Tout est bon pour faire du fric, y compris des points ! Et n’allez pas croire qu’il s’agit-là des précieux points de votre permis de conduire…
Une fois de plus, je vais jouer les naïfs, refaire mon numéro de « ronchon de service ». Une fois n’est pas coutume, je vais me glisser dans les draps immaculés des vierges effarouchées. Je ne sais pas si c’est courant (ou plutôt si la pratique était en vogue au temps jadis où…), mais depuis que Bob a été racheté par les moneymakers de Singapour, on a déjà un premier signe de ce que peut donner l’idée qui consiste à «merchandiser» ses notes.
On va me dire que c’est normal, que grand bien lui fasse, que l’époque des bonnes mœurs est révolue. Et pourtant, pour ce qui me concerne, c’est bien la première fois que je commence à regretter le temps où le cher Robert Parker lui-même, puisqu’il s’agit de lui, simple «Bobby» du côté de Libourne ou d’Ampuis, était réellement indépendant, intègre, cohérent, véritable maître chez lui.
Avant que Bob ne vende sa boîte pour assurer ses vieux jours (tout en se gardant le droit de noter ses favoris), au temps béni où l’on croyait encore à la morale, le vigneron dont le vin avait été bien noté par le maître de Monkton, dans le Maryland, comté de Baltimore, pouvait le faire savoir à son attachée de presse, le communiquer à tue-tête aux journalistes du monde entier, en faire part dans les magazines ou dans la presse locale. Disons que ça lui permettait de vendre un peu mieux que de faire mention d’une simple bonne note dans le B & D ou dans le RVF.
Surtout, dire que Parker avait bien noté son vin, ça ne mangeait pas de pain, ça flattait l’ego en même temps que ça ne coûtait rien de le dire. Bref, ça pouvait rapporter gros. Or, les temps changent vite puisque quelque soit le guide, Hachette ou Gault-Millau, il faut gagner plus que ce que ne rapportent de simples ventes en librairies. Et puisque les guides se vendent moins, essayons donc de commercialiser les commentaires à prix d’or avec, en prime, des salons, des annonces pub, des stickers, des organisations de master classes et, en bien plus classiques, des pseudo-médailles ou pseudo-diplômes.
Pendant que s’opèrent les transformations de nos sociétés, les irréductibles vieillissent et finissent par se mettre au goût du jour. Ayant résisté longtemps à ces travers commerciaux qui pouvaient dénaturer leur réputation comme leur crédibilité, les résistants critiques tels Robert Parker changent subitement leur fusil d’épaule. Et ils se rattrapent en saignant le brave vigneron qui, lui, de son côté, n’attend que ça pour vendre plus cher et en plus grosse quantité. Un peu comme s’il venait de recevoir une médaille d’or au Salon de l’Agriculture ou à Mâcon en s’empressant de l’afficher en bonne position sur l’étiquette de sa cuvée, le vigneron peut désormais – je suppose en payant ce qu’il faut – afficher son score Parker (et non son prix) sur la bouteille pour ensuite laisser tranquillement le buzz se faire.
L’autre jour, dans mon troquet favori, au Bistrot des Crus à Perpignan, ayant vidé avec des potes un flacon d’excellent rapport qualité-prix (11 € la bouteille sur table !), je demande à voir l’objet du délit de plus près. Il s’agissait d’un Côtes Catalanes 2011, ex Vin de Pays devenu depuis IGP et baptisé «Le Cirque».
Belle étiquette, bouchon à vis, petit prix, du Carignan dans l’assemblage (et probablement pas mal…), du Grenache aussi; bref, en dehors d’une puissance et d’une maturité intenses (14°5 affichés !) ce vin avait tout pour me plaire, y compris du minéral/rocailleux (clin d’œil…), et le fait est que la bouteille fut expressément asséchée était un bon signe.
Tout en le buvant, je songeais à une récente chronique de Matt Kramer relevée je crois la première fois, il faut le préciser, chez Bon Vivant. Membre éminent et «historique» du Wine Spectator, Matt évoquait cette fameuse barre des 90 sur 100 pour dire avec pas mal d’aplomb que les vins au dessus de 90 étaient devenus risqués et trop coûteux pour un simple honnête amateur et que c’était en dessous de cette barre qu’il fallait chercher ses trésors plutôt qu’au dessus. Bien sûr, j’interprète un peu à ma façon, mais vous n’aurez qu’à lire son billet vous même, si vous causez l’amerloque, pour vous faire une opinion.
Je me disais donc : «Un vin pareil goûté à l’aveugle, si j’étais Parker, je lui ferais franchir le seuil des 90 ! » Je ne croyais pas si bien dire car en tournant et retournant ma bouteille je remarquais une vignette ronde, toute dorée. «Encore une médaille d’or», pensais-je en mon for intérieur.

Où l’on voit par la trace laissée sur l’étiquette que c’était du bon… à 11 euros sur table ! Photo©MichelSmith
Eh bien non ! En ce cercle doré, un chiffre mystérieux ressortait : «91». Un chiffre rehaussé du nom du fondateur de The Wine Advocate. Mon exemple de ce vin inattendu provenant d’une grosse cave coopérative (celle de Tautavel) noté à 91, au demeurant excellent et pas ruineux, je le répète, prouve que même au-delà de 90 points, et quelque soit le score, d’ailleurs, on peut encore faire des découvertes et se faire plaisir.
Reste ce cercle d’or collé en coin supérieur de l’étiquette avec ce chiffre 91 en évidence. Il rappelle étrangement les médailles d’or en tous genres, et même les médailles de bronze ayant la couleur du vieil or. Elle n’a pas été apposée là gratuitement, cette pastille dorée. D’où cette simple question pour clore le sujet : sans chercher à jouer le moralisateur de service ou le vieux schnock donneur de leçon, on est en droit de se demander comment un type aussi intègre que Robert Parker a pu se laisser entraîner dans une telle embarcation?
Je sais, ce n’est probablement qu’une vulgaire histoire de pognon. Car comment peut-on se lever le matin et se regarder dans la glace en disant : «Ça y est, j’ai vécu ma période héroïque, j’ai prouvé au monde que l’on pouvait être intègre, même en matière de vins. Maintenant, la soixantaine passée, y’a que le fric qui compte. Youppie, la vie est belle ! » Oui, comment un homme sanctifié de par le monde a-il-pu tomber aussi bas ? Même en semi-retraite…
Michel Smith
PS – J’ai aussi trouvé un pur Grenache noir noté 91/100 par Parker sur le site espagnol Uvinum, à moins de 5 € le flacon. Les vins pas chers notés 91, ce doit être une nouvelle tendance chez Parker. Histoire de ratisser encore plus large…



