Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Sauvignon blanc, et plus si affinités

On a beau râler, ici ou là, disputer les variétés dites « internationales », défendre les cépages locaux et rares, et, quelque part, avoir un peu raison en défendant l’idée de la diversité de cette manière, c’est toujours une petite dizaine de variétés de vigne qui domine largement la production mondiale. Les chiffres sont sans appel, car dix variétés pèsent pour une grosse majorité du vignoble mondial.  Je vous donne ces 10 premières variétés dans l’ordre (source : University of Adelaide, 2010) :

1. Cabernet Sauvignon
2. Merlot
3. Airen (vous l’aurez trouvé, celui-ci ?)
4. Tempranillo
5. Chardonnay
6. Syrah
7. Garnacha tinta
8. Sauvignon blanc
9. Trebbiano Toscano (alias Ugni Blanc)
10. Pinot noir

Ce tableau de chasse est en évolution constante, en fonction de modes, des plantations et des arrachages. Mais que faut-il penser de cette concentration de la production ? Les tenants du « boire locale » diront que c’est très mauvais, que cela uniformise les goûts et favorise une production supposée « industrielle », etc, etc. On connaît cette chanson, et, comme souvent, il y a une part de vrai là-dedans. Mais je vais aussi présenter les arguments pour une simplification d’une partie de l’offre des vins, surtout à destination de la majorité des acheteurs de vin, ceux qui n’ont ni le temps ni l’envie de lire des articles ou livres sur le sujet, et qui sont aussi ceux qui font vivre l’essentiel de la filière, ne l’oublions jamais.

Avant tout, il est très difficile pour un consommateur novice ou occasionnel, qui aime bien boire du vin mais qui ne s’y intéresse pas plus que cela, de se repérer dans la vaste et très diverse offre qui existe dans la plupart des marchés. En France cette offre dépasse très largement les capacités de compréhension de, disons, 90% des consommateurs. Dans des marchés plus ouverts à une offre bien plus variée sur le plan des origines, la situation est bien pire ! Segmenter les vins par leurs cépages, leur saveurs ou leur prix (et les trois à la fois si possible) sont des options bien plus pertinents qu’une approche par l’origine géographique, même si celle-ci fait sens en deuxième position de tri, pour ceux qui savent, ou qui recherchent un accent particulier.

Je rajouterai que c’est justement cette segmentation par variété (unique ou dominante) qui autorise une véritable exploration du résultat des lieux différents : climats, ou, si vous préférez, terroirs. Prenons l’exemple du cépage qui sera le sujet de cet article, le sauvignon blanc. Il n’offre pas les mêmes nuances à Sancerre, à Bordeaux, à Marlborough, en Styrie ou à Rueda. Ces différences, cette portefeuille d’arômes et de saveurs qui sont modulées et parfois amplifiées par les choix de chaque producteur et par les conditions de chaque millésime, confèrent une très grande diversité de styles au sauvignon blanc. Assemblée ou pas, la variété garde presque toujours un axe central, sorte de colonne vertébrale, qui est son acidité naturelle, porteur d’un train d’arômes dont la gamme spécifique traduit les origines géographiques, et parfois aussi les techniques.

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Comme toujours, une seule dimension d’un vin, en l’occurrence son acidité, ne peut être un critère suffisant pour assurer sa qualité. Il lui faut aussi un ensemble de saveurs et de parfums qui lui donne sa cohérence, les uns fonctionnant en harmonie avec les autres, comme de bons partenaires de danse, chacun avec ses qualités et sa partition, mais sans être en rivalité avec l’autre. Cela m’est rappelé avec force chaque fois que je participe à ce concours singulier (par le cépage concerné) qui est le Concours Mondial de Sauvignon Blanc. Chaque jury de 6 personnes déguste, chaque matin, entre 30 à 40 vins, en deux ou trois séries. Les séries sont, dans la mesure du possible, constitués de lots qui sont homogènes : par leur provenance géographique, leur millésime, le fait d’être assemblé ou en mono-cépage, élevé en cuve ou en sous bois, etc. Les vins sont servis à l’aveugle, bien entendu, mais ces paramètres sont connus, ce qui permets de faire glisser sa perspective sur chaque série et de juger chaque vin en fonction d’un étalon réel ou imaginaire, fondé sur l’expérience. Personne ne choisit la région, le pays ou le type de vin dégusté et les membres de chaque jury sont assez diversifié sur le plan des nationalités, ainsi que sur celui de l’activité professionnelle, bien que tous travaillent dans la filière vin.

L’édition 2014 de ce concours, qui a eu lieu à Bordeaux la semaine dernière, m’a donné l’occasion de déguster des séries de vins de plusieurs pays et régions différentes, tous issus de deux millésimes, 2012 et 2013. La France, la Suisse et l’Espagne étaient le pays, et les régions françaises étaient Bordeaux, Touraine et Languedoc-Roussillon, tandis que les sauvignons suisses venaient de Genève, du Vaud, du Valais et de Neufchâtel. Tous les vins d’Espagne étaient de la DO Rueda. De l’avis unanime de notre jury (une chinoise, une française, deux français, un sud-africain et votre serviteur anglais), de loin la meilleur série étaient celle de Rueda. La grande majorité de cette série de 12 vins du millésime 2012 étaient fins mais murs, leur acidité fine si bien intégrée dans un fruité subtil, peu exubérant, mais savoureux juste comme il le faut pour stimuler le palais. L’équilibre parfait fut souvent au rendez-vous chez ces vins délicats comme des Sancerres mais arrondis comme un sauvignon de Styrie. Surtout ils échappaient parfaitement à ce que je trouve être un piège, voire un lieu commun de trop d’exemples de cette variété : des arômes et saveurs herbacés. Personne n’avait la moindre idée de leur provenance, mais on optait tous pour un climat relativement frais, un bon ensoleillement et absence de maladies cryptogamiques, et, probablement, pour un pays européen, car ils n’avaient jamais l’expressivité parfois envahissante de certaines régions de l’hémisphère sud.

Ces concours, pour les participants en tant que membres d’un jury, doivent aussi servir à cela : nous révéler des potentiels jusqu’alors ignorés par nos petites personnes, mettre en cause nos idées reçues et certitudes fragiles. Bref, nous ouvrir vers le monde toujours plus vaste et diversifié du vin. Et l’aborder par le truchement d’un seul cépage permet, justement, de comparer un peu ce qui est comparable et d’éviter de tout mélanger. Si la perspective doit changer avec chaque série, le cadre, lui reste relativement constant. Et c’est tant mieux pour le consommateur.

 

 David Cobbold

 

 


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Le Minervois de Pujol-Izard – vous en parler ou pas?

J’ai reçu il y a quelques jours ce Minervois que je ne connais pas, la Grande Réserve du Domaine Pujol-Izard, millésime 2011.

J’ai un peu hésité sur la marche à suivre:  vous en parler ou pas?
Et puis je me suis dit qu’il y avait là de quoi développer un petit argumentaire à caractère didactique, sur le vin en général, et sur la critique en particulier.
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Avec ou sans réserves
Manifestement, dans ce Minervois, la matière première est très bonne, surtout de la syrah bien mûre, qui dégage de beaux arômes de cassis, de Gluhwein, de cannelle, un peu de prune à l’alcool aussi; et puis un beau panier d’épices de la garrigue qui font le lien avec la bouche, amenant une touche de fraîcheur bienvenue. Les tannins sont soyeux, sans aucune verdeur. Le vin présente une bonne longueur, en bref, il est tout à fait recommandable. Sauf qu’il y a ces fortes notes de vanille, de pruneau et de torréfaction – la marque du travail du tonnelier plus que du vigneron. Et là, ça passe ou ça casse, on aime ou on n’aime pas. 
Vu la qualité du jus, je dirai que le bois assez bien intégré.
D’autres diraient que c’est d’autant plus dommage. "Mais c’est la grande cuvée!", argumenteraient les uns. "Justement!", diraient les autres. Tout est affaire de point de vue.
Complément d’information: j’ai redégusté ce vin le lendemain midi. Les notes boisées s’étaient fortement estompées. Difficile de dire si le consommateur attendra ou pas. Toujours est-il que j’ai fini la bouteille, ce qui, généralement, est assez bon signe.

Le défi

Tout ceci nous ramène au grand défi de la dégustation professionnelle: ce n’est pas mon goût qui importe; ce qui importe, pour moi, c’est d‘être vos antennes. De relayer l’information, de faire passer les impressions. Sans trop prendre partie. Eliminer les vins à défauts, oui. Eviter de perdre du temps – le mien et le vôtre – avec des vins médiocres. Mais ne jamais prendre ses préférences pour une généralité. C’est un sacré défi!
Ce vin n’a pas de défaut technique, il parle assez bien la langue d’Oc, il est bien né quelque part, comme dirait Maxime. On sent qu’il a fait l’objet de soins. Alors, on a tout à fait le droit de le trouver très bon.
Qui suis-je pour priver d’honnêtes consommateurs de ce plaisir-là?
Plus d’info sur ce producteur: Pujol-Izard

Hervé Lalau


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Faut-il jeter à la poubelle les jugements critiques sur le vin?

Cela fait un moment que je me pose des questions sur la  légitimité de mes propres jugements sur des vins. Je doute parfois de mes sensibilités olfactives et gustatives, de mon aptitude à cerner et à trier qualités et défauts, et enfin de mes moyens intellectuels et linguistiques pour traduire en concepts et en mots mes sensations, afin que tout cela ait éventuellement du sens pour autrui. Je pourrais même dire, au risque de commettre encore une platitude, que plus j’avance en âge, moins je sais.

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Je constate, lors des concours internationaux auquel je participe de temps en temps (deux ou trois fois par an, ce qui suffit amplement vu que nous ne sommes pas payés pour notre "expertise" – ce qui est assez scandaleux par ailleurs), qu’il est assez rare qu’un groupe de 5 à 7 personnes ayant de l’expérience et un certain niveau de connaissance du vin se mette d’accord quand il s’agit de noter tel ou tel vin. Les fourchettes de notes d’un jury donné peuvent varier d’une manière assez importante par moment.

Pour qu’il y ait un bon degré de convergence, il vaut mieux que les membres d’un jury aient aussi un champ d’expérience partagé, ce qui est rarement le cas quand les dégustateurs viennent de différents pays et pratiquent différents métiers du vin. Ces différences de jugement peuvent être dues à des sensibilités variables à tel ou tel ingrédient d’un vin, mais aussi, très souvent, à la nature même de leur approche de l’exercice. Par exemple, un œnologue aura tendance à chercher les défauts dans un vin, et dégustera d’une manière plus "analytique", tandis qu’un journaliste ira plutôt chercher des qualités, ayant une approche davantage basée sur la subjectivité. Puis il y a, bien sur, la question inévitable de la fatigue momentanée de tel ou tel dégustateur, ainsi que celle de l’ordre des échantillons: deux facteurs qui introduisent encore des aléas non négligeables. Mais ces différences peuvent aussi être source de richesse potentiel et, dans un concours bien mené, les notes les plus hautes et les plus basses sont de toute manière exclues des calculs de la note moyenne. Ce qui pose aussi la question de ce type de jugement "consensuel" qui élimine peut être des vins atypiques ayant néanmoins de qualités intéressantes.

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Mais, au delà du cas spécifique des jugements dans un concours, qu’en est-il de la crédibilité d’un jugement d’expert en matière de vin? De nombreuses attaques récentes, y compris dans ce qui est appelé la "blogosphère", posent la question d’une manière insistante. Et cette mise en cause qui se veut démocratique, voire populiste, nous oblige à une réponse qui ne doit pas sombrer dans un élitisme arrogant, mais qui devra reposer les bases d’un jugement esthétique tenant compte de notions de relativité et qui va évidemment plus loin que le basique "j’aime/je n’aime pas" qui pourrait nous conduire à la conclusion nihiliste que tous les avis se valent, et dont qu’il n’y a pas d’avis.

Un récent article de Barry Smith dans la toujours excellente et stimulante revue "The World of Fine Wine" (Issue 40, Q2/2013) situe parfaitement le débat et tente de donner une réponse cohérente. Je vais m’appuyer pour une petite partie sur cet article qui s’intitule "Wine appreciation: connoisseurship or snobbery?" pour mon propre argumentaire.

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La dégustation d’un vin implique presque tous les sens et est donc une activité complexe. Très complexe même car, pris dans un contexte professionnel, elle implique aussi le champ complet de l’expérience gustatif de l’individu, ainsi que l’ensemble de ses connaissances du vin, que cela soit sur le plan technique, culturel, humain ou autre. La mémoire joue donc un rôle essentiel dans le cadrage et le repérage de cette acte de dégustation. Notre cerveau doit pondérer tous les éléments captés par nos sens, les analysant et les mettant en rapport avec les multiples bases de données stockés quelque part dans nos neurones…ou partiellement perdus, selon le cas. Nous avons aussi une orientation qui est donné à chaque dégustation, qui influera sir notre jugement. Est-ce que les vins sont jugés pour une consommation immédiate ou pour leur capacité à se bonifier dans le temps ? Est-ce que nous avons des informations sur leurs origines qui situent le contexte ? Est-ce que nous connaissons les prix des vins ? Est-ce que nous agissons comme acheteur potentiel, comme vendeur, ou comme expert "neutre" ? Et ainsi de suite…..

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Dans son livre Aesthetics, Form and Emotion (Duckworth, London 1983) l’esthéticien D. Pole, cité par Smith dans son article dans The World of Fine Wine (voir ci-dessus), dit ceci : "Une réponse esthétique…implique uniquement un état de conscience aiguë des qualités d’un objet externe…; et tout objet peut se considérer de cette manière. Mais dire que tous les objets nous permettent d’avoir une réponse esthétique n’implique pas que chacun récompense une telle attitude au même degré." Autrement dit, et pour limiter le champ au monde du vin, tous les vins nous fournissent des sensations visuelles, olfactives, tactiles, gustatives et trigeminales, mais tous ne provoquent pas la même intensité d’expérience esthétique. Mais la difficulté surgit quant deux experts ont des avis, et des sensations esthétiques, très différents à propos d’un même vin. Si chacun est capable d’étayer son jugement par une analyse objective, et pas uniquement par un "j’aime/j’aime pas" péremptoire, lequel faut-il croire ? C’est là ou on doit creuser un peu plus à la fois le contexte, mais aussi le champ d’expérience et la gamme de préférences de chacun de ces experts. On est dans le même registre que la critique littéraire, musicale, cinématographique ou des Beaux Arts.

Mais avoir des différences d’opinion ne signifie pas que l’un a "raison" et l’autre à "tort", du moment ou les deux avis sont bien étayés par des arguments factuels, et clairement mis en contexte. Un bon critique devrait être capable de faire des choix argumentés parmi une série de vins dont il n’aime pas particulièrement le style général, en disant que tel ou tel a des qualités qui devraient plaire à un amateur de ce style-là. Par exemple, un journaliste qui a une dent contre l’usage de bois neuf doit être capable de mettre de côté son petit préjugé et juger chaque vin dans une série de vins boisés pour ses qualités respectives, en se mettant un peu dans la peau d’un consommateur qui aimerait, lui, ce style de vin. Il y a toujours des éléments "objectifs" à juger dans un vin. Dans le cas cité, et pour un vin rouge, est-ce que le bois semble propre et donne-t-il des saveurs plaisantes ? Est-ce qu’il est bien intégré dans l’ensemble de la matière ?Les tannins sont-ils suaves ou rugueux ? Quelle est la longueur et l’équilibre tannins/acidité du vin ? etc.

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Les zones de sensibilité d’un individu sont variables à la base mais peuvent être développés et modulés par ses expériences et son éducation, au sans large. Le rôle de modèles, de mentors, de toute sortes de formations et contacts est important dans ce domaine. Lors d’un récent concours j’ai siégé dans le jury d’un pharmacien et œnologue qui avait une bien plus grande sensibilité aux pollutions de type TCA ou brettanonomyces que moi-même, probablement parce qu’il passe une partie de son temps à détecter ces genre de défauts pour son travail. Du coup , et sans être un fanatique de vins qui sentent le crottin (cela se saurait !) j’ai bien noté certains vins qu’il notait plus sévèrement. La détection des préférences d’un dégustateur est souvent assez évidente pour un lecteur régulier de commentaires de dégustation, mais ces préférences ne doivent pas dériver vers des partis-pris sectaires qui mêlent des considérations autres que la qualité des vins. Je ne considère pas que les vins "bios", ou les vins dits "nature", doivent être jugé à part des autres vins, mais je ne vais pas déconsidérer ces vins-là parce qu’ils revendiquent l’appartenance à tel ou tel clan. Ils doivent être appréciés simplement selon leur propres mérites ou démérites, à côté d’autres vins du même cépage ou appellation ou segment de prix.

Oui, l’expérience et la connaissance comptent dans le jugement porté sur un vin, et non, tous les avis ne se valent pas. Mais cette expérience doit toujours se justifier par des arguments qui ne sont pas que des plaidoiries ayant d’autres visées. Et les mots, comme les concepts, doivent aussi être compréhensibles par le plus grand nombre de lecteurs, sinon nous risquons l’enfermement dans une forme d’obscurantisme qui peut être taxé d’élitisme. Je ne suis pas certain que la "tension minérale", par exemple, soit un concept très clair pour beaucoup (et ce n’est qu’un exemple) !

David


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Crozes-Hermitage rouge : les bonnes affaires du Rhône septentrional ?

Il y a un mois ou deux, j’ai fait part dans ce blog de mon mécontentement à propos d’une manifestation organisée à Paris autour des vins de Crozes-Hermitage dont les conditions rendaient la dégustation très difficile, voir impossible. Les responsables ont parfaitement réagi en me proposant l’envoi d’échantillons afin que je puisse mieux juger des qualités relatives de certains de ces vins. Voici donc ma vision des vins rouges de Crozes-Hermitage dans les millésimes actuellement disponibles sur le marché, sur la base des 35 échantillons dégustés. Je parlerai des blancs une autre fois.

Pays-de-l'Hermitage

Photo: Crozes-Hermitage Commune

Autour du 45e parallèle, sur la rive gauche du Rhône, l’appellation Crozes-Hermitage concerne 11 communes du département de la Drôme. Un superficie de près de 1.650 hectares fait de cette appellation la plus étendue du Rhône septentrional (devant Saint Joseph). Sur le plan de la taille uniquement, il s’agit donc d’un grand parmi les petits, car l’ensemble des appellations septentrionales ne pèse qu’environ 5% dans le vaste ensemble des vins de l’aire rhodanienne française. Si le climat est globalement homogène sur cette aire, la topographie fait varier les situations individuelles des parcelles en matière d’altitude, de pente et d’orientation. Ne comptez pas sur moi pour une présentation de la géologie locale, il y a des spécialistes pour cela ! Les règles de l’appellation en matière de cépages sont assez simples : si c’est rouge (92% de la production), c’est fait avec de la syrah ; si c’est blanc, on peut faire appel à de la marsanne et à de la roussannne.

Cet article ne concerne que les vins rouges et touche à trois millésimes dégustés, selon les vins : 2010, 2011 (majoritaires) et 2012. Il faut évidemment noter que tous les producteurs de l’appellation n’ont pas jugé bon d’envoyer des échantillons : la notoriété des ce blog a beau s’étendre jusqu’en en Asie (voir l’article de samedi dernier), elle a tout de même ses limites!

Je pense néanmoins que cet échantillonnage, qui doit représenter plus de la moitié de l’appellation, est assez représentatif. Pour respecter la volonté des lecteurs, je ne mettrais pas de notes cette fois-ci, même sur 5 ou sur 20. Mais, comme je note toujours les vins pour mes propres besoins, je dois vous dire que les notes de l’ensemble des vins se trouvaient dans une fourchette entre 10/20 et 16/20, et que tous les vins que je commente ci-dessous étaient notés à 14,5/20 ou plus. La moyenne était donc assez élevée et j’ai trouvé la qualité relativement homogène.

Mes vins préférés

Millésime 2010 (9 vins dégustés)

Classique de Clairmont

Ce vin séduit par un beau nez de fruits noirs qui est assez suave et plein, allégé par une pointe de fraîcheur. En bouche, les tanins sont souples et la matière contient de la fraîcheur qui n’a rien d’agressive. Bonne longueur pour un vin assez gourmand à boire jeune. Je ne connaissais pas la production de cette cave coopérative qui a clairement des atouts (désolé), dont cette cuvée entrée de gamme.

Prix plus que raisonnable de 9 euros.

Domaine des Grands Chemins, Delas

Si le nez est un peu animal (réduction ?) ce que j’ n’aime pas du tout, la bouche se rattrape bien avec une structure dynamique et ferme basée sur une belle matière. Ce domaine appartient à Delas Frères, un bon négociant propriété de la maison de Champagne Deutz. Le vignoble est mené avec sérieux, est les vins sont fiables.

Prix: environ 18 euros, soit le double du vin précédent, ce qui n’est pas très favorable en terme de rapport qualité/prix.

Les Clos, Delas

Sélection parcellaire du producteur précédent, ce vin a un très joli nez qui dévoile beaucoup de finesse. La précision de son expression  fruitée est exemplaire, les tannins sont au service de l’ensemble sans chercher à écraser le tout, et l’ensemble est mur et très gourmand. Un des mes vins préférés de la série.

Prix autour de 22 euros.

Guigal

Je trouve ce vin exemplaire, car produit à 500.000 exemplaires et d’une qualité très régulière. On parle sans arrêt, dans des revues pour snobs faussement "rebelles" qui cherchent la mode éphémère, de cuvées microscopiques et introuvables, mais si l’on déguste à l’aveugle et sans biais, on ne peut que rendre hommage à des producteurs comme Guigal qui allient, depuis longtemps, volume et qualité. Le nez est fin, suave et parfaitement équilibré. C’est un joli vin direct dans son expression, souple mais assez complet et d’une bonne longueur.

Prix (excellent rapport plaisir/prix) : 13 euros

Domaine Belle, Roche Pierre

Le nez est superbe, très complet avec une magnifique expression de fruit. Le boisé est encore présent en bouche et assèche un peu la finale. Va peut-être s’équilibrer dans un an ou deux car il s’agit d’une cuvée de garde.

Un peu cher à 27 euros et dans un flacon inutilement lourd.

Nouvelère, Philippe et Vincent Jaboulet

Issue de très vielles vignes de la propriété familiale, cette cuvée est clairement destinée à une garde d’au moins 5 ans. Les nez est intense, mais, dans ce cas, le boisé est très bien supporté par la densité de la matière (il n’est pas perceptible), à la différence de la cuvée de base du même domaine.  Superbe matière et grande longueur.

Prix : 17 euros

Autres vins dégustés dans ce millésime : Domaine de la Ville Rouge, Terre d’Eclat ; Domaine Pradelle, les Hirondelles ; Philippe et Vincent Jaboulet (cuvée de base)

Millésime 2011 (21 vins dégustés)

Emmanuel Darnand, Les Trois Chênes

Un nez mur et expressif, très fruité. Aucune trace des notes végétales qui semblent marquer certaine cuvées de ce millésime. En bouche c’est assez dense et complexe, parfaitement net au-dessus d’un fond qui porte encore l’empreinte de son élevage. Une bonne cuvée de garde qui aura besoin de 3 à 5 ans de cave.

Prix : 19 euros

Domaine Michelas St. Jemms, La Chasselière

Une très belle qualité de fruit dans ce vin, qui se montre intense, mure et fine de texture. Très joli vin, fait avec des raisins de bonne maturité. Matière bien extraite, sans aucun excès.

Prix : 17 euros

Domaine Michelas St. Jemms, Terres d’Arce

Le nez est encore bien marqué par son élevage en fûts, ce qui lui a aussi apporté une magnifique finesse de texture et se saveurs. Peut-être qu’une part moins importante de bois neuf aurait permis une meilleure expression de fruit, car la matière était clairement de qualité. Aura besoin d’un an ou deux pour trouver sa voie, mais très prometteur..

Prix inconnu, mais probablement plus de 20 euros

Yann Chave, Le Rouvre

De la fraîcheur au nez, malgré une pointe de réduction. Ce vin a pris le parti du fruit, qui domine l’ensemble de belle manière. Juteux et très gourmand, c’est presque délicat et tout à fait délicieux.

Prix : 18 euros

Paul Jaboulet, Domaine de Thalabert

Avec le Crozes de Guigal, voici un autre "classique" de cette appellation pleinement réussi. Le nez est fin et bien équilibré et l’ensemble très bien fruité avec un peu de structure derrière. Délicieux à boire maintenant, positionné entre cuvées à boire jeunes et cuvées de garde, ce vin est d’un bon niveau à ce prix-là.

Prix : 17 euros

Luc Tardy, Domaine du Murinais, cuvée "vieilles vignes"

Je me méfie un peu de ces mentions "vieilles vignes" car il n’y a aucune définition de l’expression, mais, dans ce cas, cela semble justifié car les parcelles ont 39 et 45 ans. Un élevage mixte bois/béton a conservé l’intensité des arômes de cassis au nez et le boisé est parfaitement intégré. La matière en bouche est riche et complexe, avec un très beau fruité et une texture soyeuse. Excellent vin dans un style à mi-chemin entre les vins à boire jeune et les cuvées nettement orientées vers une garde. Un de mes préférés dans cette série.

Prix : 18 euros

David Raynaud, Domaine Les Bruyères, Entre Ciel et Terre

Malgré un nez réduit, il y a une belle matière en bouche, assez dense mais qui contient encore un peu de CO2, ce qui perturbe la texture. Cela est probablement fait exprès pour protéger ce vin qui n’a pas de soufre ajouté. Intense, il aura besoin d’un peu de temps pour trouver son équilibré et s’épanouir. En attendant, il faudrait le conserver au frais. Un bon vin pour amateurs (fortunés) de vins "sans soufre".

Prix : 28 euros, ce qui me semble assez cher

Charles et François Tardy, Les Mâchonniers

Très joli fruité au nez, avec une expression nette et bien mûre qui se confirme ensuite parfaitement en bouche. Un magnifique vin de plaisir immédiat, juteux, équilibré et harmonieux.

Prix : 18 euros

Cave de Tain, Les Hauts du Fief

La cuvée haut de gamme de la Cave de Tain est issue d’une sélection de vins de différentes parties de l’appellation. Le boisé domine un peu au nez, mais il y a une belle matière derrière. Sa structure encore un peu anguleuse demandera deux ou trois ans pour se fondre.

Prix : ?

Domaine Remezières, cuvée Christophe

Grace à des fruits manifestement mûrs, ce vin possède une matière de belle finesse, riche mais pas à l’excès. Son élevage est parfaitement maîtrisé et je n’ai perçu aucune présence intrusive de notes boisés, malgré l’emploi de 70% de barriques neuves. C’est un cuvée ambitieuse, issue de très vielles vignes (65/70 ans), qui semble destinée à une petite garde est qui est parfaitement réussite. Un des meilleurs vins de la série, il est aussi celui qui présente le meilleur rapport plaisir/prix.

Prix : 15 euros

Autres vins dégustés dans ce millésime: Domaine Ferraton, la Matinière; Gaylord Machon, cuvée Ghany ; Domaine Melody, Premier Regard; Domaine Mucyn; Eric Rocher, Chaubayou ; Domaine Belle, Les Pierrelles ; Chapoutier, Meysonniers; Chapoutier, Les Varonniers; Cave de Tain (cuvée de base) ; Emmanuel Durand, Mise en Bouche; Domaine du Colombier, cuvée Gaby.

Millésime 2012 (5 vins dégustés)

Domaine Aleofane (Natacha Chave)

Encore un peu dense par sa matière juvénile et  riche, ce vin possède une très belle fraîcheur et fait preuve de beaucoup d’intensité et de finesse. Très prometteur.

Prix : 17 à 20 euros

Luc Tardy, Domaine du Murinais, Les Amandiers

Le nez a encore besoin de se stabiliser mais la matière en bouche est d’une belle richesse.

Prix : 12 euros

Autres vins dégustés dans ce millésime: Christelle Betton, Espiègle; Christelle Betton, Caprice; Etienne Bécherais, Le Prieuré d’Arras.

Petite conclusion

Globalement, les vins de cette série présentaient un très bon niveau. Il faut toujours faire attention à relativiser ses jugements dans ce genre d’exercice. Si Crozes-Hermitage est la plus grande (et  la moins chère) des appellations du Rhône septentrional, ses vins ne pèsent pas lourd face aux grosses divisions du Rhône Sud. Par conséquent, les rapports plaisir/prix ne sont pas à situer sur la même échelle. Car, si on peut trouver de vins splendides en Côtes du Rhône du Sud pour moins de 10 euros, il faut mettre environ le double pour avoir à peu près le même rapport à Crozes. Mais vous avez une pure syrah issue de son lieu d’origine probable.

Parmi les déceptions de cette dégustation, je dois ranger les deux cuvées de la Maison Chapoutier. Alors que les autres Maisons historiques de la zone (Guigal, Jaboulet et Delas, ainsi que la Cave de Tain) ont tous placé un vin parmi les meilleurs de cette série, je n’ai pas trouvé les vins de Chapoutier dignes de leur réputation. Une cuvée (en 2011) m’a paru diluée et pas mûre, et l’autre (également un 2011) était totalement écrasé par son élevage, avec un jus assez maigre derrière.

Mais il y avait une grande majorité de bons ou de très bons vins. Il s’agit donc d’une appellation largement digne d’intérêt.

David


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Mixed bag: cinq blancs de la Loire et un du Rhône

Oui, je sais que mon titre est en anglais. Et oui, je sais bien que la Loire est le terrain d’expertise de Jim. Mais on a bien le droit de traverser les lignes de temps en temps, non ?

Il y a quelques semaines, j’ai eu l’outrecuidance de me plaindre, très légèrement (http://les5duvin.wordpress.com/2013/11/11/journees-ordin… ) des difficultés de notre métier et des déceptions qui peuvent parfois déferler par vagues parmi les échantillons que nous recevons. Je vais tenter de redresser un peu ce tableau sombre en vous parlant de cinq vins blancs de la Loire, dégustés un matin il y a peu de temps, et qui m’ont tous parus dignes d’intérêt, pour des raison diverses et à des degrés variés. D’où mon titre "mixed bag" car j’ignore son équivalent en français. Cette expression anglaise signifie, au sens propre, "un sac rempli de choses diverses". Miscellanae serait son équivalant en latin. Si quelqu’un peut m’éclairer en français ?

5 LoiresCinq de la Loire, quatre cépages mais un air de famille quand-même

J’ai donc décidé l’autre jour de déguster tous les échantillons de vins blancs de Loire que j’ai trouvé dans ma cave d’échantillons. Il y en avait cinq, issus de 4 sous-régions différentes et de 4 cépages différents. Les sous régions sont Centre-Loire, Touraine, Haut Poitou et Loire Atlantique, et les cépages sont chasselas, sauvignon blanc, chenin blanc et melon de bourgogne.  Donc aucune comparaison directe à faire entre eux, d’autant plus que les millésimes n’étaient pas les mêmes. Néanmoins cela donnait une sorte de voyage le long de la Loire, entre Muscadet et Sancerre en remontant un peu en zig-zag et à l’aide d’une machine à remonter le temps.

Voici les vins et les commentaires qu’ils m’ont inspirés :

Muscadet Sèvre et Maine sur Lie 2007, Chéreau Carré, cuvée Réserve Numérotée

Ce flacon-là j’ai du un peu l’oublier, vu la date. Mais, je me disais, c’est aussi l’occasion de voir comment ces vins-là vieillissent, même pas très bien stockés.  Effectivement la couleur n’est plus d’une jeunesse éclatante. Il est même franchement jaune paille, tirant vers l’ambre. Le nez confirme cette oxydation nette mais, en même temps, est complexe, mêlant des notes de type fumé et foin avec le pain et l’écorce d’orange. La rondeur du temps a bien atténuée l’acidité de la jeunesse en bouche, mais ce vin a encore du répondant avec des saveurs légèrement miellées et épicées. Est-ce que c’est parce que j’aime les Xérès que ce vin me parle ? Sans doute. (Et j’en boirais, de ce grand d’Andaloisie, très bientôt en souvenir de Michel Creignou : voir l’article de Michel Smith de samedi). Je pense que beaucoup considéreraient de muscadet comme "passé", mais je l’aime bien et il souligne la capacité de garde des meilleurs vins de la région.

Pouilly-sur-Loire, Chasselas 2010, Terroir d’Antan

Maintenant le cépage chasselas, devenu, en matière de vin, une rareté en dehors de la Suisse, est revendiqué comme un cépage oublié. Je n’ai pas encore dégusté un vin de ce cépage qui m’a emballé, mais celui-ci est plaisant. La robe est en contraste totale avec la précédente : très pale, presque translucide. Le nez est assez discret, un peu souterrain mais agréable avec des notes de champignon de Paris et de fruits blancs. C’est sa vivacité en bouche qui m’a surpris, donnant un aspect salivant à un ensemble simple.

Montlouis-sur-Loire, Premier Rendez-Vous 2011, Lise et Bernard Jousset

La robe est plus teintée, disons jaune pêche. Petite présence de gaz. Ce vin est le seul de la petite série a s’être altéré par contact avec l’air dans l’espace de 24 heures entre mes deux dégustations. Peut-être manque-t-il d’un peu de soufre ? Il était très agréable, fin et tendre quand je l’ai ouvert pour la première fois, mais au bout de 24 heures ses saveurs s’étaient un peu émoussées, faisant ressortir un peu d’amertume (raisonnable et pas déplaisant) de son cépage chenin.

Haut Poitou, Sauvignon, Sainte Pézenas 2011, Cave de Haut Poitou

Cette production de la (maintenant) défunte Cave de Haut Poitou, est aussi pâle et lumineux de robe que le Pouilly-sur-Loire. Nez perçant, très typé sauvignon selon les canons qui semblent dominer dans ce type de vin. Ce style, fait de verdeur (pyrazines, je crois) n’est pas celui que je préfère, mais c’est honnête et a la mérite de la franchise. A l’aération il a montré des notes plus aimables et complexes. Fermement campé sur son acidité en bouche, mais pas seulement car il a aussi une belle matière fruitée. Un vin honnête et vivifiant.

Sancerre, La Bourgeoise 2010, Henri Bourgeois

J’ai des réticences devant le bouteille lourde et l’étiquette ringarde mais l’habit ne fait pas le moine et ce vin est très bon. Robe brillante et nez riche qui mêle notes subtiles issues, je pense, en partie de son élevage mais aussi de la belle vivacité de sa matière première. La petite nuance de rondeur apportée par l’élevage est très bien dosée et n’estompe nullement la finesse du fruit, ni sa tonicité naturelle. Ce très beau vin recèle une bonne persistence sans quitter le domaine de l’élégance.

Que dire en conclusion ?

Voilà la preuve que des dégustations improvisées peuvent donner des bons résultats. Mais, plus intéressant, il y a quand-même une aire de famille à tous ces vins, dû certainement au climat ligérien. Je sais bien que Sancerre est assez loin de Nantes, mais la latitude ne change pas et le climat est globalement le même, à des nuances près. Les cépages laissent évidemment leur marque, comme le millésime et des détails de vinification ou de vieillissement. Mais, si j’avais à grouper mes vins sur une carte de restaurant par grande typologie gustative, ces vins blancs se trouveraient tous sous un titre du genre "léger et vif" . Tout cela tient la route et il n’y avait pas de mauvais vin dans le lot. Mais est-ce qu’on finirait ces bouteilles ?

Cairanne Blanc BoissonUn contraste bienvenu avec ce beau vin du sud. Non, l’acidité comme support principal d’un vin n’est pas toujours si agréable.

Peut-être, si bien accompagné en mets et en compagnie, mais j’ai quand même cédé, en fin de journée, aux joies plus voluptueuses d’un excellent Cairanne blanc 2012, du Domaine Boisson, riche mais bien équilibré. Sauf à être un janséniste convaincu, on ne peut pas prendre son plaisir tout le temps dans les rets tranchants de ce que certains se plaisent à appeler pompeusement de la "tension minérale", et que j’appelle simplement de l’acidité.

David

(texte et photos)

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