Coïncidence de timing ou martelage médiatique récent qui m’aurait vrillé un cerveau obsédé par cette futile actualité ? En tout cas, parmi les échantillons que j’ai reçu au cours de la semaine dernière, il y avait plusieurs "couples" de vin que je vais tenter de vous qualifier en les humanisant quelque peu. Après tout, le vin n’est-il pas un peu le reflet de l’homme (autant, voire plus que de son milieu naturel !). Et pourquoi alors les paires de vins ne seraient-ils pas aussi le reflet de couples dans la vie humaine ?
J’ai souvent pensé que la forme même de bouteilles de vin a quelque chose qui me rappelle la forme humaine debout. Le cou/col est plus ou moins allongé et la tête de couleur très variable. Les épaules possèdent des largeurs et des pentes aussi différentes. Les corps sont plus ou moins ventrus et plus ou moins élancés. Quant aux habits….
D’abord je vais vous présenter deux couples issus d’une région très "traditionaliste" dans son approche du vin : la Bourgogne. Mais nous verrons que cette apparente évidence, qui frise le lieu commun, cache une diversité bien plus complexe, l’habit ne faisant que parfois le moine.
Premier couple : le classico-retrograde (blanc et rouge).
Le producteur ici est une cave coopérative, La Cave de Lugny. C’est une apparente contradiction que des vins si "traditionnels" proviennent souvent des ces structures, mais c’est bien le cas. Les caves coopératives peuvent faire d’excellents vins, mais ils sont généralement assez loin d’être à la pointe de l’innovation. Ce qui s’avère aussi dans ce cas.
Cuvée : La Part des Anges
Bourgogne (blanc) 2010
Habillage très années 1950. Robe assez intense, qui montre un peu l’âge du vin. Le nez est également riche, avec des arômes de typé "beurrés" et des notes de fruits bien murs. En bouche la vivacité surprend et contraste avec le style des arômes. Ce vin est vif et presque acéré, à la limite de l’agressivité et contient un peu d’amertume en finale. La petite bourgeoise outrée, confite dans sa robe d’une autre âge. Osera-t-elle manifester ?
Cuvée : La Part des Anges
Bourgogne (rouge) 2011
Curieusement l’époux est plus jeune, montrant que quelques excentricités se cachent souvent chez les gens très conventionnels. Robe fade. Nez pointu et vif, légèrement fruité. Une certaine fermeté en bouche avec des tanins légers et un fruité fuyant. Vin honnête mais ayant peu de conversation.
Tout cela respire l’ennui d’un dimanche traditionnel, ou la part des anges n’est pas nécessairement la voie la plus courte vers le ciel.
Deuxième couple : le moderne qui voyage (blanc et rouge).
Le producteur est l’excellente maison de négoce, également propriétaire d’un beau vignoble, Joseph Drouhin. Par l’apparence et les saveurs de ces deux vins, également issus de l’appellation générique Bourgogne, on sent le couple ouvert sur le monde, capable de vivre avec son temps, aussi bien par sa construction que par son apparence. Les habits sont modernes et élégants, allant jusqu’à adopter des superbes capsules à vis à l’aspect extérieur lisse, pour le blanc comme pour le rouge. Signe d’un couple qui voyage! Et le cépage, dans les deux cas, apparaît en lettres plus grandes que le mot Bourgogne. On transgresse parfois les codes dans les couples modernes !
Cuvée : Laforêt
Bourgogne Chardonnay 2012
Robe pâle. Très beau nez dont la complexité contient des notes d’agrumes et de fruits blancs. Un toucher et des saveurs d’une délicate sensualité, ayant de la finesse et de la gourmandise. Finale très précise. Un excellent Bourgogne blanc moderne qui ne renie pas ses origines mais qui sait vivre avec son temps.
Cuvée : Laforêt
Bourgogne Pinot Noir 2011
On le voit par les millésimes des ces deux vins que ce couple respecte au moins un des codes des couples classiques : l’homme (le vin rouge) est plus âgé que la femme (le vin blanc) !
Un beau nez très expressif et très pinot noir, à la fois terrien et fruité, ferme et gourmand. En bouche il partage le finesse de toucher de son alter ego blanc, un certain dynamisme et fermeté et des saveurs très plaisantes. Exemplaire pour un Bourgogne rouge actuel.
Troisième couple : les fortes têtes "pacsées" (blanc et rouge).
Pour ce troisième couple nous partons en Val de Loire, chez l’excellent producteur saumurois Château Yvonne (Mathieu Vallée). Cette région allie une dose d’excentricité et des solides bases paysannes. Ses vins ont su se moderniser en jouant parfois sur la marginalité, mais les meilleurs peuvent être superbes et unique par leur caractère. C’est le couple non-conventionnel en perpétuelle redécouverte l’un de l’autre, souvent en opposition, souvent marchant ensemble pour une cause.
Château Yvonne
Saumur blanc 2011
Robe or pâle. Nez formidable de puissance, montrant une alliance complexe entre fruits blancs, agrumes, végétaux et légères notes fumées. Belle et paradoxale association en bouche entre rondeur de saveurs fruitées et vibrante vivacité de l’acidité. Très beau vin, très tendu et alerte, mais également très gourmand. Une forte tête, je vous disais.
Château Yvonne
Saumur Champigny 2010
Robe intense aux bords encore un peu bleutés. Nez profond : caramel, fruits rouges et noirs, un peu en cuisson mais restant très frais. Matière soyeuse et très vivante. La structure tannique que la sous-tend est plus anguleuse mais bien maîtrisée. Bel équilibre et longueur. Beau vin ayant aussi une forte personnalité, bien campé et plus que franc.
Quatrième couple : le couple homo (blanc sec et blanc doux).
Vous vous demandiez bien quand j’allais franchir ce Rubicon, n’est-ce pas ? Pour cela, je vous amène dans le Sud-Ouest, à Jurançon, ou les vins n’ont qu’une couleur mais qui annoncent leur exception quand ils sont secs. J’aime beaucoup les vins et la démarché de Lionel Osmin (& Cie) et j’espère qu’il me pardonnera cette figure de style pour les besoins de cet article. Ce couple est le contraire d’une caricature parfois peinte de l’univers "homo", chacun ayant une forte personnalité et ne se laissant pas bousculer. Ils sont de la même couleur, certes, mais leurs natures sont complémentaires.
Jurançon Sec, Cami Salié 2010
Cette route du sel (c’est son nom en béarnais) a un ton de vieil or et un nez de fruits exotiques et d’agrumes, très légèrement fumé. Un peu timide au départ, quand il s’exprime c’est avec une certaine vigueur. Cette vivacité est le fait de sa retenue initiale et de sa jeunesse et peut sembler presque violente aux non-initiés. Sa belle constitution le fera franchir les années avec assurance.
Jurançon, Foehn 2009
Le vent qui assèche les raisins de jurançon (le foehn local) a également doré leur peau, donnant un ton jaune paille à ce vin. Nez intense et complexe, qui mêle champignons, mangue, fruit de la passion et une touche de chêne apporté probablement par l’élevage. La fraîcheur de ce vin est telle qu’elle arrive presque à masquer son moelleux. Finale d’une précision presque sèche, délicieusement enlevée.
Ce couple "homo" vit sa vie pleinement et s’assume. Ce sont deux êtres complémentaires, comme deux faces d’une même pièce de monnaie. Les Frigid Barjots et autres folles de mai peuvent aller se rhabiller !
Le vin doit nous donner une leçon de tolérance. Nous devons accepter cette extraordinaire différence de types et de styles comme un don issu des interactions multiples entre l’homme, ses savoirs et la nature























