Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


5 Commentaires

Ma rue, c’est que du bonheur !

Allez, basta ! Si cette artère dépasse les 50 mètres en longueur, je me damne ! Mieux, je vous paie un verre chez Henri ou chez son voisin du Bar de la Marée, lui-même riverain immédiat de la blonde poissonnière Mireille experte en plateaux de fruits de mer. La rue en question, certains la connaissent sous son nom d’emprunt, la « rue des Épices ». Ça lui va comme un gant vu qu’elle compte deux épiceries « à l’ancienne » dont les étals débordent largement sur ce qui fut jadis le pavé, proposant qui de la morue séchée, qui des sacs colorés pour faire ses emplettes, ou encore des souvenirs folkloriques estampillés « sang et or », du vinaigre de Banyuls et autres bâtons de cannelle ou de vanille bourbon.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Photo©MichelSmith

Les touristes se laissent prendre par l’un ou par l’autre, probablement plus attirés par le détail visuel qui tue comme ce tas de rondelles d’ananas confit, ou par l’odeur enivrante d’une poignée de harengs fumés quand ce n’est pas par la saucisse de Morteau qui n’attend plus que les lentilles du Puy pour embaumer votre cuisine. Entrer dans cette ruelle, c’est pénétrer dans un bazar à la française où l’on retrouve l’empilement de toutes les gourmandises de son enfance tout en s’enfonçant dans le passé colonial de l’arrière grand-père qui a bien connu l’Indochine et le souk de Casablanca.

Au Bar de La Marée... Photo©MichelSmith

Au Bar de La Marée… Photo©MichelSmith

Présentations. Sur le papier, son vrai nom est « rue de l’Adjudant-pilote Paratilla » (*). Mais il est vrai que l’on dit plus facilement en la désignant que l’on se retrouvera entre deux courses « rue Paratilla ». Elle se trouve en plein cœur du vieux Perpignan, grosso modo, pour ceux d’entre vous qui se sont munis du plan généreusement offert par l’Office de Tourisme, entre la Place des Poilus et la Place de la République. On la prend par la rue de l’Ange, là où une vieille dame digne et souriante propose selon la saison une demi douzaine de tomates, des confitures maison ou d’adorables bouquets de violettes. Mais perso, je l’aborde plutôt par la Place des Poilus à cause de l’ambiance de la poissonnerie des frères Gonzalvez d’où fusent les rires et les blagues qui évoquent à certains l’époque où Mostaganem était aussi française que Port-Vendres ou Sète. Rien de tel pour commencer son marché.

Chez les Gonzalvez... Photo©MichelSmith

Chez les Gonzalvez… Photo©MichelSmith

Ici, on vous fait comprendre que l’on a le plus beau poisson de la terre « parce que c’est la famille qui le pêche ». On vous soutient que vous avez de la chance car c’est tout bonnement la saison des lisettes que l’on n’a plus le droit d’appeler ainsi « parce que, vous vous rendez compte, les fonctionnaires, y veulent que l’on écrive que c’est du maquereau ». Bref, pour moi, le marché commence par une magistrale leçon de choses sur les patronymes attribués tout au long de la côte du Golfe du Lion aux poissons de la Méditerranée. Un peu comme sur le Vieux Port, à Marseille. « Bon, vous me mettrez deux ou trois poignées de petits vendangeurs que vous me garderez au frais. Je passerai les prendre à l’heure de l’anisette » !

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Sébastien Caillis (légumes) et Daniel (jambons) en arrière plan. Photo©MichelSmith

C’est ainsi que je quitte le joyeux monde sous-marin des Gonzalvez – « Vous me faîtes confiance, cette sardine vous pouvez la manger crue tellement elle est fraîche » ! – pour entamer les quelques mètres de cette micro artère devenue « monument le plus visité de la ville ». Et de tomber pile sur un marchand de jambons hispaniques que j’appelle jamboniste, Daniel de son prénom, puis sur une autre poissonnerie tenue par Mireille Azeau, et juste en face sur les fruits et légumes des Caillis, sur mes deux épiciers ou sur mes bistrots lilliputiens précédés d’une ou deux tables branlantes posées à même le granite rose importé de Chine en 2010 que notre maire, né au Maroc, a eu la bonne idée de nous imposer un jour de conseil municipal probablement houleux. « Y’en a marre du marbre du pays, les vieux s’y cassent la gueule dès qu’il pleut » ! Voilà, vous savez tout ou presque de mon parcours du combattant du samedi matin lorsque, heureux d’en découdre, je déambule de mon quartier de la Gare vers le petit carré bio du marché de la Place de la République en passant par l’indispensable rue Paratilla. Ah si, pour vous aider à visualiser l’ambiance, voici une petite vidéo réalisée le jour de la réouverture de la rue au public après les travaux de 2010.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

L’autre samedi, alors que chemin faisant je ruminais ma rage contre la couvrante du « Spécial Vins » de Paris-Match, œuvre navrante et poussiéreuse du triumvirat Bettane-Desseauve-de Rouyn, j’ai fini par me demander par quel mystère un lieu vers lequel j’approchais à grand pas, une rue qui vous est familière au point que vous la fréquentez sans même vous en rendre compte, puisse devenir aussi attractif du jour au lendemain ? Tandis que la semaine dernière le festival Visa pour l’Image battait encore son plein avec son lot de débats, d’expositions et de visiteurs bardés d’objectifs en tous genres (même si de ce côté-là la gibecière du photographe amateur ou pro s’est considérablement allégée en 30 ans), la voyant photographiée sous toutes les coutures par des touristes en goguette qui n’oubliaient rien du moindre morceau d’enseigne, de ses étals dégoulinants, de ses commerçants hâbleurs et de ses chalands blagueurs, je me suis demandé pourquoi je passais et repassais par cette rue depuis près de 30 ans sans jamais m’y arrêter plus que le temps nécessaire à l’achat de quelques cèpes de saison, d’anchois bien dodus, d’oignons rouges de Toulouges, ou de tranches épaisses de sobrasada piquante. Et pour la première fois, dans cette cité que j’ai pourtant la prétention de bien connaître, il m’a semblé que j’étais un visiteur en mal de sensations. Comme si je m’apprêtais à partir pour un long voyage, le moment était venu de contempler « ma » rue, ma rue bonheur.

La moitié des commerçants ferment le Dimanche. Photo©MichelSmith

La moitié des commerçants ferment le Dimanche. Photo©MichelSmith

Alors, avec mon beau panier sous le bras, je me suis posé là où il y avait de la place, à l’une des deux tables, juste à portée de vue des figues et des dattes de la maison Sala, face à la devanture des Bonnes Olives. Le jeune Mathieu qui a ouvert cet étroit magasin mi-corse, mi-rital à l’enseigne du Stretto me sert un café, puis un second. Comme il était dix heures, je me suis commandé une assiette de fines tranches d’un fromage hollandais farci aux truffes d’été que je dégustais sur le pain croustillant de la boulangerie, place des Poilus. Vers onze heures, tandis que je détaillais la double page (de plus en plus irritante) titrée « Les visages du vin Français » dans le fameux spécial de Paris-Match (j’aime bien m’énerver, ça me donne soif !), Michel Bachès, un copain de bistrot pointa le bout de son nez. Puis ce fut au tour d’une copine, suivie d’une autre au point qu’il fallu rajouter des chaises. L’heure était venue de croquer dans la fraîcheur d’une mozzarella di bufala tout juste débarquée de Campanie. Mathieu l’a ouverte en deux coups de couteau puis arrosée d’un filet d’huile d’olive et saupoudrée de poivre concassé.

Mathieu, le jeune patron du Stretto. Photo©MichelSmith

Mathieu, le jeune patron du Stretto. Photo©MichelSmith

Et si on goûtait un rouge pour une fois ? « Mathieu, trouve-nous un petit rouge léger à boire frais » ! Arrive de Sicile le Nero d’Avola d’Adrianna Occhipinti, version 2012 à 12°5. Pas besoin de sous-titre au point qu’en un quart d’heure, sur le coup de midi, il nous faut un second vin pour passer du sud au nord de l’Italie. Sur le porc noir gascon façon pancetta, rien de tel que le Dolcetto d’Alba « Munfrina » 2011 de Giorgio Pelissero. Longue vie au Piémont. Plus tard rebelote avec un Lambrusco d’Émilie sur la mortadella pistachée et sur le lardo di Colonnata.

Le Dolcetto d'Alba, sur du parmesan... Photo©MichelSmith

Le Dolcetto d’Alba, sur du parmesan… Photo©MichelSmith

Oh, je sais. Vous, les blasés de Paris, de Bruxelles ou d’ailleurs, vous allez me dire que ma rue n’a rien d’extraordinaire. Que vous avez la même chose chez vous en plus grand, en plus beau, en plus chic, en plus cosmopolite. Aussi, j’espère que vous ne m’en voudrez pas si, lors de votre passage que j’attends, je vous invite à découvrir ma « rue bonheur ». On ira déjeuner chez Henri. C’est un gars un peu bougon, mais sympa comme tout. Son physique de rugbyman lui permet tout juste de se laisser glisser derrière son bar, le plus minuscule qui soit, où il arrive quand même à préparer ses plats. Une cuisine spontanée, simple. S’il manque des coques pour accompagner les pâtes, il va se servir chez Mireille. Et s’il manque des courgettes, il fait trois ou quatre pas jusque chez Sébastien. D’ailleurs, ce dernier viendra peut-être s’asseoir à notre table qui sait avec des fèves fraîches ou des girolles du Col de Jau. Chez Henri, le vin ce n’est pas son fort vu qu’il n’a pas de place et qu’il ne sert que ceux de Rasiguères, un village du Fenouillèdes où il a des attaches.

Henri, dans sa cuisine... Photo©MichelSmith

Henri, dans sa cuisine… Photo©MichelSmith

Pas d’inquiétude, en traversant la Place des Poilus où le midi en été un groupe rock pas mal du tout s’est installé, je filerai chez Georges, le caviste. Il nous dénichera un petit vin de Tresserre qui marche du feu de dieu sur la cuisine d’Henri. Au choix, un rosé bien frais du Domaine des Demoiselles ou un Carignan 2011 du Puch lui aussi à boire frais. Henri ne nous en voudra pas qui fera semblant de nous compter un droit de bouchon. Sacré Henri ! Et puis on lui offrira un verre en pensant que, la prochaine fois, je lui ramènerai une bonne bouteille de ma cave. Tu auras le droit de nous photographier. Même celui de diffuser le cliché sur Facebook. Avec ce message : « Dans la rue du Bonheur, à Perpignan, en compagnie de Michel ». Et je serai fier. Fier de t’avoir fait connaître la rue René Paratilla et les indigènes qui la peuplent. C’est drôle de songer que ta photo fera peut-être le tour du monde…

Michel Smith

(*) D’une famille Catalane, l’adjudant René Paratilla fut le premier aviateur mort au début de la Seconde guerre mondiale.

Les légumes des Caillis... un must ! Photo©MichelSmith

Les légumes des Caillis… un must ! Photo©MichelSmith

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 11 297 autres abonnés