Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Vigneron râleur, vigneron cocu, scènes de la vie quotidienne

On râle. C’est bien connu, le Français râle sans arrêt. On pourrait même dire, au risque de choquer les plus prudes et les vieux croûtons, que le Français gueule. Du Nord au Sud, il rouspète. "Non mais t’as vu l’autre pingouin qui nous gouverne !" Du bonnet rouge Breton au vétérinaire Normand, il descend dans la rue. De gauche, du centre ou de droite, sans parler de ces extrêmes qui nous polluent la vie, les Français braillent à tue tête. L’actualité nous le prouve, il ne se passe pas un jour sans qu’une corporation se manifeste. Les vignerons aussi, par la force des choses. Et je le comprends, car ils en ont marre de perdre leur temps dans les vicissitudes de l’Administration, avec un grand « A », des règles du jeu qui se compliquent à longueur d’année et qui changent du jour au lendemain, sans préavis, des pénalisations pour quelques centimes ou centilitres, des contributions directes ou indirectes réclamées pour on ne sait quoi, des normes qu’il faut remplir, des formulaires « dématérialisés » supposés nous simplifier la vie et qui nous les brisent, des cases que l’on ne cesse de cocher car, forcément, on en oublie toujours une vu qu’on est des cons de culs terreux.

Deux vaillants vignerons de nos montagnes, Jacques Sire et Benoît Danjou. Leurs enfants pourront-ils poursuivre leurs oeuvres ? Photo©MichelSmith

Deux vaillants vignerons de nos montagnes, Jacques Sire et Benoît Danjou. Leurs enfants pourront-ils poursuivre leurs oeuvres ? Photo©MichelSmith

Et puis il y a l’Europe, l’incompréhensible Europe, celle qui génère des histoires à dormir debout telle que cette mésaventure arrivée à un vigneron audois qui aurait pu être originaire du vignoble de Bordeaux, de Madiran ou d’ailleurs, histoire que nous narre l’ami Vincent Pousson que je vous invite à lire. Lire, certes… Dans lire, je retiens ire… La lecture vous permettra de manifester aussi la vôtre puisque, grâce aux Espagnols et à l’Europe, nos sols sont toujours allègrement pollués… Dès lors, pas étonnant qu’un beau jour notre vigneron craque. Et ça fait les titres de la presse. Normal qu’il craque, non ? Déjà que les règles sont aussi strictes que stupides. Contre qui éructer ? Comme toujours il s’en prend à l’INAO, son gouvernement à lui, celui qui est censé le représenter. Ainsi, j’apprends ce 21 Octobre dernier, au matin, vers 11 h, via le site de Decanter, que l’Union Viticole Sancerroise, le syndicat des vignerons de Sancerre en somme, menace de quitter l’appellation Sancerre si l’INAO persiste à vouloir fermer quelques unes – guère plus d’une dizaine – de ses vingt cinq antennes régionales afin de les regrouper ailleurs par souci d’économies. À ce propos, j’attends toujours que les sites Français soit disant pros sortent des infos sur les vignobles hexagonaux avant les anglo-saxons… mais bon, je suis moi-même très en retard puisque l’ami Hervé m’a largement devancé et de façon magistrale. Il faut lire son article ici même pour mieux subodorer ce qui se trame dans l’univers de nos appellations.

Au dessus du vignoble de Tautavel. Pour combien d temps la vigne?

Au dessus du vignoble de Tautavel. Pour combien de temps la vigne? Photo©MS

Je ne rentre pas dans les détails car ce serait bien trop long et fastidieux pour le lecteur. Sauf à dire que nous avons été soumis, dans le Roussillon, au même régime minceur concernant l’INAO, plus précisément son bureau local et qu’un compromis a été trouvé avec un plan d’évacuation conduisant presque à mi-chemin, sur Narbonne au lieu de Montpellier avec vraisemblablement quelques suppressions de postes généreusement accompagnées. On va encore dépenser du fric, indemniser, réaménager des bureaux, voire construire des locaux flambants neufs, afin de supprimer sans états d’âme une « antenne » obsolète, comme ils disent, mais au combien précieuse pour le vigneron. En jargon bureaucrate, cela s’appelle une restructuration, à moins que ce ne soit une réhabilitation…

Le vignoble de Banyuls, face à la Méditerranée pour donner des vins uniques. Photo©MS

Le vignoble de Banyuls, face à la Méditerranée pour donner des vins uniques. Les vignes du haut sont progressivement abandonnées au profit de vignes du bas plus faciles d’accès… Photo©MS

Et quelle antenne, je vous le demande ? Celle de Perpignan, un des fleurons de la Chambre d’Agriculture où il ne restera plus que des douaniers, des têtes pensantes et du marketing. Cette antenne comptait une misérable poignée de fonctionnaires compétents et ouverts devenus au fil de leurs missions de grands connaisseurs des vins et des spécialités du Roussillon, Catalan ou pas. Spécialités au premier rang desquelles figurent des vins uniques avec des appellations confirmées depuis belle lurette et des vignerons hautement qualifiés. Ces spécialités, je ne parle là que des vins dits naturels (VDN) soufrés ou pas, aux noms de Rivesaltes, Maury, Banyuls et autres Muscats, vins sublimes. Elles ont le tort de représenter un vignoble en péril, des vignerons vieillissants et sans successeurs, des terres arides qui comptent pourtant parmi les meilleures du monde avec des rendements de gueux, mais des terres aux prix d’achat les plus bas de France, meurtries à jamais par l’imbécile arrachage aveugle de cépages jugés trop vieux, obsolètes et pas assez dans le coup de cette putain de mondialisation à outrance que l’on cherche à nous imposer depuis 40 ans.

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De vieilles vignes de Carignan balayées par le vent… pour combien de temps encore. Photo©MS

 

Si Dali voyait ça ! Quand le Belge Patrick Fiévez s'amourache de vieilles vignes de Grenache noir… Photo©MS

Si Dali voyait ça ! Quand le Belge Patrick Fiévez s’amourache de vieilles vignes de Grenache noir… Photo©MS

Oh je sais, il va bien y avoir parmi vous quelques doctes savants qui vont nous déballer leurs chiffres, nous parler de progrès, me dire que je mélange tout et n’importe quoi, que je n’y connais que dalle, qu’il y a une crise un point c’est tout, que je suis passéiste, frustré, coincé de je ne sais quelle partie de mon auguste corps. Bien sûr qu’il y aura des spécialistes éminents, des journalistes même, qui diront que j’ai tort de m’emporter, que les choses ne sont pas si simples, qu’il faut bien établir des règles, protéger l’environnement, renouveler le vignoble, moderniser les exploitations, que sais-je encore. Reste que chez nous, à force de nous déshabiller, à force de nous imposer les logiques d’un marché impitoyablement aveugle, à force de brader le peu d’intelligence qu’il nous reste, le peu de spécialités que nous avons, à force d’écraser notre savoir comme de sacrifier nos prix, nous allons devenir d’ici peu des zombies avec juste de quoi aller faire une fois par mois la queue dans un hypermarché à bas prix pour acheter au kilo de la merde en boîtes ou en sachets. Qui sait, pour deux ou trois euros, on aura (on a déjà ?) un vin copie conforme de Sancerre – du sauvignon produit à la chaîne, par exemple – peut-être bien estampillé Val de Loire, sinon composé de raisins venus de tous les coins de la planète où nos « flying winemakers » auront un accès sécurisé, facile, optimisé, automatisé, fluide, efficace et rapide. On appellera ça du vin.

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En attendant, il me semble que c’est le vigneron qui est cocufié, en même temps que le consommateur.  Dali, l’évoquait en son temps… C’est grave, docteur ?

Michel Smith


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Marchons, buvons, grignotons… Il en restera toujours quelque chose.

On ne devrait pas écrire pendant Roland Garros, raison pour laquelle je ne me suis  foulé, ni la cheville, ni le ciboulot.

Les sujets ne manquant pas dans ma besace, j’ai choisi d’arpenter les chemins de traverse. Car je suppose que dans les autres vignobles, ce doit être pareil : dès le joli mois de Mai, les vignerons réunis en association ou en syndicat organisent des rando-dégustations sur leur territoire. Cela se pratique déjà dans le Val de Loire et dans l’Est de l’Hexagone. Mais dans le Sud en général, ce genre de manifestation connait un succès grandissant. Même quand le temps est pourri.

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Dans l’arrière pays d’Aix-en-Provence, les enfant eux aussi profitent du vin. Photo©MichelSmith

Les Languedociens, en inventant les « Circulades », en référence à certains de leurs villages dont la rue principale tourne autour du clocher en dessinant un escargot, sont très forts sur le sujet. Et lorsqu’ils prennent la peine de m’informer, voire de m’inviter, je ne manque que rarement la balade, car elle est synonyme de plaisir.

Il faut dire que le concept est plus qu’intelligent. Mis au point au départ par mes amis Italiens de Slow Food et à ma connaissance inauguré  en France à Banyuls-sur-Mer il y a pas mal de temps par les frères Parcé (La Rectorie) pour leur désormais fameuse Ascension des Vignes du Seigneur, il permet de cheminer sans trop d’effort dans le vignoble, tout en faisant quelques haltes gastronomiques où il est possible de se restaurer légèrement et de goûter quelques vins présentés par les vignerons. Les échanges sont ainsi favorisés dans la bonne humeur, les rencontres aussi. On cause gastronomie et on discute à bâtons rompus avec les vignerons sur leurs façons de faire, sur les cépages, sur l’élevage de leurs vins… et pour peu qu’il fasse beau, on flâne.

Une jeune et jolie randonneuse entre deux vignes de La Clape. Photo©MichelSmith

Une jeune et jolie randonneuse rencontrée entre deux vignes de La Clape. Photo©MichelSmith

Le principe est simple : contre une certaine somme – en Languedoc, cela tourne autour de 50 € par personne – on vous offre un chapeau Made in China, un beau verre à vin pour l’instant Made in Austria ou Made in France, un crayon à papier pour prendre des notes, un carnet où sont répertoriés les vignerons participants, des couverts qui ne sont pas en plastique et des tickets à présenter lors de chaque halte dans le but d’obtenir en échange qui une mini terrine, qui une verrine de soupe froide, qui une assiette de volaille ou de fromages locaux. Le tout avec un petit sac en toile que l’on porte autour du cou pour ranger tout ce petit fatras. En prime, la possibilité d’acheter et de charger dans le coffre de sa voiture quelques cartons de vins en fin de parcours.

Au boulot les Vignerons ! Photo©MichelSmith

Au boulot les Vignerons ! Photo©MichelSmith

J’ai connu des « circulades » spectaculaires, comme celle du Pic Saint-Loup et d’autres plus culturelles comme celle qui nous promenait jadis dans les hôtels particuliers de Pézenas, des plus pépères, des champêtres, comme celle des Terrasses du Larzac où je compte me rendre début Juillet, cette fois-ci autour de Montpeyroux.

C’était aussi le cas de la première « circulade » de la saison – ici, comme ailleurs, on préfère le nom plus adapté de « Sentiers Gourmands » et l’initiative attire plus de 1.200 participants de tous âges –  organisée en Mai dernier par les Vignerons de La Clape, où la randonnée de 6 ou 7 kilomètres tournait en une large bouche autour des vignes du Château Rouquette-sur-Mer, à portée de vue de la Grande Bleue et des horribles pavillons qui gangrènent la station de Narbonne-Plage en dépit du classement du site de La Clape en Natura 2000.

Un vignoble sous haute surveillance. Photo©MichelSmith

La Clape, un vignoble maritime sous haute surveillance. Photo©MichelSmith

Tant bien que mal, le Parc Naturel de la Narbonnaise, qui propose un riche programme de randonnées à thème, mais aussi des expositions et des programmes de découvertes jusqu’aux zones lagunaires de Gruissan, de La Palme et de Leucate, à deux pas des vignobles de Fitou, des Corbières et de La Clape, tente de protéger sans pour autant le figer le caractère d’intimité que l’homme a su se forger avec la nature au fil des siècles. À ne pas manquer d’ailleurs, le Salin de Gruissan, une sorte de complexe touristique autour du sel avec musée saunier, boutique souvenirs bien achalandée en vins du cru, des visites guidées et un restaurant-guinguette joliment aménagé dont Cécile, de Clair de Lune, me dit le plus grand bien depuis qu’elle s’est installée elle aussi à Gruissan.

Une vigne de La Clape balisée pour la circonstance... Photo©MichelSmith

Une vigne de La Clape balisée pour la circonstance… Photo©MichelSmith

Dans ce morceau de Corbières qui se serait échoué en Méditerranée, l’ambiance était propice à la dégustation grâce au temps ni trop chaud ni trop froid qui permettait de goûter les vins rouges à bonne température. Cependant, me laissant guider par la curiosité simple, plus que par un excès de professionnalisme, je me suis hasardé à goûter quelques vins tout en croquant la cuisine savoureuse des Cuisiniers Cavistes de Narbonne.

Jadis réputés pour les blancs, à cause du cépage Bourboulenc que d’aucuns nomment Malvoisie, les vins de La Clape, qui pourraient bientôt se passer de la mention Coteaux du Languedoc pour devenir  cru La Clape, commencent à se tailler une belle réputation dans la région. Les propriétés ont de l’allure, restaurées avec goût, certaines offrant de larges vues sur la mer, des chambres d’hôtes ou gîtes cossus. Résultat, les vins commencent à afficher des prix qui se rapprochent peu à peu de ceux de la Provence, même si, en dehors de quelques cuvées dites «haut de gamme», le prix des vins reste assez raisonnable.

Invités à participer, les journalistes en profitent pour déguster. Ici, Sylvie Tonnaire de Terre de Vins. Photo©MichelSmith

Invités à participer, les journalistes en profitent pour déguster. Ici, Sylvie Tonnaire de Terre de Vins. Photo©MichelSmith

Parmi mes préférés de ma dernière tournée de La Clape, je vous prie de noter le «Grand Vin» blanc 2011 du Château d’Anglès, ainsi que son rouge 2008 sur la commune de Fleury d’Aude, le blanc 2012 «Albus» du Château Laquirou toujours à Fleury, le blanc 2012 «Aimée de Coigny» et le rouge 2010 «Réserve» du Château Mire-L’Étang à Fleury également, le blanc 2012 «L’Estime» du Château Combe des Ducs dans le même village de Fleury, le blanc 2012 et le rouge 2010 du Château des Karantes à Narbonne-Plage, les deux blancs «Lapierre» 2011 et « Arpège » 2012 de Château Rouquette-sur-Mer à Narbonne-Plage, les deux rouges «La Centaurée» 2002 et «L’Épervier» 2007 du Château Pech Redon à Narbonne, le rouge 2007 « Bartelles » du Mas du Soleilla toujours à Narbonne.

Jean-Philippe Granier, le directeur technique des Coteaux du Languedoc, explique le massif de La Clape. Photo©MichelSmith

Jean-Philippe Granier, le directeur technique des Coteaux du Languedoc, explique le massif de La Clape. Photo©MichelSmith

En revanche, le temps était quasi hivernal dans l’arrière-pays aixois où je me suis rendu pour retrouver la chaude ambiance créée par mes amis carignanophiles Peter Fischer de Revelette et Pierre Michelland de La Réaltière. Après un dîner bien arrosé, à Jouques, au Rouge-Guinguette où la pizza est unique, la patronne jolie comme un ange et où figure en bonne place cette phrase attribuée à Nietzche, « Méfiez vous des gens sobres », je passais une nuit délicieusement calme dans les murs épais du Château Vignelaure dans lequel je n’étais pas entré depuis plus de 30 ans, époque où le visionnaire collectionneur d’art et agent immobilier Georges Brunet, ancien propriétaire de La Lagune en Haut-Médoc, avait tenté – et à mon avis réussi – de créer un grand cru moderne à la gloire de la Provence.

Dans le parc de Vignelaure. Photo©MichelSmith

Dans le parc de Vignelaure. Photo©MichelSmith

La raison de ce déplacement était la deuxième édition de L’Envie Épicurieuse, une idée un peu folle rassemblant 5 vignerons voisins (Mas Juliette et la Chapelle Saint-Bacchi en plus des 3 déjà cités) qui, pour une fois, ne se tirent pas dans les pattes et mettent tout en œuvre pour créer un événement de taille destiné à faire connaître leur micro-région. Il s’agissait de rassembler une bonne centaine d’amateurs de vins gourmands et sportifs pour grimper par l’abrupt sentier des sangliers la face sud  de la Vautubière qui culmine à 643 mètres offrant à tous vents une vue panoramique allant des Hautes-Alpes à la Sainte-Victoire dans une odeur enivrante de thym.

Du sommet de la Vautubière, panorama sur la Sainte-Victoire. Photo©MichelSmith

Du sommet de la Vautubière, panorama sur la Sainte-Victoire. Photo©MichelSmith

Le prix de la randonnée vigneronne était plus élevé (75 €), mais les participants eurent droit à un apéritif servi au sommet avec quelques verrines préparées par le chef Olivier Scola, de Ze Bistro à Aix-en-Provence. À cause du mistral et après une descente assez épique que j’ai préféré assurer en 4 X 4, tout le monde s’est retrouvé dans le grand chai à barriques de Vignelaure (domaine sur lequel je reviendrai un de ces quatre) pour le repas servi en couple, ce qui ferait plaisir à David, chaque plat étant proposé avec deux vins fort différents comme cet étonnant gaspacho de petits pois  «téléphone» foie gras et citron confit accompagné d’un blanc 2012 du Domaine La Réaltière et d’un rosé « Solane » 2011 du Mas Juliette. Bref, comme dans La Clape, tout cela laissait une belle impression de journée bien remplie… grâce au vin.

Michel Smith


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Le vin au restaurant : le bel exemple de Narbonne

Et si je vous parlais d’un des monuments de ma région ? Si je me transformais en guide touristique patenté ? Aujourd’hui, il y a des experts sur tout. Des qui du haut de leur science affirment des choses avec certitude, d’autres qui s’échinent à détruire les idées reçues trop bien établies, sur les terroirs, par exemple, ou sur les vins sans soufre, comme sur les levures indigènes. Parmi ces éternels sujets de prédilection, le prix du vin revient souvent sur le tapis. Çà et là on se plaint des abusives marges dans la restauration française, on invoque en modèles les prix beaucoup plus normaux pratiqués en Espagne, par exemple, ou en Italie, on nous invite même à découvrir la légendaire gentillesse des serveuses américaines… Mais rien à faire, chez nous on n’en démord pas : pas question de sortir du cadre confortable établi au fil des décennies qui consiste à multiplier au minimum par trois, quand ce n’est pas par cinq, les marges sur un vin de tous les jours, ce qui met la bouteille sur table au prix moyen de 25 € dans une ville moyenne comme Perpignan où il est de surcroît entendu que les vignerons doivent livrer leurs bouteilles, accepter que leurs vins soient servis dans des verres dignes d’une cantine, qui plus est par des ignares à des températures quasi tropicales, quand les braves producteurs ne sont invités par dessus le marché à concéder quelques cols gratuits pour avoir la garantie de continuer à être référencé dans un honorable restaurant ayant pignon sur rue.

Louis Privat, un patron de génie? Photo©MichelSmith

Louis Privat, un patron de génie? Photo©MichelSmith

Sauf à Narbonne, digne sous-préfecture de l’Aude, où Louis Privat, un homme du pays au joli nom d’accordéoniste à pris dès le départ le problème à l’envers (ou le taureau par les cornes) en décidant il y a déjà longtemps que, dans son établissement, le vin qu’il soit grand ou modeste serait proposé au consommateur à un prix honnête, le même prix TTC départ que pratiqué au caveau du vigneron et que le dit vigneron serait payé par lui rubis sur l’ongle. Mieux, ce restaurateur bon samaritain qui pourtant ne boit plus une goutte d’alcool a décidé depuis belle lurette (1999) que les vins de son pays valaient largement ceux du Bordelais ou de la Bourgogne et qu’il était de son devoir d’en assurer la promotion en ne vendant que des étiquettes Languedoc ou Roussillon. Un parti pris qui devrait mettre du baume au cœur de la viticulture locale si prompte à rouspéter. Mieux encore : chez Louis Privat, on peut consommer le vin au verre au juste prix, c’est-à-dire au prix du sixième de la bouteille. Et si le client aime le vin qu’il a consommé en bouteille dans son restaurant, il pourra l’emporter au même prix chez lui sous forme d’un carton de six. Toujours mieux : si d’aventure il achète le carton de six au prix propriété qui est aussi celui du restaurant, on lui fera cadeau de la bouteille consommée sur table ! Et bien entendu, comme en Australie ou en Californie, si le client ne termine pas sa bouteille, on la lui met dans un sachet pour qu’il l’emporte chez lui. Pas étonnant que le restaurant de Louis Privat fonctionne à plein. D’autant plus qu’il offre bien d’autres avantages que vous découvrirez sur place, à moins de lire l’article jusqu’au bout.

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Vous suivez ? À n’en pas douter, vous pensez comme moi que le mec est fou, et qu’il se pourrait même qu’il y ait anguille sous roche. Eh bien, je puis vous affirmer que non. J’en suis même à me demander si ce gars, sous son air quelconque et affable ne serait pas un génie. Son restaurant « Les Grands Buffets » ne désemplit pas. Et tous ceux qui gueulent à tue tête contre la restauration n’ont qu’à s’y rendre car, nonobstant qu’il s’agit là d’une vision quelque peu industrielle de la « grande bouffe » avec plusieurs postes (fruits de mer, charcuteries, crudités, rôtisserie, desserts, etc) offrant un choix très large de plats allant de la rillette au cassoulet en passant par la langouste, ils seront reçus par un personnel accueillant, souriant, efficace et bien formé, même si de temps en temps on note de légères imperfections, quelques lacunes sur les millésimes ou les cépages. Mais avec une carte de 70 vins au verre et en bouteilles, sans oublier une centaine de références en cave, magnums compris, peut-on exiger d’eux la perfection ?

Grands Buffets, version pub. Photo©Miche

Grands Buffets, version pub. Photo©Miche

Pourquoi l’accueil est-il si bien assuré ? Là aussi les raisons sont simples et il n’y a pas de secret, si ce n’est plein de bon sens. Bien payée, respectée, formée dans une ambiance où l’on ne chôme pas mais où l’entraide est de mise, la personne qui vous sert est non seulement aimable, mais à l’écoute de vos désirs. Il y a d’autres raisons liées au sens pratique et à la convivialité, deux conditions pour avoir envie de se déplacer et de consommer du vin. Ici, vous pouvez réserver de grandes ou de petites tables d’un simple coup de fil et c’est même conseillé car parfois la file d’attente s’allonge. Vous pouvez entrer à 20 h avec une bande de copains et rester jusqu’à minuit à votre table tout en allant vous resservir si vous en éprouvez le besoin. Vous pouvez même venir en famille et vous serez de préférence dirigés vers une salle ou un cinéma pour enfants et une aire de jeux ont été aménagés. En été, vous pouvez déjeuner ou dîner en plein air, sous la tonnelle. Last but not the least, à l’entrée de Narbonne sur la droite quand on arrive de l’Espagne et de Perpignan par la Nationale, vous profitez d’un vaste parking où la place ne manque jamais.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

À l’instar des grandes enseignes à restauration rapide qui font désormais le bonheur de nos grandes cités en alpaguant le client à peine franchies les portes de la ville, le restaurant Les Grands Buffets, qui les côtoie, ne désemplit pas. Avec 85 employés, une moyenne de croisière de 240.000 couverts par an en ouvrant sept jours sur sept, il constitue l’activité majeure d’un bâtiment aux allures de gymnase (il va être restauré prochainement) où l’on trouve une piscine, une patinoire et un bowling ce qui, non seulement attire une clientèle jeune et dynamique, mais en fait le site le plus fréquenté de l’Aude après la Cité de Carcassonne. En plus de son restaurant qui attire tous les gros bouffeurs de la Narbonnaise, mais aussi de Perpignan, Béziers et même Montpellier, qu’ils soient jeunes en amoureux, moins jeunes venus en bande, cadres en costards et vacanciers en tongs, le fondateur des Grands Buffets a ouvert depuis peu en sous sol un pub très joliment décoré où une rangée de becs distributeurs de bières pression fait face à une vitrine (Vinomatic) offrant une sélection de vins parfois un peu différente de celle du restaurant à l’étage au dessus. On se sert soi même à l’aide d’une carte que l’on glisse soit pour s’offrir 2 cl d’un vin (à partir de 0,5 cents) que l’on ne connaît pas, soit pour se verser une rasade de 12 cl (de moins de 2 € à 12 € et plus) d’un vin que l’on apprécie. Les bulles de Limoux ne sont pas absentes et une charmante sommelière, Sophie Veyrat, est là pour vous conseiller. Au bar, on ne vous oublie pas : olives et petites charcuteries sont à disposition tandis qu’un groupe de rock local se prépare certains soirs à animer la soirée.

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Mais revenons au restaurant et à sa formule unique. Pour 25,90 € (gratuit pour les enfants de moins de 5 ans et 12,90 € pour les 6 à 12 ans), on se sert à volonté à différents buffets à thèmes (voir plus haut) où sont exposés plus de 200 produits, ce qui en fait certainement le plus grand buffet de France. Bon, honnêtement, il ne faut pas s’attendre à une fête gastronomique. Les plats proposés sont bons, sans plus et, tandis que certains ont un petit air de revenez-y bien sympathiques, d’autres laissent plutôt à désirer. Mais il y a un tel choix qu’avec une salade que l’on peut composer soi-même, des crevettes, des charcuteries, une grillade de viande cuite à son goût et un plateau de fromages, sans oublier les desserts, il y en a pour son argent. Suffisamment en tout cas pour goûter différents vins. Et alors là…

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Alors, le choix ne manque pas : une carte est posée sur la table avec une offre de 70 vins au verre et tout autant à la bouteille. Du rosé Frizant du Mas de Daumas Gassac à 12 €  la bouteille pour célébrer une journée de labeur, à la bouteille de Cuvée Mythique du Val d’Orbieu à 8 €, en passant par le verre de sangria rosé maison (3,80 € pour 22 cl), le Clos des Fées Vieilles Vignes 2011 à 3,50 €  le verre (12 cl) ou le très à la mode Côtes Catalanes blanc 2010 du Domaine de l’Horizon à 5,90 € (12 cl), l’amateur de vins en a lui aussi pour son argent. Moi, vu que j’étais invité par Louis Privat en personne, je ne me suis pas privé. Bien sûr, j’ai sauté sur le Carignan « 1903 »  millésimé 2011 du Roc des Anges (6,20 € pour 12 cl, un vin enthousiasmant) et sur la cuvée « Porte du Ciel » de La Negly (14,70 € pour 12 cl, très décevant), pour me régaler ensuite d’une « Atal Sia » 2010 d’Ollieux Romanis, délicieux Boutenac à seulement 3,10 € le verre et du jouissif « Carignator » 2009 de l’ami Rimbert (3 €, toujours pour 12 cl) histoire de bien faire comprendre à ma voisine anglaise l’importance qu’avait pour moi le cépage Carignan. Le verre de Fontsainte Cuvée du Centurion 2009 (2,90 €) m’a laissé sur ma faim,  tout comme la célèbre cuvée Romain Pauc 2010 du célèbre Château La Voulte Gasparets (3,60 €) qui peut-être était un peu trop jeune, tandis que je me suis régalé d’un verre de Faugères Mas d’Alezon « Montfalette » 2011 (3,50 €) et d’un Mas du Soleilla « Les Bartelles » 2009 (4,20 €) beaucoup plus en verve.

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Reste une question essentielle. Comment fait Louis Privat pour s’en sortir côté vin ? Avant de m’entraîner dans sa cuisine galerie d’art ultra moderne, ce militant de la cause des vins du Midi me livre sa recette. « Je demande au vigneron de m’appliquer le prix qu’il consent aux cavistes et de me donner son prix de vente TTC au caveau. À cela, sur ma carte, j’ajoute à chaque bouteille 0,50 centimes d’euro pour la casse des beaux verres dans lesquels je sers le vin. On en casse en moyenne 3.000 par an ! » Tout paraît simple dans ce schéma. Bien sûr, il reste quelques questions de détail que je n’ai pas eu le temps de voir avec lui. Le stockage des vins, par exemple (un millier de bouteilles de cuvée Romain Pauc et bien plus encore sur d’autres étiquettes…), qui, à mon avis, doit être assuré par le vigneron lui-même, lequel doit s’occuper aussi de la livraison..

La langouste est la dernière attraction ! Photo©MichelSmith

La langouste est la dernière attraction ! Photo©MichelSmith

Un dernier détail : sur le pied de chaque verre livré à votre table figure un petit bandeau informant du nom du vin, de celui de la cuvée, de son appellation et de son millésime avec en prime le site internet du vigneron, du négociant ou de la coopérative. Ultime attention qui fait que savourer du vin aux prix pratiqués sur la carte a quelque chose de rare et d’enivrant.

Michel Smith

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