Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Contre-étiquette, deuxième étiquette, back label : pour quoi faire et comment ?

Autrefois, l’étiquetage d’un vin était une chose simple. Un nom de marque/domaine, parfois une appellation ou un millésime, mais guère plus. Sauf en Champagne, bien sûr (voir l’extrême densité graphique des étiquettes de Champagne du milieu du 19ème siècle), car là, il fallait montrer la valeur de la chose. C’était une carte de visite, une marque de reconnaissance, une signature, voire un élément de l’image de marque. Mais les choses ont bien changé. Voyons un peu comment.

Aujourd’hui, la règlementation sur les mentions imposées est de plus en plus contraignante en ce qui concerne l’étiquetage des vins, et ces mentions prennent beaucoup de place. Mais un grand champ de liberté et de diversité existe encore quant à ce qu’on appelle généralement la contre-étiquette. Pourquoi « contre » ? Contre quoi ? Je n’en sais trop rien. En anglais on dit, d’une manière peut-être plus concrète, « back label », car cela se pose sur le dos de la bouteille.

Sur le plan du graphisme et de la lisibilité, une des causes du développement d’une deuxième étiquette est la volonté de dépouiller l’étiquette faciale, en la «dépolluant» de toutes ces mentions fastidieuses, peut-être nécessaires, en tout cas imposées par la législation. Cette contre-étiquette ou «étiquette arrière» comme disent les Anglais, est devenu un élément assez significatif, non seulement dans l’habillage de la bouteille, mais surtout dans la communication sur le contenu. Et, là-dessus, plusieurs approches s’affrontent.

C’est cela qui m’intéresse aujourd’hui, et je vais prendre exemple sur les flacons bus récemment sur mon lieu de vacances en Gascogne. Les vins, comme vous allez le voir, viennent de partout. Et les approches au contenu de la contre-étiquette aussi, mais peut-être pas pas selon un clivage géographique significatif. Ou peut-être que si ! Allons aux exemples.

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La photo ci-dessus montre neuf vins différents, issus de plusieurs pays. Mais je vais en citer juste quelques exemples, dont certains ne sont pas nécessairement sur la photo. Il se trouve que toutes ces bouteilles, parmi d’autres, ont été bus très récemment, ce qui prouve que nous défendons correctement les vignerons, et de tous pays (sachant aussi que ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg !). La photo ci-dessous montre les mêmes flacons retournés.

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Exemple 1. Le style factuel et (très) complet

Cet exemple nous vient d’Australie. C’est le flacon le plus à gauche sur les deux photos. Faut-il y voir une approche honnête et pragmatique, du type qualifié généralement d’anglo-saxon ? Peut-être, mais on sait aussi que les Australiens font aussi parfois dans l’humour, voir aussi dans le bla-bla.

Le vin : Parker State, 95 Block, Coonawarra, Australia

Texte du « back label »

Vintage : 2012

Variety : Cabernet Sauvignon (94,8%) ; Petit Verdot (5,2%)

Region : Southern Coonawarra

Vineyard : Parker Estate, Abbey

Sub Section : 95 Block

Vine Age : 18 years

Clone : Cabernet Sauvignon – Reynell ; Petit Verdot – G7V1

Soil Type : Terra Rossa over Limestone

Yield : 3,6 MT per Ha

Harvest : 28th March 2012

Fermentation : 14 days in 8MT static fermenters

Skin Contact : 35 days

Oak : French oak barriques, Seguin Moreau & Taransaud Château, 96% new. Medium toast.

Time in Barrel : 21 months

Bottling Date : 8th May 2014

Commentaire : wow, c’est exemplaire de précision, d’une parfaite technicité. Cela ne me donne pas nécessairement envie de boire le vin, mais c’est totalement objectif et sans aucune espèce de bla-bla. Ensuite, chacun jugera le vin pour lui-même. Personnellement je l’ai trouvé bien fait mais un peu trop extrait, à attendre au moins 5 ans.

 

Exemple 2. Le style « j’ai le terroir fier »

Le vin : Château la Colombière, Coste Rouge, Fronton, France

Texte de la contre-étiquette

Coste Rouge est une croupe de graves silicieuses travaillée dans le respect de la vie du sol et des cycles naturels de la vigne. Le cépage Négrette y puise une expression tout en finesse, pour un vin singulier et insolite.

Commentaire : c’est un peu vantard, comme souvent dans ce genre de discours qui prône le caractère unique de son vin. Bon vin au demeurant, plein de fruit et de vivacité.

 

Exemple 3. Le style « rien du tout car je m’adresse à des initiés ».

Le vin : Champagne Drappier, Brut Nature, Pinot Noir

Pas de contre-étiquette. On doit penser que le consommateur sait ce qui est ce vin (d’ailleurs très bon).

Commentaire : un peu fier et méprisant, même s’il y a pas mal d’infos sur l’étiquette faciale.

 

Exemple 4. Le style « je vous dit tout et vous n’avez même pas besoin de boire le vin »

Cet exemple nous vient de la Californie. Encore un back label très complet, mais plus discursif que dans l’exemple 1.

Le vin : Cline Ancient Vines Mourvèdre, Contra Costa County, California, USA 1999

Texte de la contre-étiquette

Mourvèdre, also known as Mataro, was extensively planted in California at the turn of the century (19th/20th, ndlr). In Oakley, where most vineyards were dry farmed, non-grafted cuttings were planted deeply to take advantage of what little water was available. Protected from phylloxera by Contra Costa’s sandy soils, the Oakley vines, yielding a mere 1,5 tons an acre, are head-trained and short spur pruned. Today there are less than 300 acres (120 hectares).

This 1999 Ancient Vines Mourvèdre is full and rich with flavors of dark cherries and chocolate, herbs, violets and anise and shows a long, lingering, vanilla finish.

Enjoy this Mourvèdre by itself, or match it with roasted and grilled meats, especially lamb, rich pasta dishes and hearty stews. Drink this wine now, or cellar it for 7 to 1O years.

Commentaire : cette contre-étiquette dense est en trois phases distinctes. D’abord les faits, ensuite on se place dans votre palais et à votre place, et enfin un mode d’emploi. Vous noterez que je n’ai pas obéi à la dernière recommandation en le buvant après 15 ans de garde. Le vin était encore très bon mais il était temps de le boire.

 

Exemple 5 : la contre-étiquette qui sert à dépouiller l’étiquette faciale

On trouve ce cas de figure un peu partout, mais cet exemple nous vient de Hongrie.

Le vin : Holdvölgy, Tokaji Szamorodni Eloquence 2007

Aucun texte à proprement parler sur la contre-étiquette, mais plein de mentions obligatoires, ce qui laisse de la place sur l’étiquette faciale au mot suivant de François de La Rochefoucauld : «True eloquence consists in saying all that should be said, and that only». Vin splendide, au fait.

 

Conclusion

Comme il s’agit de choix individuels, on trouvera autant de variations dans les contre-étiquettes que dans la configuration du corps humain, alors je ne vais pas en tirer des conclusions culturelles hâtives. Mais ces quelques exemples semblent montrer que les pays du dit Nouveau Monde sont à la fois plus prolixes, et plus factuels, dans les discours contenu sur les contre-étiquettes, que les pays de le vieille Europe, qui doivent sans doute estimer que les consommateurs savent déjà tout sur le vin. On pourra certainement me trouver, ici ou là, des contrexemples.

Et bravo aux Anglaises pour leur belle victoire à la Coupe du Monde féminine du rugby à XV, ayant battu le Canada 25 à 9 en finale. Rugbyrama n’en parlera probablement pas puisqu’il ne s’agit pas de la France, alors je le fais à leur place !

 David Cobbold


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Sacré David!

Notre ami David est un sacré cachottier. Doublé d’un sacré bosseur.

C’est par son éditeur, incidemment, que j’apprends que cette cheville ouvrière des 5 du Vin, ce membre éminent de notre club si fermé, vient de commettre, non pas un, mais deux livres chez Hachette, dans la collection Les Mini Livrets du Vin.

Minis, peut-être, mais bien étayés.

Ces deux ouvrages, réalisés en collaboration avec Sébastien Durand-Viel (un autre bon copain), ont pour titre «Le Vin par l’Etiquette» (je comprends à présent l’intérêt que leur a porté notre cachottier au fil de ses billets sur ce blog !) et «Le goût des Cépages».

Vin par l'étiquette

J’ai parcouru les deux ouvrages (rapidement, parce que je partais en voyage). J’ai apprécié le style d’écriture très direct, sans fioritures, l’iconographie, le côté très pratique. On peut dire ce qu’on veut des Anglais, mais ils sont naturellement pratiques, comme nous sommes naturellement râleurs et toujours prêts à refaire le monde.

Intéressons-nous au Goût des Cépages. Et refaisons le monde.

Goûts cépages

Au-delà de la qualité de l’ouvrage, on peut discuter le fait de savoir si le cépage ne représente pas une approche réductrice du vin – c’est en tout cas celle qui s’est imposée depuis les années 80, d’abord aux Etats-Unis, puis un peu partout sur la planète vins. L’approche a le mérite d’être didactique. Même si, bien sûr, elle laisse de côté l’art de l’assemblage et la fameuse magie des terroirs.

Et puis, l’autre angle d’approche, en gros celui des terroirs et des appellations, n’est pas non plus exempt de tous reproches.

Dans le premier cas, on tend à faire croire au consommateur que tous les vins issus d’un même cépage ont des caractéristiques communes (le livre de David est moins caricatural, heureusement, mais c’est l’idée générale).

Dans le second cas, on veut faire croire que tous les vins d’une même appellation présentent une même typicité, ce qui est faux.

Dans les deux cas, l’approche est donc biaisée. Il faut faire la part des choses, retenir l’idée générale, le théorème, tout en acceptant qu’il ne s’applique pas dans tous les cas de figure.

Quoi qu’il en soit, bravo David et Sébastien! Voilà le genre de petit livre qui a sa place dans la bibliothèque (et dans la poche) de tout honnête bourlingueur du vin.

Et maintenant, si j’apprends que Jim sort un bouquin sur 1855, que Michel édite un Best of Carignan, si je trouve chez le libraire un Guide des Accords Vins & Mets, signé de Marc Vanhellemont, je n’en serais pas plus étonné que ça.

Her


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L’habit fait-il le moine ?

Le rôle de l’habillage (ou « packaging » si vous êtes adepte du franglais) fait assez peu débat dans les supports qui parlent du vin, sauf dans quelques revues professionnelles. Je trouve cela curieux car j’estime que la manière de présenter son vin sur le plan visuel a son importance, et une influence non-négligeable sur les ventes. Et donc sur la santé économique des producteurs. Après tout, le visuel domine parmi nos sens et il s’agit souvent du premier contact avec un vin, pour un consommateur. En tout cas, j’avoue être influencé par l’aspect extérieur d’un flacon, plus ou moins selon les cas, au moment de l’acte d’achat.

Si les vins les plus prestigieux ou les plus connus, souvent rares et presque toujours chers, n’ont pas besoin de cela pour bien se vendre, quid de tous les autres ? L’apparence d’une bouteille dit nécessairement quelque chose sur son contenu, sur son producteur, et/ou sur le public visé par celui-ci. Mais ce « quelque chose » est-il nécessairement le juste reflet du produit ? Je sais bien que le sujet marche un peu sur des plates-bandes philosophiques, mais quelques récentes expériences m’ont interpellés sur des éléments liés à l’image donnée par des habillages de certains vins.

WINESTAR

Par exemple, j’ai reçu récemment des canettes de vin: trois boites en aluminium contenant chacun 187 ml. La marque qui vient de lancer cela s’appelle Winestar et a produit, pour l’instant, un blanc, un rosé et un rouge, chacun issu d’une appellation languedocienne.

Beaucoup seront choqués à l’idée de boire du vin à partir d’une boîte métallique, mais j’ai essayé de ne pas avoir trop d’a priori au moment de ma dégustation. D’ailleurs, j’ai déjà dégusté du vin en canettes, il y a une dizaine d’années. J’en avais trouvé en Thaïlande, cela venait de Provence et ce n’était pas infect !

Mais ma dégustation de ces trois vins, que j’ai partagé avec un collègue afin d’avoir une sorte de contrôle, m’a déçue. Les vins n’étaient pas très bons et deux d’entre eux m’ont donné une curieuse sensation de goût métallique. Je me méfie beaucoup de ce genre d’appréciation induite par la connaissance de la chose : la vin est en canette, donc il va avoir un goût métallique. Je ne peux m’empêcher de penser que les amateurs de « minéralité » dans le vin vont être bien servis par ce produit ! Mais non, c’est trop simple. D’autant plus que la littérature qui entoure ce produit parle d’une conservation impeccable pendant 5 ans et d’une couche interne qui isole le vin du métal.

Voici mes notes:

Winestar, Corbières blanc (non-millésimé)

Nez net, assez tendre, autour d’un fruit jaune.Bouche correcte mais semble un peu dure, plus chimique que fruitée. Possède un peu de chair qui n’arrive pas à masquer un cœur métallique.

Winestar, Languedoc rosé (non-millésimé)

Un joli fruité au nez dans un style cinsault/grenache. Assez vif et précis en bouche avec un bon fruit mais encore cette sensation un peu métallique.

Winestar, Corbières rouge (non-millésimé)

Nez fumé et boisé. Rustique et assez rugueux en bouche, ce vin n’est pas transcendant mais semble honnête et, au moins, n’a pas ce goût métallique des deux autres.

Ceci étant fait et dit, j’avoue que mon approche du sujet sur le plan de la dégustation est critiquable car je n’ai pas dégusté à l’aveugle. Une prochaine fois peut-être, dans des verres servis ailleurs et apportés et en compagnie d’autres vins comparables.

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Autre occasion, d’autres origines, mais une approche peut-être encore plus « culottée » de l’habillage de vins. Il s’agit, et cela va surprendre, de vins de Tokay, un blanc sec et un blanc doux (mais pas un Aszu). je les ai dégustés en compagnie d’un ami qui envisage des les importer en France. Là je comprends une partie de la démarche, qui est autant tactile que visuelle : il est bien plus facile d’agripper ces flacons avec leur anneaux/étiquettes en plastique épaisse qui possèdent un relief agrippant, qu’une bouteille normale qui sort d’un sceau à glace. « Hold » j’ai pigé, mais « Hollo » ??? En tout cas je dois avouer que je m’attendait à des vins pas très chers, du genre 5 à 10 euros la bouteille. Or ils devraient se vendre, si jamais on décide de les importer en France, eu-dessus de 20 euros. Le Tokay sec était très bon, mais le doux, du type Szamorodni je pense, n’était pas transcendant. En tout cas, de tels habillages, aussi rusés et originaux soient-ils, ne me semblent pas donner une image d’un vin dans ce zone de prix. Suis-je devenu « vieux jeu » ou est-ce que le marché de vin reste bien trop figé dans ses habitudes ?

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Même occasion mais d’autres vins, cette fois-ci de provenance australienne. Et là je trouve l’ensemble parfaitement cohérent, avec d’excellent vins dont l’habillage et aussi élégant et subtil que les liquides dans les bouteilles. Voici aussi la contre-étiquette, qui évite finement la bla-bla habituel et gonflant de « terroir+ arômes + accord mets/vins » pour nous donner quelques faits sur l’approche de la vinification plus une localisation du vignoble. Et capsules à vis, bien entendu.

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Et ces deux vins, un chardonnay et un pinot noir, étaient simplement splendides. Aucune lourdeur, aucun excès de bois ni d’alcool, des équilibres aussi bien faits que les saveurs sont délicates. Le nom de marque, Innocent Bystander, intrigue. J’ai vu une photo de la winery, à l’architecture aussi moderne que discrète, et qui incorpore, paraît-il, un bon restaurant. Les Australiens ont très bien compris l’intérêt du design, comme celui du tourisme viticole.

Un dernier exemple, pour la route (et j’en aurai fait entre la rédaction de ce texte de sa publication !). Je crois avoir déjà parlé de l’initiative superbe et solidaire entre vignerons du sud pour venir au secours de Raimond de Villeneuve, dont les 24 hectares de vignes à Château de Roquefort, en Provence, ont été dévastés par la grêle il y a juste un an. Voici l’étiquette d’un des vins qui a été produit grâce à cet effort exemplaire de la part d’une vingtaine de très bons producteurs de Provence et Rhône.

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La cuvée s’appelle Grêle 2012. L’étiquette réussit à nous transmettre la dureté de l’événement, mais aussi présente, en filigrane, les noms des vignerons qui ont contribué raisins et vins afin que Raimond puisse survivre en tant que producteur. Et le vin est délicieux.

Je note au passage qu’il suffit d’avoir de bons raisins et un bon vinificateur pour faire un bon vin.

Nul besoin d’un terroir spécifique, car ce vin provient de parcelles très diverses disséminés sur au moins 200 kilomètres de distance et d’une vingtaine de domaines différents. Non, je n’ai pas dit que le terroir n’existe pas. J’ai seulement dit qu’il n’est pas le seul facteur de qualité dans un vin, ni peut-être le principal, au delà d’un minium vital.

Et l’habit ne fait pas nécessairement le moine non plus.

David

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