Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Sur le goût des autres…

L’autre soir, tandis qu’avec des potes venus goûter à Perpignan quelques 400 Grenaches du monde je m’achevais chez moi avec un divin Gerwurztraminer Grand Cru Furstentum Vendanges Tardives (si seulement j’étais payé au mot…) de mes amies Faller – un 2008 soyeux et lumineux au possible, je me suis dit avant d’aller au pieu que j’avais vraiment de la chance de goûter et d’apprécier des vins aussi bien installés dans le temps; des vins solides, vaillants, les pieds sur terre, des vins ayant le goût de leur endroit, de leur « terroir » comme on disait jadis au temps où ce mot était encore plus galvaudé qu’il ne l’est aujourd’hui.

Puis j’ai subitement pensé à mes fils. L’un a 25 ans, l’autre plus de 40. Ils ne crachent pas sur le vin, mais ils ne font pas non plus des pieds et des mains pour en boire. À l’inverse de leur père. Encore une fois, vous vous demandez où je veux en venir. Le sais-je moi-même ? Je veux dire qu’à force de clamer sur tous les tons qu’il faut boire tel château et rentrer en cave telle étiquette, je m’intéresse finalement aux autre vins, à ceux qui ne figurent pas forcément au côté de ceux que je préconise à longueur d’articles.

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C’était dimanche soir et je cherchais désespérément avec un camarade venu de Bourgogne un lieu du vin qui fût ouvert. Nous n’en avons pas pléthore à Perpignan, ville pourtant forte de 110.000 habitants dont pas mal liés au vin de par leur métier ou leur famille. Est-ce à dire qu’ils en ont ras le bol du pinard, ces braves gens ? Pas un seul bar ouvert pour goûter l’une des spécialités locales, je ne sais pas moi, un « Calcinaires » de Gauby, un « Vieilles Vignes » d’Hervé, un vieux Maury, un jeune Banyuls, un Rancio, un Rimage, voire même un Muscat de Rivesaltes.

Et pourtant, les rares hôtels étaient bourrés (oui, j’ai bien dit « bourrés ») de blogueurs et journalistes invités aux frais du contribuable pour goûter les Grenaches de tous les pays. Finalement, on a trouvé un bar Portugais, puis un bar de poivrots appartenant à un ancien rugbyman de l’USAP ayant refusé, il y a déjà longtemps, de rentrer chez lui, en Afrique du Sud. Dans les deux cas, la bière, le pastis et la télé coulaient à flots continus. Au fond de moi-même, je me disais que dans cette sacrée ville où j’ai élu domicile, je devais être le seul avec mon pote à chercher à boire un bon verre de vin dans un authentique bistrot. Quand je pense que nous n’avons que quatre lieux de perditions spécialisés dans le jus de la treille et qu’ils n’ouvrent que 5 jours sur 7 !

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C’est ainsi que je me suis classé dans la catégorie des buveurs dinosaures, ceux qui osent encore boire quelques verres par jour. Ce jour-là, j’ai calculé que j’avais goûté et donc bu une bonne demi douzaine de vins différents : un Fino de Jerez, un Carignan du Roussillon, un autre du Minervois, un Corbières, un Riesling d’Alsace, un Gewurz de la même région… La veille ? Un grand blanc de Provence, un rouge de Sicile et un Carignan de chez moi pour arroser notre victoire sur la perfide Albion.

C’est sans parler du lundi où j’ai navigué entre les eaux tumultueuses d’un Champagne de récoltant-manipulant et celles plus calmes d’un rouge de Tautavel au goût de Corbières, pour finir sur un Corton 2001 aux allures de Côtes du Rhône ! J’en ai déduit, hâtivement j’espère, que le goût du vin se perdait, mais que cela ne servait à rien de se lamenter.

Aujourd’hui, le rosé est mélangé au pamplemousse, le Coca fait les yeux doux aux homos comme pour s’excuser de patronner les jeux de Poutine, le verrier Riedel va même jusqu’à dédier un verre à la boisson d’Atlanta,  l’eau se vent de mieux en mieux, la bière aussi, sans oublier les salons « off » qui fleurissent comme des petits pains et dans lesquels on goûte dans la bousculade et les effluves de tabac des vins dits «nature» parfois drôlement bien foutus… à condition de vider la bouteille une fois ouverte. C’est enrichissant de constater combien le bon goût des uns peut être considéré comme mauvais goût par les autres.

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Et pourtant les étiquettes de vins sont de plus en plus marrantes à regarder, la vis fait son chemin tranquillou au détriment du liège hideux (pas toujours, fort heureusement, car il en existe de très beaux), les vins sont plus gais – enfin, en général, les cépages régionaux sont bien mieux mis en valeur, le Sud n’a plus la trouille de faire des blancs ou des bulles, les vignerons mâles laissent de plus en plus leurs chais à des vigneronnes, le Bordelais s’affine, le Beaujolais comme le Muscadet remontent la pente, les Pet Nat’ entrent en scène avec des vins frétillants sans autres prétentions que de plaire à l’instant même où on les sert, les salons régionaux se multiplient, et jusqu’en Auvergne, région qui au passage va, selon mon humble pif, nous réserver des surprises dans les années qui viennent, les AOP se font coiffer au poteau par les Vins de France ou de zones qui parfois sont bien plus garants d’authenticité.

Les «Miss Pinard», les Lolita du vin, Marlène Fan de Grenache, Laurence Vigneronne Rock’n’roll, les glouglouteuses du Net envahissent  nos écrans d’ordi et gazouillent à tue tête nous abreuvant de vidéos où elles vont jusqu’à se montrer crachant le Gigondas ou le Touraine d’un jet pas toujours aussi discret qu’on le souhaiterait. Et l’on pourrait ainsi énumérer sur de multiples lignes les changements qui font que le vin évolue, que les goûts avec. Normal. Depuis que je suis dans le vin, la technique a toujours été en ébullition.

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Ben voilà ! Ne voulant pas mettre de l’huile sur le feu à propos des deux prix de blogueurs annoncés il y a peu, je ne savais pas trop quoi vous dire d’intéressant. J’en reviens donc à mes chères Miss Glouglou et Miss Vicky Wine qui ont déjà de la bouteille sur la Toile et qui ont conquis à la barbe des messieurs les honneurs des grands classiques de la presse, l’une sur le site du Monde, l’autre sur celui de l’Express.

Miss Vicky, alias Anne-Victoire Monrozier, a mis en ligne un sujet qui confirme qu’en matière de vin, c’est souvent l’image qui remplace l’écrit. Dans l’espoir de montrer le côté vivant du vin ? Cela dit, les vins des autres me plaisent bigrement car ils me rajeunissent. Ils confirment que le sujet est animé d’une perpétuelle quête de goûts. Peu importe qu’ils soient bio (ma préférence), biodynamiques ou natures, cela ne me fait rien qu’ils viennent du négoce ou de la coopérative, qu’ils tirent leurs cuvées à 2000 exemplaires ou à 100000. Il a beau traverser des crises, rechercher des cuves en forme d’œuf  ou d’amphore renversée, préférer la terre cuite au ciment, le bois autrichien au chêne américain, les chips à la douelle, le vigneron est un éternel chercheur. Et ça, ça me plaît !

Michel Smith


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Champagne à gogo, un mini-guide pour initiés !

Oyez, oyez, braves gens ! Le voilà le grand, le beau marronnier de l’hiver, le classique du genre, l’inévitable dossier consacré aux bulles ! Profitez-en avant que mes collègues ne se lâchent à leur tour et mettent la gomme dans les magazines. Partout, les commerciaux n’attendent que ça et ils sont prêts à se rassasier de la manne publicitaire que représentent les grandes maisons d’Épernay ou d’ailleurs. Chez nous, c’est gratuit ! Et je précise qu’à ce jour pas un seul coffret luxueux n’a été reçu à mon bureau en guise d’encouragements. D’ailleurs, je n’en reçois plus depuis belle lurette !

L'entrée du Comptoir des Crus à Perpignan. Photo©MichelSmith

L’entrée du Comptoir des Crus à Perpignan. Photo©MichelSmith

Allez-y avant que les bouchons ne sautent (oh, je sais, ce n’est pas bien…), car j’ai moi aussi l’irrésistible envie de vous livrer ma part de vérité champenoise, de contribuer à cette avalanche de mousses et de bulles sous le sapin, même si j’ai une sainte horreur de ces fêtes à rallonges où l’hypocrisie règne en maîtresse accompagnée de l’inévitable frénésie d’achats de cadeaux «pour faire plaisir aux enfants», cadeaux aussi utiles que futiles, d’ailleurs. Mais vous savez que je suis dingue de la Champagne et l’occasion qui me pousse à vous en parler est toute trouvée. Il s’agit de cet événement, que dis-je, cette dégustation monstre et publique qu’organise chaque année à Perpignan mon ami le caviste Jean-Pierre Rudelle, au Comptoir des Crus. Un homme qui ne manque pas d’initiatives, que je salue et que je remercie au passage.

Photo©MichelSmith

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Pour attirer les clients et faire venir les noms illustres de la Champagne, Jean-Pierre a imaginé que l’on paierait 10 €, remboursables en cas d’achat. Cela donnait droit à un verre et à une large et joyeuse déambulation parmi les cuvées grandes ou petites servies généreusement par leurs « agents commerciaux ». Sans oublier une attractive remise de 10 % ce jour-là sur le prix boutique. Résultat, on se bousculait aux portillons… J’y suis allé le matin, puis en début de soirée, pour voir et revoir quelques uns de mes flacons favoris. Car fêtes de fins d’année ou pas, je reste un fan de la première heure et comme en plus j’avais une victoire très personnelle à célébrer (la naissance d’Astrid, ma petite fille), j’ai laissé libre court à mes dégustations.

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Autre avantage très personnel de ce genre de dégustation : dresser un bilan. Constater une fois de plus, par exemple, que Veuve Clicquot et Jacquesson sont remarquables dans leur régularité, que Laurent Perrier assure toujours autant sans sombrer dans la facilité, que Vranken et Heidsieck Monopole restent collés à une certaine neutralité de goût, qu’Henri Giraud est plutôt décevant, que Besserat de Bellefon sans être grandiose est d’un constant bon rapport qualité-prix, ou que la Coopérative de Mailly me régale avec ses pinots noirs dénués d’artifices. Quelques absents de taille à noter : Deutz, Drappier, Moët & Chandon… Mais des maisons de haute notoriété bien représentées, telles Bollinger ou Pol Roger, alors que l’an dernier, Krug volait la vedette. Déceptions, satisfactions, on pouvait aussi regretter l’absence de certains « récoltants manipulants », on dit maintenant « vignerons », de grand talent, comme Tarlant, Loriot ou Pouillon pour ne citer qu’eux, mais il est vrai que, bien que grande, la cave de Jean-Pierre Rudelle n’aurait pu recevoir plus de monde.

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Mon Champagne du jour, sorte de coup de cœur dont j’ai d’ailleurs acheté un flacon histoire de le vider illico dans mon bistrot voisin, chez Maïté et Jessica, a été le «Non Dosé» de la maison Philipponnat. Superbe éclat, profondeur, densité et longueur en bouche. Mais voici ceux que je me serais volontiers offert si seulement mon portefeuille avait été mieux garni. D’abord dans la série des « entrées de gamme », comme on dit, ou des BSA (bruts sans année) pour faire plus pro. Chez Lallier, le brut (majorité de pinot noir), l’un des moins chers, m’a séduit par son côté facile, mais aussi élégant et crémeux. Brut également chez Clicquot : fulgurance, matière et longueur. Pareil avec le Grand Cru de Mailly (80 % de noirs) : souplesse, densité et finesse. Le brut « Souverain » d’Henriot, plus cher, offre une belle fraîcheur, de la longueur et du fruit. Chez Taittinger, le brut « Prestige » redouble de fraîcheur et de distinction. Le «LP» de Laurent Perrier était clair, net et précis tout comme le « Spécial cuvée » de Bollinger que je trouvais ce jour-là encore plus lumineux et franc que d’habitude. Il est vrai que cela faisait longtemps que je ne l’avais goûté. Très belle prestation de la cuvée « Brut Majeur », un grand cru d’un beau rapport qualité-prix de la maison Ayala : complet, élégant, délicatement grillé et épicé. On n’en attendait pas moins de cette maison rachetée par Bollinger. Moins cher, Besserat « Grande tradition », avec 20 % de meunier, est facile, certes, mais bien fruité et vif, tandis que dans le même style, le Gosset « Grande réserve » surprend par sa fraîcheur en finale.

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Venons-en aux cuvées dites « spéciales » ou « grandes ». Jacquesson est un cas à part car sa cuvée numérotée, démarrée par la « 728 » (base de 2000) que j’ai vu naître, est basée sur une notion d’équilibre, ne serait-ce déjà par la présence quasi équitable, bien que variable en fonction de l’année, des trois cépages champenois. J’ai goûté la « 737 » (base 2009) qui vient d’être mise en vente, alors que l’on trouve une divine « 736 » (base de 2008) chez certains cavistes. Ce vin est supposé refléter un millésime en particulier. Pour moi, c’est une sorte de « champagne fusion » où l’on retrouverait en une seule cuvée une philosophie vigneronne symbole de la volonté de perfection des frères Chiquet : la construction d’une « grande cuvée » associé à l’idée d’un « brut idéal » tout en mettant en relief « l’esprit » du millésime. Chaque « numéro » a ainsi son expression propre. Pour le moment, je préfère l’élégance, la plénitude et la maturité de la « 736 » goûtée après une « 737 » assez explosive (dégorgement très récent), mais dans l’amplitude, la droiture, la pureté et la clarté. À attendre donc au moins un an. Peut-on aussi considérer la cuvée « Ultra Brut » de Laurent Perrier comme une cuvée « spéciale », voire d’exception ? Je le crois en goûtant cet assemblage (55% de chardonnay) qui, je l’avoue, compte parmi mes favoris dans la mesure où il s’accorde parfaitement à la fumée d’un cigare. Nez de sous-bois, « graine de sésame » m’a soufflé un dégustateur, délicieuses notes toastées en bouche, charnu et long.

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Il y avait aussi quatre rosés à goûter et il se trouve qu’ils étaient bons. Le 2004 de Veuve Clicquot en particulier, armé d’une belle matière, mais aussi celui de Mailly Grand Cru aux jolies notes de framboise. Ma préférence allait au « brut rosé » d’Henriot doté d’une magnifique fraîcheur, un vin qui se vend tout de même autour de 45 €, tandis que celui de Lallier, à 35 €, était long, charnu et riche en matière. Enfin, un mea culpa : la seule maison dont je n’ai pas goûté les vins par simple étourderie, fut Ruinart. Dommage car il paraît que l’on pouvait découvrir les « Dom Ruinart » 1996 et 1998. Que voulez-vous, je dois me faire vieux !

Michel Smith


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Wait and see… et en attendant, branle-bas de Beaujolais !

Avec le vin, on n’est jamais sûr de rien. Jamais sûr de ce que l’on sert aux amis, jamais sûr de ce que l’on vous raconte en catimini. J’entends dire ici ou là, un peu à l’anglo-saxonne, que 2013 sera plus l’année des Rive Gauche que celle des Rive Droite. Pour ma part, je préfère attendre et déguster qu’émettre des jugements anticipés trop généraux, trop hâtifs. L’expérience prouve qu’il y a, dans ces années plus difficiles, de belles réussites des deux côtés, puisque cela dépend de tant de facteurs : de la « fenêtre » de récolte, de la qualité du tri à la vendange, et du talent du vinificateur confronté au raisin qui lui a été confié. S’il est  possible de rater un très beau millésime, il est possible aussi de réussir une année délicate. À condition de s’en donner les moyens. Vous me ferez remarquer, et je serai d’accord avec vous, qu’il est également impossible de faire un beau vin avec du vilain raisin…

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Bon, toujours est-il que l’on disait pis que pendre du Beaujolais 2013. À en croire nos tontons flingueurs, d’Angleterre ou d’ailleurs, notre brave Nouveau serait détestablement marqué par la banane (là, rien de nouveau…) au point d’être imbuvable. Calembredaines aussi familières qu’habituelles. C’est fou ce que l’on peut entendre comme sottises sur le vin le jour de la sortie du Beaujolais Nouveau. On le dit chaptalisé, et alors ? Quel mal y a-t-il à corriger le taux d’alcool d’un petit point si cela est bien fait et apporte quelque chose de positif dans l’équilibre ? De mon côté, j’ai beau jouer de temps en temps les « wine snobs », j’avoue en pincer pour ce vin jouvenceau et je me laisse aller chaque année à sa découverte avec allégresse. Jadis, à l’occasion des primeurs, je baguenaudais dans la joie du côté des Halles, entre Seine et Bourse, pour comparer le vin d’un fût à l’autre. Je comparais la qualité du vin, mais aussi l’accueil du taulier, sans oublier le prix du pot.

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Aujourd’hui, je tente à peu près la même chose dans une ville de province qui a du mal à faire la fête un peu frigorifiée qu’elle est par la tramontane. Parlons-en de ce vent. Cet année, je trouve qu’il pique un poil plus que les autres années… Temps idéal pour le Beaujolais, avec un froid qui permet de garder le vin « à température ». À Perpignan, comme à Paris, je suppose, la futaille a disparue pour laisser place à la classique bouteille parfois transformée en « pot » par la grâce d’un verrier. Pour une fois, j’ai négligé mon caviste préféré, Jean-Pierre Rudelle qui vendait le même vin que l’année dernière, celui d’un vigneron peu connu du pays des Pierres Dorées, à 6,50 € la bouteille. Simple, mais bon.

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Certains troquets présentaient le classique de Georges Duboeuf que je vais recevoir comme chaque année avec plus d’une semaine de retard vu que le transporteur Perpignanais ne livre qu’à l’heure du déjeuner… pas aux heures de bureau et surtout pas le jour de la sortie de mon bojolpif ! Autres vins reçus (à l’heure, via La Poste) au bureau et dégustés entre amis, ceux de la Maison Trénel, du côté de Mâcon, dont j’apprécie depuis longtemps les crèmes de cassis, de griotte ou de mûre. Le villages est parfait sur tous les plans, léger en alcool et bien dans la finesse. Le bio, avec un demi-point de plus alors qu’il n’est que Beaujolais, est plus étoffé mais moins attachant tandis que l’autre, le Beaujolais « Rochebonne », manque un peu de relief et de personnalité. Bref, je voyais déjà, la barre étant haute, qu’il me faudrait être déterminé dans mes choix, être plus exigeant que d’habitude.

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Tout avait bien commencé aux Indigènes, un bar à vins tendance « nature » où le Beaujolais Villages « légèrement chaptalisé » (12°) de Karim Vionnet, à Villé-Morgon, faisait sensation. Je m’en suis procuré abondamment à 2 € le verre servi par le jeune Marcel, au bar improvisé en plein air et en plein vent dans la rue de la Cloche d’Or, alors qu’il était à 3 € à l’intérieur, bien au chaud servi par Nico, le Parisien, sous le regard aussi bienveillant que souriant de Manon et d’Eugénie, toutes deux belles à croquer. C’est d’ailleurs par un dernier verre de ce vin-là que j’ai fini ma soirée : un rouge à la robe transparente mais coquette, très joyeux en bouche et gorgé d’un fruité pur en finale qui tenait plus de la groseille que de la banane.

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Nous sommes allés entre temps nous geler les fesses rue Paratilla, chez Mathieu, où le pot de Louis Tête était à la fête sur la mortadelle comme sur les huîtres ! Un vrai Beaujolais à boire que nous retrouvions avec joie mes amis et moi au Baron, rue du Théâtre, un des premiers bars à vins de PerpignanDenise, l’épouse de Jean-Pierre Segall, nous a régalé d’un plat de saucisses lentilles dont elle a le secret. Inutile de préciser que l’union entre le plat (servi gracieusement à ses clients) et le vin fit son effet ! Il y avait aussi le Beaujolais de la maison Bouchard Père & Fils à 7,50 € la bouteille chez mon autre caviste, Georges Guilhot de la Place des Poilus toute proche. Le vin ? Fière allure et distinction bourguignonne garanties.

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J’étais de charmante humeur le lendemain matin, tandis qu’en rangeant ma bibliothèque je tombais sur un bouquin savant d’un certain Didier Nourrisson. S’appeler Nourrisson et consacrer un ouvrage sur l’Histoire du buveur en y rajoutant un malicieux surtitre Crus et cuites (chez Perrin, 23 €), voilà de quoi aiguiser ma curiosité. Offert quelques mois plus tôt par Roger Coste, animateur et propriétaire de notre vaillante librairie Torcatis, en plein cœur de Perpignan, lieu où l’on défend les livres dans un univers où l’on s’en écarte trop souvent, comme le rappelle fort à propos l’ami Léon grâce auquel j’ai acheté un livre qu’il nous recommandait dans une de ses récentes chroniques que je vous invite à lire ici même. Ainsi donc, j’ouvrais fébrilement le livre de Nourrisson à la recherche d’une référence originale sur le Beaujolais Nouveau en vue de cet article. Las, je n’ai trouvé que fort peu pour étancher ma soif : juste une historiette qui nous fait remonter à 1975, au temps du roman de René Fallet Le Beaujolais nouveau est arrivé. Rien de nouveau, moi qui pensait que cette trouvaille publicitaire remontait au moins à dix années plus tôt, au temps où les Britanniques organisaient des courses pour récompenser celui qui serait le premier à servir du Beaujolais de l’année à Londres avec l’appui de quelques sponsors bien inspirés. Va falloir que je me remette à potasser mes classiques !

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En parlant de classiques, il y en a un qui revient et que je vais m’empresser de commander à Roger Coste, c’est la dernière livraison de Jean-Marie Gourio, Le grand café des brèves de comptoir, sorte de compile magistrale de citations recueillies dans les bistrots et dont vous trouverez un florilège ici. Force est d’avouer, compte tenu de mon ignorance, que l’une d’entre elles me convient parfaitement : « Ils disent que c’est à consommer avec modération. Jusqu’à preuve du contraire, je consomme avec qui je veux » !

Ben oui, quoi… Manquerait plus que ça !

Michel Smith


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Vigneron râleur, vigneron cocu, scènes de la vie quotidienne

On râle. C’est bien connu, le Français râle sans arrêt. On pourrait même dire, au risque de choquer les plus prudes et les vieux croûtons, que le Français gueule. Du Nord au Sud, il rouspète. « Non mais t’as vu l’autre pingouin qui nous gouverne ! » Du bonnet rouge Breton au vétérinaire Normand, il descend dans la rue. De gauche, du centre ou de droite, sans parler de ces extrêmes qui nous polluent la vie, les Français braillent à tue tête. L’actualité nous le prouve, il ne se passe pas un jour sans qu’une corporation se manifeste. Les vignerons aussi, par la force des choses. Et je le comprends, car ils en ont marre de perdre leur temps dans les vicissitudes de l’Administration, avec un grand « A », des règles du jeu qui se compliquent à longueur d’année et qui changent du jour au lendemain, sans préavis, des pénalisations pour quelques centimes ou centilitres, des contributions directes ou indirectes réclamées pour on ne sait quoi, des normes qu’il faut remplir, des formulaires « dématérialisés » supposés nous simplifier la vie et qui nous les brisent, des cases que l’on ne cesse de cocher car, forcément, on en oublie toujours une vu qu’on est des cons de culs terreux.

Deux vaillants vignerons de nos montagnes, Jacques Sire et Benoît Danjou. Leurs enfants pourront-ils poursuivre leurs oeuvres ? Photo©MichelSmith

Deux vaillants vignerons de nos montagnes, Jacques Sire et Benoît Danjou. Leurs enfants pourront-ils poursuivre leurs oeuvres ? Photo©MichelSmith

Et puis il y a l’Europe, l’incompréhensible Europe, celle qui génère des histoires à dormir debout telle que cette mésaventure arrivée à un vigneron audois qui aurait pu être originaire du vignoble de Bordeaux, de Madiran ou d’ailleurs, histoire que nous narre l’ami Vincent Pousson que je vous invite à lire. Lire, certes… Dans lire, je retiens ire… La lecture vous permettra de manifester aussi la vôtre puisque, grâce aux Espagnols et à l’Europe, nos sols sont toujours allègrement pollués… Dès lors, pas étonnant qu’un beau jour notre vigneron craque. Et ça fait les titres de la presse. Normal qu’il craque, non ? Déjà que les règles sont aussi strictes que stupides. Contre qui éructer ? Comme toujours il s’en prend à l’INAO, son gouvernement à lui, celui qui est censé le représenter. Ainsi, j’apprends ce 21 Octobre dernier, au matin, vers 11 h, via le site de Decanter, que l’Union Viticole Sancerroise, le syndicat des vignerons de Sancerre en somme, menace de quitter l’appellation Sancerre si l’INAO persiste à vouloir fermer quelques unes – guère plus d’une dizaine – de ses vingt cinq antennes régionales afin de les regrouper ailleurs par souci d’économies. À ce propos, j’attends toujours que les sites Français soit disant pros sortent des infos sur les vignobles hexagonaux avant les anglo-saxons… mais bon, je suis moi-même très en retard puisque l’ami Hervé m’a largement devancé et de façon magistrale. Il faut lire son article ici même pour mieux subodorer ce qui se trame dans l’univers de nos appellations.

Au dessus du vignoble de Tautavel. Pour combien d temps la vigne?

Au dessus du vignoble de Tautavel. Pour combien de temps la vigne? Photo©MS

Je ne rentre pas dans les détails car ce serait bien trop long et fastidieux pour le lecteur. Sauf à dire que nous avons été soumis, dans le Roussillon, au même régime minceur concernant l’INAO, plus précisément son bureau local et qu’un compromis a été trouvé avec un plan d’évacuation conduisant presque à mi-chemin, sur Narbonne au lieu de Montpellier avec vraisemblablement quelques suppressions de postes généreusement accompagnées. On va encore dépenser du fric, indemniser, réaménager des bureaux, voire construire des locaux flambants neufs, afin de supprimer sans états d’âme une « antenne » obsolète, comme ils disent, mais au combien précieuse pour le vigneron. En jargon bureaucrate, cela s’appelle une restructuration, à moins que ce ne soit une réhabilitation…

Le vignoble de Banyuls, face à la Méditerranée pour donner des vins uniques. Photo©MS

Le vignoble de Banyuls, face à la Méditerranée pour donner des vins uniques. Les vignes du haut sont progressivement abandonnées au profit de vignes du bas plus faciles d’accès… Photo©MS

Et quelle antenne, je vous le demande ? Celle de Perpignan, un des fleurons de la Chambre d’Agriculture où il ne restera plus que des douaniers, des têtes pensantes et du marketing. Cette antenne comptait une misérable poignée de fonctionnaires compétents et ouverts devenus au fil de leurs missions de grands connaisseurs des vins et des spécialités du Roussillon, Catalan ou pas. Spécialités au premier rang desquelles figurent des vins uniques avec des appellations confirmées depuis belle lurette et des vignerons hautement qualifiés. Ces spécialités, je ne parle là que des vins dits naturels (VDN) soufrés ou pas, aux noms de Rivesaltes, Maury, Banyuls et autres Muscats, vins sublimes. Elles ont le tort de représenter un vignoble en péril, des vignerons vieillissants et sans successeurs, des terres arides qui comptent pourtant parmi les meilleures du monde avec des rendements de gueux, mais des terres aux prix d’achat les plus bas de France, meurtries à jamais par l’imbécile arrachage aveugle de cépages jugés trop vieux, obsolètes et pas assez dans le coup de cette putain de mondialisation à outrance que l’on cherche à nous imposer depuis 40 ans.

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De vieilles vignes de Carignan balayées par le vent… pour combien de temps encore. Photo©MS

 

Si Dali voyait ça ! Quand le Belge Patrick Fiévez s'amourache de vieilles vignes de Grenache noir… Photo©MS

Si Dali voyait ça ! Quand le Belge Patrick Fiévez s’amourache de vieilles vignes de Grenache noir… Photo©MS

Oh je sais, il va bien y avoir parmi vous quelques doctes savants qui vont nous déballer leurs chiffres, nous parler de progrès, me dire que je mélange tout et n’importe quoi, que je n’y connais que dalle, qu’il y a une crise un point c’est tout, que je suis passéiste, frustré, coincé de je ne sais quelle partie de mon auguste corps. Bien sûr qu’il y aura des spécialistes éminents, des journalistes même, qui diront que j’ai tort de m’emporter, que les choses ne sont pas si simples, qu’il faut bien établir des règles, protéger l’environnement, renouveler le vignoble, moderniser les exploitations, que sais-je encore. Reste que chez nous, à force de nous déshabiller, à force de nous imposer les logiques d’un marché impitoyablement aveugle, à force de brader le peu d’intelligence qu’il nous reste, le peu de spécialités que nous avons, à force d’écraser notre savoir comme de sacrifier nos prix, nous allons devenir d’ici peu des zombies avec juste de quoi aller faire une fois par mois la queue dans un hypermarché à bas prix pour acheter au kilo de la merde en boîtes ou en sachets. Qui sait, pour deux ou trois euros, on aura (on a déjà ?) un vin copie conforme de Sancerre – du sauvignon produit à la chaîne, par exemple – peut-être bien estampillé Val de Loire, sinon composé de raisins venus de tous les coins de la planète où nos « flying winemakers » auront un accès sécurisé, facile, optimisé, automatisé, fluide, efficace et rapide. On appellera ça du vin.

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En attendant, il me semble que c’est le vigneron qui est cocufié, en même temps que le consommateur.  Dali, l’évoquait en son temps… C’est grave, docteur ?

Michel Smith


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Ma rue, c’est que du bonheur !

Allez, basta ! Si cette artère dépasse les 50 mètres en longueur, je me damne ! Mieux, je vous paie un verre chez Henri ou chez son voisin du Bar de la Marée, lui-même riverain immédiat de la blonde poissonnière Mireille experte en plateaux de fruits de mer. La rue en question, certains la connaissent sous son nom d’emprunt, la « rue des Épices ». Ça lui va comme un gant vu qu’elle compte deux épiceries « à l’ancienne » dont les étals débordent largement sur ce qui fut jadis le pavé, proposant qui de la morue séchée, qui des sacs colorés pour faire ses emplettes, ou encore des souvenirs folkloriques estampillés « sang et or », du vinaigre de Banyuls et autres bâtons de cannelle ou de vanille bourbon.

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Photo©MichelSmith

Les touristes se laissent prendre par l’un ou par l’autre, probablement plus attirés par le détail visuel qui tue comme ce tas de rondelles d’ananas confit, ou par l’odeur enivrante d’une poignée de harengs fumés quand ce n’est pas par la saucisse de Morteau qui n’attend plus que les lentilles du Puy pour embaumer votre cuisine. Entrer dans cette ruelle, c’est pénétrer dans un bazar à la française où l’on retrouve l’empilement de toutes les gourmandises de son enfance tout en s’enfonçant dans le passé colonial de l’arrière grand-père qui a bien connu l’Indochine et le souk de Casablanca.

Au Bar de La Marée... Photo©MichelSmith

Au Bar de La Marée… Photo©MichelSmith

Présentations. Sur le papier, son vrai nom est « rue de l’Adjudant-pilote Paratilla » (*). Mais il est vrai que l’on dit plus facilement en la désignant que l’on se retrouvera entre deux courses « rue Paratilla ». Elle se trouve en plein cœur du vieux Perpignan, grosso modo, pour ceux d’entre vous qui se sont munis du plan généreusement offert par l’Office de Tourisme, entre la Place des Poilus et la Place de la République. On la prend par la rue de l’Ange, là où une vieille dame digne et souriante propose selon la saison une demi douzaine de tomates, des confitures maison ou d’adorables bouquets de violettes. Mais perso, je l’aborde plutôt par la Place des Poilus à cause de l’ambiance de la poissonnerie des frères Gonzalvez d’où fusent les rires et les blagues qui évoquent à certains l’époque où Mostaganem était aussi française que Port-Vendres ou Sète. Rien de tel pour commencer son marché.

Chez les Gonzalvez... Photo©MichelSmith

Chez les Gonzalvez… Photo©MichelSmith

Ici, on vous fait comprendre que l’on a le plus beau poisson de la terre « parce que c’est la famille qui le pêche ». On vous soutient que vous avez de la chance car c’est tout bonnement la saison des lisettes que l’on n’a plus le droit d’appeler ainsi « parce que, vous vous rendez compte, les fonctionnaires, y veulent que l’on écrive que c’est du maquereau ». Bref, pour moi, le marché commence par une magistrale leçon de choses sur les patronymes attribués tout au long de la côte du Golfe du Lion aux poissons de la Méditerranée. Un peu comme sur le Vieux Port, à Marseille. « Bon, vous me mettrez deux ou trois poignées de petits vendangeurs que vous me garderez au frais. Je passerai les prendre à l’heure de l’anisette » !

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Sébastien Caillis (légumes) et Daniel (jambons) en arrière plan. Photo©MichelSmith

C’est ainsi que je quitte le joyeux monde sous-marin des Gonzalvez – « Vous me faîtes confiance, cette sardine vous pouvez la manger crue tellement elle est fraîche » ! – pour entamer les quelques mètres de cette micro artère devenue « monument le plus visité de la ville ». Et de tomber pile sur un marchand de jambons hispaniques que j’appelle jamboniste, Daniel de son prénom, puis sur une autre poissonnerie tenue par Mireille Azeau, et juste en face sur les fruits et légumes des Caillis, sur mes deux épiciers ou sur mes bistrots lilliputiens précédés d’une ou deux tables branlantes posées à même le granite rose importé de Chine en 2010 que notre maire, né au Maroc, a eu la bonne idée de nous imposer un jour de conseil municipal probablement houleux. « Y’en a marre du marbre du pays, les vieux s’y cassent la gueule dès qu’il pleut » ! Voilà, vous savez tout ou presque de mon parcours du combattant du samedi matin lorsque, heureux d’en découdre, je déambule de mon quartier de la Gare vers le petit carré bio du marché de la Place de la République en passant par l’indispensable rue Paratilla. Ah si, pour vous aider à visualiser l’ambiance, voici une petite vidéo réalisée le jour de la réouverture de la rue au public après les travaux de 2010.

Photo©MichelSmith

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L’autre samedi, alors que chemin faisant je ruminais ma rage contre la couvrante du « Spécial Vins » de Paris-Match, œuvre navrante et poussiéreuse du triumvirat Bettane-Desseauve-de Rouyn, j’ai fini par me demander par quel mystère un lieu vers lequel j’approchais à grand pas, une rue qui vous est familière au point que vous la fréquentez sans même vous en rendre compte, puisse devenir aussi attractif du jour au lendemain ? Tandis que la semaine dernière le festival Visa pour l’Image battait encore son plein avec son lot de débats, d’expositions et de visiteurs bardés d’objectifs en tous genres (même si de ce côté-là la gibecière du photographe amateur ou pro s’est considérablement allégée en 30 ans), la voyant photographiée sous toutes les coutures par des touristes en goguette qui n’oubliaient rien du moindre morceau d’enseigne, de ses étals dégoulinants, de ses commerçants hâbleurs et de ses chalands blagueurs, je me suis demandé pourquoi je passais et repassais par cette rue depuis près de 30 ans sans jamais m’y arrêter plus que le temps nécessaire à l’achat de quelques cèpes de saison, d’anchois bien dodus, d’oignons rouges de Toulouges, ou de tranches épaisses de sobrasada piquante. Et pour la première fois, dans cette cité que j’ai pourtant la prétention de bien connaître, il m’a semblé que j’étais un visiteur en mal de sensations. Comme si je m’apprêtais à partir pour un long voyage, le moment était venu de contempler « ma » rue, ma rue bonheur.

La moitié des commerçants ferment le Dimanche. Photo©MichelSmith

La moitié des commerçants ferment le Dimanche. Photo©MichelSmith

Alors, avec mon beau panier sous le bras, je me suis posé là où il y avait de la place, à l’une des deux tables, juste à portée de vue des figues et des dattes de la maison Sala, face à la devanture des Bonnes Olives. Le jeune Mathieu qui a ouvert cet étroit magasin mi-corse, mi-rital à l’enseigne du Stretto me sert un café, puis un second. Comme il était dix heures, je me suis commandé une assiette de fines tranches d’un fromage hollandais farci aux truffes d’été que je dégustais sur le pain croustillant de la boulangerie, place des Poilus. Vers onze heures, tandis que je détaillais la double page (de plus en plus irritante) titrée « Les visages du vin Français » dans le fameux spécial de Paris-Match (j’aime bien m’énerver, ça me donne soif !), Michel Bachès, un copain de bistrot pointa le bout de son nez. Puis ce fut au tour d’une copine, suivie d’une autre au point qu’il fallu rajouter des chaises. L’heure était venue de croquer dans la fraîcheur d’une mozzarella di bufala tout juste débarquée de Campanie. Mathieu l’a ouverte en deux coups de couteau puis arrosée d’un filet d’huile d’olive et saupoudrée de poivre concassé.

Mathieu, le jeune patron du Stretto. Photo©MichelSmith

Mathieu, le jeune patron du Stretto. Photo©MichelSmith

Et si on goûtait un rouge pour une fois ? « Mathieu, trouve-nous un petit rouge léger à boire frais » ! Arrive de Sicile le Nero d’Avola d’Adrianna Occhipinti, version 2012 à 12°5. Pas besoin de sous-titre au point qu’en un quart d’heure, sur le coup de midi, il nous faut un second vin pour passer du sud au nord de l’Italie. Sur le porc noir gascon façon pancetta, rien de tel que le Dolcetto d’Alba « Munfrina » 2011 de Giorgio Pelissero. Longue vie au Piémont. Plus tard rebelote avec un Lambrusco d’Émilie sur la mortadella pistachée et sur le lardo di Colonnata.

Le Dolcetto d'Alba, sur du parmesan... Photo©MichelSmith

Le Dolcetto d’Alba, sur du parmesan… Photo©MichelSmith

Oh, je sais. Vous, les blasés de Paris, de Bruxelles ou d’ailleurs, vous allez me dire que ma rue n’a rien d’extraordinaire. Que vous avez la même chose chez vous en plus grand, en plus beau, en plus chic, en plus cosmopolite. Aussi, j’espère que vous ne m’en voudrez pas si, lors de votre passage que j’attends, je vous invite à découvrir ma « rue bonheur ». On ira déjeuner chez Henri. C’est un gars un peu bougon, mais sympa comme tout. Son physique de rugbyman lui permet tout juste de se laisser glisser derrière son bar, le plus minuscule qui soit, où il arrive quand même à préparer ses plats. Une cuisine spontanée, simple. S’il manque des coques pour accompagner les pâtes, il va se servir chez Mireille. Et s’il manque des courgettes, il fait trois ou quatre pas jusque chez Sébastien. D’ailleurs, ce dernier viendra peut-être s’asseoir à notre table qui sait avec des fèves fraîches ou des girolles du Col de Jau. Chez Henri, le vin ce n’est pas son fort vu qu’il n’a pas de place et qu’il ne sert que ceux de Rasiguères, un village du Fenouillèdes où il a des attaches.

Henri, dans sa cuisine... Photo©MichelSmith

Henri, dans sa cuisine… Photo©MichelSmith

Pas d’inquiétude, en traversant la Place des Poilus où le midi en été un groupe rock pas mal du tout s’est installé, je filerai chez Georges, le caviste. Il nous dénichera un petit vin de Tresserre qui marche du feu de dieu sur la cuisine d’Henri. Au choix, un rosé bien frais du Domaine des Demoiselles ou un Carignan 2011 du Puch lui aussi à boire frais. Henri ne nous en voudra pas qui fera semblant de nous compter un droit de bouchon. Sacré Henri ! Et puis on lui offrira un verre en pensant que, la prochaine fois, je lui ramènerai une bonne bouteille de ma cave. Tu auras le droit de nous photographier. Même celui de diffuser le cliché sur Facebook. Avec ce message : « Dans la rue du Bonheur, à Perpignan, en compagnie de Michel ». Et je serai fier. Fier de t’avoir fait connaître la rue René Paratilla et les indigènes qui la peuplent. C’est drôle de songer que ta photo fera peut-être le tour du monde…

Michel Smith

(*) D’une famille Catalane, l’adjudant René Paratilla fut le premier aviateur mort au début de la Seconde guerre mondiale.

Les légumes des Caillis... un must ! Photo©MichelSmith

Les légumes des Caillis… un must ! Photo©MichelSmith


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#Carignan Story # 184 : l’Ancien n’est pas très au point…

Tiens voilà sur ma table de dégustation un vin du coin, de Montalba-le-Château précisément, qui attend patiemment son tour.

Il s’appelle « L’ancien ». Joli nom pour un vieux Carignan… Et hop, au frigo !

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Première approche ? Sympathique, sans plus. J’attends un jour ou deux. Lorsque je le porte au nez, il y a comme une pointe d’acescence doublée d’une forme d’ambiguïté dans ce carignan 2010 du Domaine Le Cortalet. Quelque chose de louche. Le fût ? En bouche, une fraîcheur fruitée se manifeste bel et bien, mais elle confirme une impression d’aigreur qui ne disparaît pas au fil des jours, même si le vin donne l’’impression de bien se tenir, de résister à l’oxydation que je lui impose dans sa bouteille en vidange au réfrigérateur. En se réchauffant dans le verre la finale aigre ne disparaît pas quand bien même elle s’accompagne d’une touche de violette. Pas très abouti tout ça…

Photo©MichelSmith

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Déception donc pour ce vin de chez moi que j’aurais bien aimé noter avec plus d’enthousiasme. Mais telle est la vie ! D’autant que dans cette rubrique dominicale que m’accordent si gentiment mes chers compagnons de blog, je me suis juré d’écrire sur tous les carignans passant entre mes mains… en tâchant d’être le plus sincère dans mes commentaires. Il me semble que ce vin coûtait moins de 10 € – 8,50 € après vérification – chez mon caviste (Maison Guilhot) de la Place des Poilus à Perpignan. Et c’est un Côtes Catalanes.

Michel Smith


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Entre le Phare de l’Aude et le Grenat de Perpignan

I know, I know, it is not the first time… Bon, je sais, ce n’est pas la première fois que je vous fais le coup de « Changer l’Aude en Vin ». Si j’en reparle en ce printemps qui débarque enfin, c’est que j’aime ce petit salon sans façon organisé par les vignerons eux-mêmes. Et vous savez que lorsqu’il s’agit de réchauffer les bons petits plats de la communication sans chichi, sans grands frais, sans grosse frime ni déploiement pompeux de filles archi-pomponnées dans un grand hôtel chic de la Capitale, histoire de draguouiller « ceux qui comptent » dans la presse viti-vini, je suis le premier à dégainer. Vous n’avez qu’à feuilleter mes derniers articles pour vous rendre compte que j’ai un faible pour ces mini-événements qui rassemblent dans la simplicité des gens qui se ressemblent et qui souhaitent vivre différemment leurs vins. Que ce soit à Cabrières ou à Latour-de-France, « invité payant » ou « invité pour de vrai », j’aime aller me perdre dans notre belle région pour y découvrir d’autres têtes, d’autres vins, d’autres approches. Cette fois-ci, outre mon déplacement et mon repas de midi qui restaient à mes frais, j’étais invité pour de bon afin de déguster les vins, puis pour participer à un très amical et flamboyant dîner vigneron. Le tout, dans le cadre d’un restaurant dont on cause beaucoup sur la côte languedocienne. Bien sûr, n’ayant pas de comptes en Suisse, ni à Singapour, j’ai accepté. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

Deux "membres fondateurs" devant le phare de Leucate : Carine Farre (Vignobles du Loup Blanc) et Jean-Baptiste Sénat, tous deux du Minervois.

Deux « membres fondateurs » devant le phare de Leucate : Carine Farre (Vignobles du Loup Blanc) et Jean-Baptiste Sénat, tous deux du Minervois. Photo©MichelSmith

Il me semble que cela fait près de deux ans que je vous cause de cette petite association de vignerons certifiés bio et vendangeant à la main (deux conditions pour faire partie de la bande d’une quinzaine de membres) qui se réunissent chaque année dans le but de faire goûter leurs vins durant toute une journée. L’an dernier, comme tous les ans, le métinge audois de « Changer l’Aude en Vin » se tenait en plein cœur de la Cité de Carcassonne (voir mon article du moment) en un lieu charmeur composé de bric et de broc. Cette année, le cadre était plus contemporain, plus marin et plus lumineux puisque la manifestation se tenait au pied du phare de Leucate, au restaurant « Klim & Co », imposant bloc de béton et de verre posé sur ce qu’il est convenu d’appeler « La Falaise », au-dessus de la plage de Leucate, le petit Saint-Trop audois. L’an dernier, les 5 vignerons invités venaient de la Loire, cette année, ils représentaient le Sud Ouest avec des gars et des filles comme Myriam et Bernard Plageoles (Gaillac) ou Diane et Philippe Cauvin (Fronton) venus en presque voisins.

Le troupeau de Brice, le berger de Leucate, au pied du restaurant. Photo©MichelSmith

Le troupeau de Brice, le berger de Leucate, au pied du restaurant. Photo©MichelSmith

Pas facile de goûter le vin quand la grande bleue scintille de mille feux attirant sans cesse votre regard, qu’une voile blanche se prélasse dans le décor, que le troupeau de brebis corses conduit par Brice, le berger gourmand, s’attarde pour arracher les plantes de la garrigue après un passage dans les vignes de Mireille et Pierre Mann, ou que le père Guinot, l’ostréiculteur tatoué de Port-Leucate, se pointe avec une bourriche d’huîtres aussi croquantes que joufflues et qu’il tient à vous les arroser d’une lichette d’huile d’olive. Résultat, comme je ne suis plus une machine, et n’étant qu’à 30 minutes de voie rapide de chez moi, j’ai pris le temps de tout taster en m’excusant par avance d’avoir oublié 2 ou 3 vignerons. Commençons par ce qui fâche : à mon goût beaucoup trop de vins « en cours d’élevage » et toujours autant de blancs saisis par la glace et de ce fait insondables, ingoûtables. Mais bon sang de bonsoir quand va-t-on apprendre aux serveurs et aux vignerons qu’il ne faut pas glacer un vin, mais juste le rafraîchir ? Et que rafraîchir ne consiste pas à noyer une bouteille dans un sceau de glace, mais dans beaucoup d’eau avec juste quelques glaçons destinés à maintenir la température fraîche !

Les huîtres "joufflues" de Leucate en guise d'apéro. Photo©MichelSmith

Les huîtres « joufflues » de Leucate en guise d’apéro. Photo©MichelSmith

Je reviendrai sur les vins des Plageoles une autre fois et me contenterai ici de signaler quelques perles du vignoble audois puisque c’était le but de la manœuvre. Disons le tout net, je n’ai pas à faire part de grosses découvertes. Des confirmations, oui. J’ai tout de suite flashé sur Maxime Magnon dont beaucoup de cuvées, certaines à base de Carignan, ne sont hélas plus disponibles tellement ses vins des Corbières maritimes ont la cote. C’est un gars qui, il y a 2 ans, me laissait une impression mitigée – à vrai dire, je le trouvais un peu hautain, distant -, mais que je me promets d’aller rencontrer un jour dans ses vignes tant il met de conviction à raconter ce qu’il fait. Comme quoi, il ne faut pas se fier aux jugements trop hâtifs et prendre le temps d’aller à la rencontre de l’autre, de briser la glace, en somme. Plutôt que de rester sur des rouges en plein élevage, je me suis penché sur un rosé « Métisse » 2012 franc de robe, à la fois rythmé et langoureux, comme un certain « Tango pour Claude » joué par Richard Galliano (ici avec Michel Portal) http://www.deezer.com/track/7996087 , fait de lladoner pelut, de cinsault et d’une pointe de mourvèdre. Le blanc, grenache gris (70%) et grenache blanc, est d’une précision exemplaire avec un caractère incisif qui le faisait se marier sans encombres à la délicieuse huître pochée au caviar-citron (si, si, ça existe !) servie au dîner le soir même.

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Chez Jean-Baptiste Sénat (Minervois), la « Nine » 2011 (grenache et carignan surtout, avec un peu de tout) a des allures de grande, une finesse et une tendresse épicée qui ne manque pas de classe. Autre Minervois de taille, le 2011 « Bufentis » de Benjamin Taillandier (70% syrah), souple en apparence, mais armé d’une superbe matière. J’ai trouvé aussi une bonne dose de style dans les trois Fitou du Mas des Caprices : la cuvée « Oufti » 2011 étonne par ses tannins poivrés (pas mal de mourvèdre) ; le « Retour aux sources » 2011, très carignan appuyé par la syrah et le grenache, présente un nez de ouf (eh oui, je n’allais pas louper ça !) sur une densité et une tension fortes en bouche appuyées par des tannins boisés marqués par le schiste ; mourvèdre, carignan et un peu de grenache (10%), la cuvée « Anthocyane » 2010 quant à elle étonne, tant elle jouit de cette période faste où les vins se réveillent pour constater le monde autour d’eux avant d’aller se rendormir pour quelques années.

Éric Le Ho, Domaine de l'Arbousier, en Corbières. Photo©MichelSmith

Éric Le Ho, Domaine de l’Arbousier, en Corbières. Photo©MichelSmith

Quelques domaines en Corbières à signaler au passage : le Clos de l’Anhel est plaisant sur toute la ligne, grâce en partie au sieur carignan qui a bien joué son rôle sur le difficile millésime 2012 comme sur la cuvée « Lolo » qui est d’un excellent rapport qualité/prix et qui réjouira son auditoire dès cet automne ; le Domaine de l’Arbousier, un peu oublié dans mes notes ces dernières années, revient sur le devant avec une série de millésimes, dont un 2008 (12 €) rond, soyeux, équilibré et étincelant de fraîcheur ; le Clos de l’Espinous 2011 de Rémi Jailliet, tout en matière, très mûr et assez extrait. Sur La Clape, Pech Redon de Christophe Bousquet tient toujours son rang de beau rouge complet et expressif dans une version 2010 de « L’Épervier » que l’on croit prête à boire mais qui peut réserver son lot de surprises.

Diane et Philippe Cauvin, venus de Fronton. Photo©MichelSmith

Diane et Philippe Cauvin, venus de Fronton. Photo©MichelSmith

Sur le délicieux pigeonneau servi au dîner où je m’étais placé d’office aux côtés de Diane et Philippe Cauvin, du Château La Colombière à Villaudric, histoire de renouer un soir avec le pays de cocagne d’entre Garonne et Tarn qui me rapproche du Sud-Ouest, j’ai eu le bonheur de croquer dans un Fronton comme je les aime, un pur Négrette de galets roulés. C’était le 2010 de la cuvée Coste Rouge que j’avais pris soin de rafraîchir à ma façon vu que dans la salle la température montait dangereusement. Un moment délicieux qui vous fait quitter les lieux vers minuit, avant le dessert, pour traverser les étangs l’air léger, souriant à la lune et à ces instants de bonheur que nous réserve l’univers du vin.

                                                                                                         Michel Smith

Post Scriptum. Les lieux du vin où l’on grignote de belles choses tout en s’amusant avec de beaux vins ne courent pas les rues à Perpignan, en dehors de mes trois cantines (Le Garriane, Les Indigènes et Le Bistrot des Crus) favorites. Aussi me dois-je de vous signaler une nouvelle enseigne, Via del Vi*, qui vient d’ouvrir face au nouveau Théâtre de l’Archipel, œuvre architecturale aussi baptisée « Le Grenat » que je suis à peu près le seul à ne pas détester dans cette ville. Bref, ce bistrot au décor assez contemporain a encore quelques progrès à faire : une semaine après son ouverture on ne pouvait pas payer par carte bancaire ni obtenir de facture, mais cela n’a pas été suffisant pour que je puisse en dire du mal. Les quelques petits plats proposés par le jeune couple qui dirige le lieu furent irréprochables et le service des vins au verre se fit sans anicroches. Attention, à force de goûter les poulpes à la sétoise, le fromage maison au confit de figues, la terrine de légumes ou la paleta andalouse (entre 6 et 10 €), sans compter les desserts et quelques petits verres (entre 4 et 6 €), on approche vite des 60 € à deux. « Quand cesseras-tu d’avoir les yeux plus gros que le ventre ? », me disait ma grand-mère…

* 43 bis avenue Maréchal Leclerc, 66000 Perpignan. Tél. 04 68 67 84 96.

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