levure). On ne peut pas en dire autant du SO² qui reste pourtant autorisé.
La charte Bio n’interdit pas la chaptalisation, c’est un comble puisqu’il s’agit d’un intrant complètement exogène au raisin (issu de la betterave) ou lorsqu’il est bio : du sucre de canne importé du Brésil, ces apports étant la conséquence de déséquilibres profonds dans des vignes tournées plus vers la productivité que la qualité ….cherchez l’erreur.
Je serais moins choqué de laisser pratiquer le mouillage –raisonnable, déclaré, et à l’eau de pluie- dans nos raisins du sud parfois déséquilibrés par des canicules. C’est un élément naturel qui nous vient du ciel et pourrait parfois rétablir un meilleur équilibre. Pratiquer une telle opération aujourd’hui conduirait tout droit au tribunal alors qu’enrichir pour compenser des excès de rendement est autorisé par décret.
Le bio ne change pas le goût du vin
Produire en bio est une démarche écologique pour obtenir des raisins proprement en limitant l’impact environnemental qui comme chacun le sait est devenu insupportable dans les vignobles, et pour l’image du vin. Mais ça n’a pas d’impact sur le goût du vin. Cependant, comme on peut le constater en dégustant une journée au salon Millésime bio, il y a un style bio avec moins d’excès : de bois, de surextraction, de fruité extravagant, de réduction.
C’est probablement le résultat d’une éthique, d’un recentrage vers l’essentiel, ceci n’est qu’une tendance qui a ses exceptions.
La vinification sans sulfite change le goût du vin.
Par voie de conséquence parce que les malos sont faites, puisque non bloquées, mais aussi, le SO² agit comme un masque durcissant l’acidité des blancs et les tanins des rouges, et, sans ce masque, les vins sont plus soyeux, veloutés, présentent des sensations tactiles douces. Le fruit est net, pur comme sur une cuve en novembre. L’art est de conserver cette pureté aromatique intacte dans le vin embouteillé, en travaillant très proprement et en éliminant les bactéries qui restent présentes puisque non détruites par l’action bactéricide puissante du SO². Le passage en fût se doit d’être limité en sans sulfites et on ne peut obtenir de vins très boisés sans sulfites, en tout cas, ce n’est pas l’esprit, et on ne va pas s’en plaindre.
Les mauvais goûts des vins nature ne sont pas le fait de l’absence de SO² ou du bio, mais les conséquences d’un laxisme, d’un manque d’hygiène et de conscience professionnelle, un manque ou l’absence d’analyses, de suivi œnologique, et probablement de connaissances. Ou la foi naïve dans un rêve d’absolu et de laisser faire la nature. Dans les deux cas, c’est un gros « foutage de gueule » du consommateur et l’anéantissement de l’image du vin, véritable reflet d’une civilisation et de décennies de travail patient.
Méfiez-vous de l’intégrisme du «0 intrants » qui ne mène nulle part : « Je ne fais rien, je n’ajoute rien, je laisse faire la Nature … ! », c’est bien évidemment n’importe quoi !
Le vin n’est pas un produit naturel, un fruit qui se cueille à l’arbre, il est le résultat du travail de l’homme, d’une méthode et d’interventions précises, rigoureuses. Le vinificateur bio se doit, comme le fait le vigneron bio à la vigne, de remplacer les intrants chimiques par la biologie et des méthodes physiques douces.
Non, comme dans l’éducation des enfants, le « laisser faire seule la nature » ne fonctionne pas.
Le destin naturel d’un jus de raisin abandonné à lui-même est le vinaigre et la décomposition.
Plus qu’aucune autre construction naturelle, un bon vin nature doit être guidé par l’homme.
Pour survivre dans la jungle de ce monde industrialisé, un bon vigneron se doit de produire un bon vin authentique, le meilleur possible en fonction de ses impératifs de marché et qui exprime avant tout la typicité climatique du lieu, de la région dans laquelle le vin est produit et c’est tout ! Ce devrait être tout !
Le corporatisme, les AOC telles qu’elles existent dans le sud de la France qui dictent des interdits et fixent des limites plus protectionnistes que cohérentes avec les possibilités réelles du terroir, n’ont plus aucun intérêt.
C’est pourquoi ici, de si nombreux vignerons sérieux qui les avaient déjà quittées au profit des vins de Pays s’engouffrent aujourd’hui dans les Vins de France.
Non, je n’ai pas utilisé du tout de SO² pour faire mes « vins sans sulfite » et il n’y en a pas non plus « qui a été produit par les levures », autre plaisanterie qu’il y aurait lieu d’expliquer et de démystifier.
Ce sont certaines «mauvaises levures sauvages de la nature » qui peuvent produire du SO². Le recours aux levures indigènes est complètement aléatoire et ne peut s’envisager qu’avec plusieurs utilisations de bactéricide tel que le SO² pour faire du ménage ou alors on a des développements bactériens qui génèrent des mauvais goûts. Au contraire, les levures sectionnées l’ont été entre autre sur ce critère et la plupart ne produisent pas de SO². Certaines sont même capables d’en consommer dans leur métabolisme. Ce sont des caractéristiques naturelles de certaines espèces patiemment sélectionnées comme on le fit jadis pour obtenir une race de chien de chasse ou au contraire gardien de troupeau. Ce ne sont pas pour autant des OGM !
Je vinifie comme on cuisine : je nettoie, je pèse, je mesure, je surveille et veille à obtenir une stabilité par le contrôle de la microbiologie du vin. Je m’inscris dans une démarche rationnelle, écologique, raisonnée et soucieuse avant tout de qualité et de la santé des consommateurs. C’est pourquoi je revendique haut et fort l’origine précise de mes vins sur l’étiquette sans pour autant utiliser d’AOC ou d’IGP.
La seule disponible pour mes vignes de Saint Paul est l’IGP Côtes catalanes, un bien joli nom pour un rosé et accompagner des sardines un jour d’été dans le port de Collioure, mais qui ne correspond pas du tout à mon vignoble frais du haut Val d’Agly.
Comme en cuisine, c’est avant tout la qualité de la matière première qui est primordiale, avec un raisin parfaitement sain car trié à la main, et vendangé à maturité optimale et une acidité harmonieuse, je n’ai pas vraiment besoin de sulfites. Je veux faire des vins nature guidés par l’homme ! »
Ainsi donc vous avez pu lire jusqu’au bout la parole d’un vigneron. Elle est trop rare cette parole – et parfois si souvent déformée – pour que l’on n’y prête guère attention. Et si vous êtes arrivé jusque là, vous, le Lecteur, c’est qu’elle doit être intéressante cette prise de position vigneronne. Alors, comme le fait parfois l’ami Berthomeau en se retranchant derrière sa liberté d’esprit, je pourrais à mon tour me positionner derrière un « je ne suis qu’un passeur… », si je ne pêchais pas en même temps par simple angélisme dans le « au fond, je me sens en accord avec ce mec… » La vie d’un vigneron est semée d’embûches, semblable à celle d’un homme ou d’une femme exerçant dans tout autre métier. Il doit réfléchir à ce qui est le meilleur pour lui, le plus en accord avec son être profond. C’est pourquoi le vin, plus qu’une affaire de terroir, de technologie et de fric, est du ressort du vigneron. En accord avec sa conscience.
Michel Smith
PS - Je pense subitement à la cuvée « Les États d’âme » de l’ami Olivier Jullien que, par ma faute, je n’ai pas vu depuis trop longtemps. Ces dernières heures m’ont transporté au creux de la connerie humaine et m’obligent à vous faire part de mes blessures. D’abord avec la sinistre affaire Cahuzac qui restera au travers de la gorge de bien des personnes qui, comme moi, croyaient et croient encore à la Politique avec un grand « P ». Puis il y a la petite anglaise, Katie Jones, qui telle une grande a démarré un vignoble à sa taille au dessus de Maury. J’en avais touché un mot, à ses débuts, ici même. Or, des salopards qui s’emmerdent le jour réservé au passage des cloches ont décidé d’ouvrir les robinets de deux de ses cuves de blanc dans sa cave de la mal nommée Rue du Vatican, à Paziols, village où l’on se sent plus en sécurité que nulle part ailleurs. Résultat, un blanc qui commençait à ravir les amateurs s’est écoulé dans le caniveau et Katie n’a plus que ses larmes pour chialer. Et moi, de mon côté, je n’ai même plus une bouteille de son vin – ni d’Olivier Jullien, d’ailleurs – à me mettre sous le gosier. Katie, we sure love you !
Tout est bon pour faire du fric, y compris des points ! Et n’allez pas croire qu’il s’agit-là des précieux points de votre permis de conduire…
Une fois de plus, je vais jouer les naïfs, refaire mon numéro de « ronchon de service ». Une fois n’est pas coutume, je vais me glisser dans les draps immaculés des vierges effarouchées. Je ne sais pas si c’est courant (ou plutôt si la pratique était en vogue au temps jadis où…), mais depuis que Bob a été racheté par les moneymakers de Singapour, on a déjà un premier signe de ce que peut donner l’idée qui consiste à «merchandiser» ses notes.
On va me dire que c’est normal, que grand bien lui fasse, que l’époque des bonnes mœurs est révolue. Et pourtant, pour ce qui me concerne, c’est bien la première fois que je commence à regretter le temps où le cher Robert Parker lui-même, puisqu’il s’agit de lui, simple «Bobby» du côté de Libourne ou d’Ampuis, était réellement indépendant, intègre, cohérent, véritable maître chez lui.
Avant que Bob ne vende sa boîte pour assurer ses vieux jours (tout en se gardant le droit de noter ses favoris), au temps béni où l’on croyait encore à la morale, le vigneron dont le vin avait été bien noté par le maître de Monkton, dans le Maryland, comté de Baltimore, pouvait le faire savoir à son attachée de presse, le communiquer à tue-tête aux journalistes du monde entier, en faire part dans les magazines ou dans la presse locale. Disons que ça lui permettait de vendre un peu mieux que de faire mention d’une simple bonne note dans le B & D ou dans le RVF.
Surtout, dire que Parker avait bien noté son vin, ça ne mangeait pas de pain, ça flattait l’ego en même temps que ça ne coûtait rien de le dire. Bref, ça pouvait rapporter gros. Or, les temps changent vite puisque quelque soit le guide, Hachette ou Gault-Millau, il faut gagner plus que ce que ne rapportent de simples ventes en librairies. Et puisque les guides se vendent moins, essayons donc de commercialiser les commentaires à prix d’or avec, en prime, des salons, des annonces pub, des stickers, des organisations de master classes et, en bien plus classiques, des pseudo-médailles ou pseudo-diplômes.
Pendant que s’opèrent les transformations de nos sociétés, les irréductibles vieillissent et finissent par se mettre au goût du jour. Ayant résisté longtemps à ces travers commerciaux qui pouvaient dénaturer leur réputation comme leur crédibilité, les résistants critiques tels Robert Parker changent subitement leur fusil d’épaule. Et ils se rattrapent en saignant le brave vigneron qui, lui, de son côté, n’attend que ça pour vendre plus cher et en plus grosse quantité. Un peu comme s’il venait de recevoir une médaille d’or au Salon de l’Agriculture ou à Mâcon en s’empressant de l’afficher en bonne position sur l’étiquette de sa cuvée, le vigneron peut désormais – je suppose en payant ce qu’il faut – afficher son score Parker (et non son prix) sur la bouteille pour ensuite laisser tranquillement le buzz se faire.
L’autre jour, dans mon troquet favori, au Bistrot des Crus à Perpignan, ayant vidé avec des potes un flacon d’excellent rapport qualité-prix (11 € la bouteille sur table !), je demande à voir l’objet du délit de plus près. Il s’agissait d’un Côtes Catalanes 2011, ex Vin de Pays devenu depuis IGP et baptisé «Le Cirque».
Belle étiquette, bouchon à vis, petit prix, du Carignan dans l’assemblage (et probablement pas mal…), du Grenache aussi; bref, en dehors d’une puissance et d’une maturité intenses (14°5 affichés !) ce vin avait tout pour me plaire, y compris du minéral/rocailleux (clin d’œil…), et le fait est que la bouteille fut expressément asséchée était un bon signe.
Tout en le buvant, je songeais à une récente chronique de Matt Kramerrelevée je crois la première fois, il faut le préciser, chez Bon Vivant. Membre éminent et «historique» du Wine Spectator, Matt évoquait cette fameuse barre des 90 sur 100 pour dire avec pas mal d’aplomb que les vins au dessus de 90 étaient devenus risqués et trop coûteux pour un simple honnête amateur et que c’était en dessous de cette barre qu’il fallait chercher ses trésors plutôt qu’au dessus. Bien sûr, j’interprète un peu à ma façon, mais vous n’aurez qu’à lire son billet vous même, si vous causez l’amerloque, pour vous faire une opinion.
Je me disais donc : «Un vin pareil goûté à l’aveugle, si j’étais Parker, je lui ferais franchir le seuil des 90 ! » Je ne croyais pas si bien dire car en tournant et retournant ma bouteille je remarquais une vignette ronde, toute dorée. «Encore une médaille d’or», pensais-je en mon for intérieur.
Eh bien non ! En ce cercle doré, un chiffre mystérieux ressortait : «91». Un chiffre rehaussé du nom du fondateur de The Wine Advocate. Mon exemple de ce vin inattendu provenant d’une grosse cave coopérative (celle de Tautavel) noté à 91, au demeurant excellent et pas ruineux, je le répète, prouve que même au-delà de 90 points, et quelque soit le score, d’ailleurs, on peut encore faire des découvertes et se faire plaisir.
Reste ce cercle d’or collé en coin supérieur de l’étiquette avec ce chiffre 91 en évidence. Il rappelle étrangement les médailles d’or en tous genres, et même les médailles de bronze ayant la couleur du vieil or. Elle n’a pas été apposée là gratuitement, cette pastille dorée. D’où cette simple question pour clore le sujet : sans chercher à jouer le moralisateur de service ou le vieux schnock donneur de leçon, on est en droit de se demander comment un type aussi intègre que Robert Parker a pu se laisser entraîner dans une telle embarcation?
Je sais, ce n’est probablement qu’une vulgaire histoire de pognon. Car comment peut-on se lever le matin et se regarder dans la glace en disant : «Ça y est, j’ai vécu ma période héroïque, j’ai prouvé au monde que l’on pouvait être intègre, même en matière de vins. Maintenant, la soixantaine passée, y’a que le fric qui compte. Youppie, la vie est belle ! » Oui, comment un homme sanctifié de par le monde a-il-pu tomber aussi bas ? Même en semi-retraite…
Michel Smith
PS – J’ai aussi trouvé un pur Grenache noir noté 91/100 par Parker sur le site espagnol Uvinum, à moins de 5 € le flacon. Les vins pas chers notés 91, ce doit être une nouvelle tendance chez Parker. Histoire de ratisser encore plus large…
Une remarque inattendue a illuminée ma journée. De son Oregon natal, mon ami Russell, nouvellement converti au Carignan depuis qu’il a vendangé notre vigne de Tresserre responsable d’un formidable petit rouge nommé Puch, m’adresse électroniquement ce message que je vous livre sans y avoir changé le moindre mot :
« J’ai remarqué un arôme et goût que je décrirais comme ‘chanvre’ et j’ai rendu compte soudainement que c’est le goût/arôme (au moins pour moi) que je trouve dans tout les vins purs (ou majorité) carignans que j’ai bu – pour moi c’est le "carignan tag". »
Pas étonnant qu’en goûtant ce nouveau carignan du Domaine des Vingt Vertus offert récemment par un ami, j’y ai retrouvé quelque chose qui me rappelait mes premiers joints de ma jeunesse, ceux que des mains expertes nous préparaient avec soin entre deux visites de barricades. Une pointe d’amertume herbacée se mariant à une fruit cacaoté et voilà que je songe au délicieux gâteau que me préparait Caroline, une charmante anglaise vivant à Paris, selon une recette apprise à San Francisco au tout début du Flower Power…
Je rassure Julien Galabert, l’auteur de ce nouveau carignan arborant l’étiquette de son Domaine Vingt Vertus, dont le chai est sur la commune de Salses-le-Château : je ne vais pas transformer ici son vin en une sorte de bête curieuse pour nostalgiques des années 60. Non collé et non filtré, son Côtes Catalanes 2011, revu trois jours après une première ouverture, se fait plus tendre au nez, un peu plus sur le fruit aussi. En bouche, il paraît riche (14°5 d’alcool), presque sucré et, bu au sortir du réfrigérateur, il se marie très bien aux tranches de boudin catalan que j’ai faites frire à la poêle pour plus de croquant. Cela tombe bien car le vin rebondit en accentuant ce côté croquant. Il va donc falloir surveiller ce jeune vigneron (Tél. 06 16 14 84 83) de 33 ans qui, avec une dizaine d’hectares hérités de ses grands-parents ne demande qu’à se faire connaître.
Tiré entre mille et deux mille bouteilles chaque année, son deuxième millésime de Carignan provenant d’une très vieille vigne d’un tiers d’hectare que travaillait son arrière grand-père, est commercialisé à 8 € départ cave.