Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Le goût du terroir, vu de Cahors – et d’ailleurs

Lors de mon dernier passage à Cahors, j’ai eu l’occasion de voir Lydia et Claude Bourguignon descendre dans la fosse. Non pas la fosse aux lions, mais une fosse creusée au milieu des vignes, ou plutôt deux. L’une sur une terrasse du Lot, l’autre sur le Causse calcaire.

Armés d’un poignard et de beaucoup de patience, ces spécialistes du sol ont suivi le cours des racines, émietté les différentes couches de terre. J’ai vu, de mes yeux vu, qu’il y avait deux types de racines, celles qui plongent en profondeur, et celles qui s’étalent juste sous la surface – le désherbage et le tassement du sol en seraient les causes. Les Bourguignon avancent que pour faire un bon vin, les plus importantes, de racines,  sont les premières. No sé.

J’ai aussi lu le contraire (les jeunes racines seraient celles qui vont à la chasse aux ions). Les racines profondes ont en tout cas l’avantage de mieux alimenter la vigne en eau dans les zones sèches – et pour autant qu’il y ait de l’humidité en profondeur.

J’ai aussi vu quelques galets, que les racines contournent – elles n’en extraient sans doute pas grand chose, mais cela rallonge le chemin de la sève, ce qui, d’après les Bourguignon, favorise la concentration du raisin. Ik weet het niet.

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Claude Bourguignon dans la fosse aux ions (Photo © H. Lalau 2014)

Je les ai aussi entendu évoquer la "solubilisation de la roche par les acides exsudés par les radicelles". Le fait que cette décomposition créée une sorte de gangue d’argile de décomposition autour des racines. Ich weiss nicht.

Je les ai entendu parler de Kimmeridgien et de Bathonien. Les calcaires de Cahors sont bien du Kimmeridgien, mais comme le climat est plus chaud qu’en Bourgogne, les éléments carbonés se sont décomposés plus vite, ce qui fait que le sol ressemble plus à du Bathonien (Ça, c’est bath!).

Les Bourguignon ont expliqué que les arômes du raisin étaient liés aux enzymes, et que pour les extraire, les enzymes ont besoin d’un cofacteur métallique. I don’t know.

Tout cela, et d’autres choses que je n’ai pas retenues ou comprises, étaient versées au dossier pour expliquer que oui, toutes choses étant égales par ailleurs (et elles le sont rarement), un Cahors de terrasse argileuse est différent d’un Cahors du Causse calcaire; et même, que les zones ferrugineuses ont leur spécificité. Ce qui fut vérifié à la dégustation, avec les (très jolis) vins du Château Ponzac. Sauf que bien sûr, la vinification agit comme un filtre.

J’ai aussi entendu de mes oreilles un Américain affirmer que tout ça n’était que foutaise. Je n’ai pas vu les racines de ses vignes californiennes – je suppose qu’elles en ont aussi! Ni ses sols. Mais je suis sûr qu’en cherchant bien, on doit y trouver aussi du calcaire et de l’argile. D’ailleurs, je crois me souvenir qu’on en tient compte pour planter des cépages rouges ou blancs.

Peu importe, en définitive, si l’Amérique identifie des terroirs, les revendique, ou préfère les assembler.On peut aussi faire de bons vins, de cette façon. Moi qui vous parle, j’ai eu l’occasion de déguster d’excellents pinots noirs et chardonnays chiliens assemblant des raisins issus de différentes vallées distantes de près de 400 km (San Antonio, Casablanca et Limari, notamment) et qui étaient diablement expressifs. Pas d’un terroir, non, mais du travail très qualitatif d’oenologues inspirés. C’est ce que permet de faire aussi notre Vin de France, et soyons justes, cela peut-être très bon, pour autant que les raisins de l’assemblage soient bons.

Mais ce n’est pas la question. Je vous avoue humblement que je n’ai pas tout compris de la démonstration des Bourguignon. Par contre, je me souviens d’une dégustation assez probante, à l’aveugle, réalisée chez moi en compagnie de l’ami Marc Vanhellemont. Nous avions reçu trois cuvées de Coteaux du Giennois – Marne, Caillotte, Silex, du même producteur, Berthier, du même domaine (Montbenoît), du même village (Pougny), du même millésime (2012), du même cépage (sauvignon) et vinifiées en cuve.

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Chez les frères Berthier, le sol est… sur la bouteille (Photo © H. Lalau 2014)

A la dégustation, nous avons bel et bien noté de grosses différences. La cuvée Terre de Silex était très aromatique, très fumée aussi; la cuvée Terre de Caillottes présentait un profil très particulier, vif et souple à la fois, avec un fruit assez mûr; la cuvée Terre de Marne, enfin, était florale et fruitée, sa bouche veloutée, c’était le vin le plus complet. Et non, ce n’était pas seulement parce que nous cherchions à trouver des différences: nous sommes revenus plusieurs fois sur les vins, dans tous les ordres possibles, les différences étaient toujours les mêmes.

J’avais déjà fait une expérience assez comparable à Sancerre, chez les frères Riffault, ou encore en Suisse, en Lavaux. Cahors n’a fait que confirmer mes impressions.

Notre ami David a raison de douter – je lui laisse le bénéfice de ce doute. Quant à moi, je ne sais pas bien comment ça marche; comment le sol peut donner un goût au vin à travers l’homme et la vinification. Je pense qu’il y a beaucoup de facteurs à prendre en compte, que l’on ne maîtrise pas encore tous les paramètres, que la science a encore du chemin à faire dans la connaissance de l’effet sol. Même si, comme Michel, je suis convaincu que l’homme est un des facteurs essentiels.

Malgré tout, sans pouvoir expliquer, je le répète, je constate que pour bon nombre de vins, lorsqu’on a pu réduire le nombre d’éléments de comparaison au minimum, on constate bel et bien, au nez comme en bouche, une différence entre les vins obtenus sur un tel sol et ceux obtenus sur un autre sol.

Cela ne démontre sans doute pas grand chose, en termes scientifiques; et cela n’autorise certainement pas certains à se rengorger de leur "terroir d’exception" – surtout quand dans ce prétendu terroir, ils agglomèrent des sols très divers. Ainsi, parler des terroirs de Sancerre peut avoir un sens. Parler du terroir de Sancerre, aucun. Mais ce n’est pas parce que l’on abuse du terroir dans le marketing que son effet n’existe pas.

Je ne sais pas si j’ai fait beaucoup avancer le schmilblick. Je n’ai pas l’esprit scientifique. Mais si j’ai pu susciter votre curiosité, c’est déjà ça.

Essayez donc par vous-mêmes de reproduire l’expérience. Si vous passez par Saint-Chinan, cet été, par exemple, demandez à déguster un vin de schistes et un vin de cailloutis calcaires. Et faites moi part de vos conclusions.

Hervé Lalau


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Sauvignon blanc, et plus si affinités

On a beau râler, ici ou là, disputer les variétés dites « internationales », défendre les cépages locaux et rares, et, quelque part, avoir un peu raison en défendant l’idée de la diversité de cette manière, c’est toujours une petite dizaine de variétés de vigne qui domine largement la production mondiale. Les chiffres sont sans appel, car dix variétés pèsent pour une grosse majorité du vignoble mondial.  Je vous donne ces 10 premières variétés dans l’ordre (source : University of Adelaide, 2010) :

1. Cabernet Sauvignon
2. Merlot
3. Airen (vous l’aurez trouvé, celui-ci ?)
4. Tempranillo
5. Chardonnay
6. Syrah
7. Garnacha tinta
8. Sauvignon blanc
9. Trebbiano Toscano (alias Ugni Blanc)
10. Pinot noir

Ce tableau de chasse est en évolution constante, en fonction de modes, des plantations et des arrachages. Mais que faut-il penser de cette concentration de la production ? Les tenants du « boire locale » diront que c’est très mauvais, que cela uniformise les goûts et favorise une production supposée « industrielle », etc, etc. On connaît cette chanson, et, comme souvent, il y a une part de vrai là-dedans. Mais je vais aussi présenter les arguments pour une simplification d’une partie de l’offre des vins, surtout à destination de la majorité des acheteurs de vin, ceux qui n’ont ni le temps ni l’envie de lire des articles ou livres sur le sujet, et qui sont aussi ceux qui font vivre l’essentiel de la filière, ne l’oublions jamais.

Avant tout, il est très difficile pour un consommateur novice ou occasionnel, qui aime bien boire du vin mais qui ne s’y intéresse pas plus que cela, de se repérer dans la vaste et très diverse offre qui existe dans la plupart des marchés. En France cette offre dépasse très largement les capacités de compréhension de, disons, 90% des consommateurs. Dans des marchés plus ouverts à une offre bien plus variée sur le plan des origines, la situation est bien pire ! Segmenter les vins par leurs cépages, leur saveurs ou leur prix (et les trois à la fois si possible) sont des options bien plus pertinents qu’une approche par l’origine géographique, même si celle-ci fait sens en deuxième position de tri, pour ceux qui savent, ou qui recherchent un accent particulier.

Je rajouterai que c’est justement cette segmentation par variété (unique ou dominante) qui autorise une véritable exploration du résultat des lieux différents : climats, ou, si vous préférez, terroirs. Prenons l’exemple du cépage qui sera le sujet de cet article, le sauvignon blanc. Il n’offre pas les mêmes nuances à Sancerre, à Bordeaux, à Marlborough, en Styrie ou à Rueda. Ces différences, cette portefeuille d’arômes et de saveurs qui sont modulées et parfois amplifiées par les choix de chaque producteur et par les conditions de chaque millésime, confèrent une très grande diversité de styles au sauvignon blanc. Assemblée ou pas, la variété garde presque toujours un axe central, sorte de colonne vertébrale, qui est son acidité naturelle, porteur d’un train d’arômes dont la gamme spécifique traduit les origines géographiques, et parfois aussi les techniques.

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Comme toujours, une seule dimension d’un vin, en l’occurrence son acidité, ne peut être un critère suffisant pour assurer sa qualité. Il lui faut aussi un ensemble de saveurs et de parfums qui lui donne sa cohérence, les uns fonctionnant en harmonie avec les autres, comme de bons partenaires de danse, chacun avec ses qualités et sa partition, mais sans être en rivalité avec l’autre. Cela m’est rappelé avec force chaque fois que je participe à ce concours singulier (par le cépage concerné) qui est le Concours Mondial de Sauvignon Blanc. Chaque jury de 6 personnes déguste, chaque matin, entre 30 à 40 vins, en deux ou trois séries. Les séries sont, dans la mesure du possible, constitués de lots qui sont homogènes : par leur provenance géographique, leur millésime, le fait d’être assemblé ou en mono-cépage, élevé en cuve ou en sous bois, etc. Les vins sont servis à l’aveugle, bien entendu, mais ces paramètres sont connus, ce qui permets de faire glisser sa perspective sur chaque série et de juger chaque vin en fonction d’un étalon réel ou imaginaire, fondé sur l’expérience. Personne ne choisit la région, le pays ou le type de vin dégusté et les membres de chaque jury sont assez diversifié sur le plan des nationalités, ainsi que sur celui de l’activité professionnelle, bien que tous travaillent dans la filière vin.

L’édition 2014 de ce concours, qui a eu lieu à Bordeaux la semaine dernière, m’a donné l’occasion de déguster des séries de vins de plusieurs pays et régions différentes, tous issus de deux millésimes, 2012 et 2013. La France, la Suisse et l’Espagne étaient le pays, et les régions françaises étaient Bordeaux, Touraine et Languedoc-Roussillon, tandis que les sauvignons suisses venaient de Genève, du Vaud, du Valais et de Neufchâtel. Tous les vins d’Espagne étaient de la DO Rueda. De l’avis unanime de notre jury (une chinoise, une française, deux français, un sud-africain et votre serviteur anglais), de loin la meilleur série étaient celle de Rueda. La grande majorité de cette série de 12 vins du millésime 2012 étaient fins mais murs, leur acidité fine si bien intégrée dans un fruité subtil, peu exubérant, mais savoureux juste comme il le faut pour stimuler le palais. L’équilibre parfait fut souvent au rendez-vous chez ces vins délicats comme des Sancerres mais arrondis comme un sauvignon de Styrie. Surtout ils échappaient parfaitement à ce que je trouve être un piège, voire un lieu commun de trop d’exemples de cette variété : des arômes et saveurs herbacés. Personne n’avait la moindre idée de leur provenance, mais on optait tous pour un climat relativement frais, un bon ensoleillement et absence de maladies cryptogamiques, et, probablement, pour un pays européen, car ils n’avaient jamais l’expressivité parfois envahissante de certaines régions de l’hémisphère sud.

Ces concours, pour les participants en tant que membres d’un jury, doivent aussi servir à cela : nous révéler des potentiels jusqu’alors ignorés par nos petites personnes, mettre en cause nos idées reçues et certitudes fragiles. Bref, nous ouvrir vers le monde toujours plus vaste et diversifié du vin. Et l’aborder par le truchement d’un seul cépage permet, justement, de comparer un peu ce qui est comparable et d’éviter de tout mélanger. Si la perspective doit changer avec chaque série, le cadre, lui reste relativement constant. Et c’est tant mieux pour le consommateur.

 

 David Cobbold

 

 


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Mixed bag: cinq blancs de la Loire et un du Rhône

Oui, je sais que mon titre est en anglais. Et oui, je sais bien que la Loire est le terrain d’expertise de Jim. Mais on a bien le droit de traverser les lignes de temps en temps, non ?

Il y a quelques semaines, j’ai eu l’outrecuidance de me plaindre, très légèrement (http://les5duvin.wordpress.com/2013/11/11/journees-ordin… ) des difficultés de notre métier et des déceptions qui peuvent parfois déferler par vagues parmi les échantillons que nous recevons. Je vais tenter de redresser un peu ce tableau sombre en vous parlant de cinq vins blancs de la Loire, dégustés un matin il y a peu de temps, et qui m’ont tous parus dignes d’intérêt, pour des raison diverses et à des degrés variés. D’où mon titre "mixed bag" car j’ignore son équivalent en français. Cette expression anglaise signifie, au sens propre, "un sac rempli de choses diverses". Miscellanae serait son équivalant en latin. Si quelqu’un peut m’éclairer en français ?

5 LoiresCinq de la Loire, quatre cépages mais un air de famille quand-même

J’ai donc décidé l’autre jour de déguster tous les échantillons de vins blancs de Loire que j’ai trouvé dans ma cave d’échantillons. Il y en avait cinq, issus de 4 sous-régions différentes et de 4 cépages différents. Les sous régions sont Centre-Loire, Touraine, Haut Poitou et Loire Atlantique, et les cépages sont chasselas, sauvignon blanc, chenin blanc et melon de bourgogne.  Donc aucune comparaison directe à faire entre eux, d’autant plus que les millésimes n’étaient pas les mêmes. Néanmoins cela donnait une sorte de voyage le long de la Loire, entre Muscadet et Sancerre en remontant un peu en zig-zag et à l’aide d’une machine à remonter le temps.

Voici les vins et les commentaires qu’ils m’ont inspirés :

Muscadet Sèvre et Maine sur Lie 2007, Chéreau Carré, cuvée Réserve Numérotée

Ce flacon-là j’ai du un peu l’oublier, vu la date. Mais, je me disais, c’est aussi l’occasion de voir comment ces vins-là vieillissent, même pas très bien stockés.  Effectivement la couleur n’est plus d’une jeunesse éclatante. Il est même franchement jaune paille, tirant vers l’ambre. Le nez confirme cette oxydation nette mais, en même temps, est complexe, mêlant des notes de type fumé et foin avec le pain et l’écorce d’orange. La rondeur du temps a bien atténuée l’acidité de la jeunesse en bouche, mais ce vin a encore du répondant avec des saveurs légèrement miellées et épicées. Est-ce que c’est parce que j’aime les Xérès que ce vin me parle ? Sans doute. (Et j’en boirais, de ce grand d’Andaloisie, très bientôt en souvenir de Michel Creignou : voir l’article de Michel Smith de samedi). Je pense que beaucoup considéreraient de muscadet comme "passé", mais je l’aime bien et il souligne la capacité de garde des meilleurs vins de la région.

Pouilly-sur-Loire, Chasselas 2010, Terroir d’Antan

Maintenant le cépage chasselas, devenu, en matière de vin, une rareté en dehors de la Suisse, est revendiqué comme un cépage oublié. Je n’ai pas encore dégusté un vin de ce cépage qui m’a emballé, mais celui-ci est plaisant. La robe est en contraste totale avec la précédente : très pale, presque translucide. Le nez est assez discret, un peu souterrain mais agréable avec des notes de champignon de Paris et de fruits blancs. C’est sa vivacité en bouche qui m’a surpris, donnant un aspect salivant à un ensemble simple.

Montlouis-sur-Loire, Premier Rendez-Vous 2011, Lise et Bernard Jousset

La robe est plus teintée, disons jaune pêche. Petite présence de gaz. Ce vin est le seul de la petite série a s’être altéré par contact avec l’air dans l’espace de 24 heures entre mes deux dégustations. Peut-être manque-t-il d’un peu de soufre ? Il était très agréable, fin et tendre quand je l’ai ouvert pour la première fois, mais au bout de 24 heures ses saveurs s’étaient un peu émoussées, faisant ressortir un peu d’amertume (raisonnable et pas déplaisant) de son cépage chenin.

Haut Poitou, Sauvignon, Sainte Pézenas 2011, Cave de Haut Poitou

Cette production de la (maintenant) défunte Cave de Haut Poitou, est aussi pâle et lumineux de robe que le Pouilly-sur-Loire. Nez perçant, très typé sauvignon selon les canons qui semblent dominer dans ce type de vin. Ce style, fait de verdeur (pyrazines, je crois) n’est pas celui que je préfère, mais c’est honnête et a la mérite de la franchise. A l’aération il a montré des notes plus aimables et complexes. Fermement campé sur son acidité en bouche, mais pas seulement car il a aussi une belle matière fruitée. Un vin honnête et vivifiant.

Sancerre, La Bourgeoise 2010, Henri Bourgeois

J’ai des réticences devant le bouteille lourde et l’étiquette ringarde mais l’habit ne fait pas le moine et ce vin est très bon. Robe brillante et nez riche qui mêle notes subtiles issues, je pense, en partie de son élevage mais aussi de la belle vivacité de sa matière première. La petite nuance de rondeur apportée par l’élevage est très bien dosée et n’estompe nullement la finesse du fruit, ni sa tonicité naturelle. Ce très beau vin recèle une bonne persistence sans quitter le domaine de l’élégance.

Que dire en conclusion ?

Voilà la preuve que des dégustations improvisées peuvent donner des bons résultats. Mais, plus intéressant, il y a quand-même une aire de famille à tous ces vins, dû certainement au climat ligérien. Je sais bien que Sancerre est assez loin de Nantes, mais la latitude ne change pas et le climat est globalement le même, à des nuances près. Les cépages laissent évidemment leur marque, comme le millésime et des détails de vinification ou de vieillissement. Mais, si j’avais à grouper mes vins sur une carte de restaurant par grande typologie gustative, ces vins blancs se trouveraient tous sous un titre du genre "léger et vif" . Tout cela tient la route et il n’y avait pas de mauvais vin dans le lot. Mais est-ce qu’on finirait ces bouteilles ?

Cairanne Blanc BoissonUn contraste bienvenu avec ce beau vin du sud. Non, l’acidité comme support principal d’un vin n’est pas toujours si agréable.

Peut-être, si bien accompagné en mets et en compagnie, mais j’ai quand même cédé, en fin de journée, aux joies plus voluptueuses d’un excellent Cairanne blanc 2012, du Domaine Boisson, riche mais bien équilibré. Sauf à être un janséniste convaincu, on ne peut pas prendre son plaisir tout le temps dans les rets tranchants de ce que certains se plaisent à appeler pompeusement de la "tension minérale", et que j’appelle simplement de l’acidité.

David

(texte et photos)


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Vigneron râleur, vigneron cocu, scènes de la vie quotidienne

On râle. C’est bien connu, le Français râle sans arrêt. On pourrait même dire, au risque de choquer les plus prudes et les vieux croûtons, que le Français gueule. Du Nord au Sud, il rouspète. "Non mais t’as vu l’autre pingouin qui nous gouverne !" Du bonnet rouge Breton au vétérinaire Normand, il descend dans la rue. De gauche, du centre ou de droite, sans parler de ces extrêmes qui nous polluent la vie, les Français braillent à tue tête. L’actualité nous le prouve, il ne se passe pas un jour sans qu’une corporation se manifeste. Les vignerons aussi, par la force des choses. Et je le comprends, car ils en ont marre de perdre leur temps dans les vicissitudes de l’Administration, avec un grand « A », des règles du jeu qui se compliquent à longueur d’année et qui changent du jour au lendemain, sans préavis, des pénalisations pour quelques centimes ou centilitres, des contributions directes ou indirectes réclamées pour on ne sait quoi, des normes qu’il faut remplir, des formulaires « dématérialisés » supposés nous simplifier la vie et qui nous les brisent, des cases que l’on ne cesse de cocher car, forcément, on en oublie toujours une vu qu’on est des cons de culs terreux.

Deux vaillants vignerons de nos montagnes, Jacques Sire et Benoît Danjou. Leurs enfants pourront-ils poursuivre leurs oeuvres ? Photo©MichelSmith

Deux vaillants vignerons de nos montagnes, Jacques Sire et Benoît Danjou. Leurs enfants pourront-ils poursuivre leurs oeuvres ? Photo©MichelSmith

Et puis il y a l’Europe, l’incompréhensible Europe, celle qui génère des histoires à dormir debout telle que cette mésaventure arrivée à un vigneron audois qui aurait pu être originaire du vignoble de Bordeaux, de Madiran ou d’ailleurs, histoire que nous narre l’ami Vincent Pousson que je vous invite à lire. Lire, certes… Dans lire, je retiens ire… La lecture vous permettra de manifester aussi la vôtre puisque, grâce aux Espagnols et à l’Europe, nos sols sont toujours allègrement pollués… Dès lors, pas étonnant qu’un beau jour notre vigneron craque. Et ça fait les titres de la presse. Normal qu’il craque, non ? Déjà que les règles sont aussi strictes que stupides. Contre qui éructer ? Comme toujours il s’en prend à l’INAO, son gouvernement à lui, celui qui est censé le représenter. Ainsi, j’apprends ce 21 Octobre dernier, au matin, vers 11 h, via le site de Decanter, que l’Union Viticole Sancerroise, le syndicat des vignerons de Sancerre en somme, menace de quitter l’appellation Sancerre si l’INAO persiste à vouloir fermer quelques unes – guère plus d’une dizaine – de ses vingt cinq antennes régionales afin de les regrouper ailleurs par souci d’économies. À ce propos, j’attends toujours que les sites Français soit disant pros sortent des infos sur les vignobles hexagonaux avant les anglo-saxons… mais bon, je suis moi-même très en retard puisque l’ami Hervé m’a largement devancé et de façon magistrale. Il faut lire son article ici même pour mieux subodorer ce qui se trame dans l’univers de nos appellations.

Au dessus du vignoble de Tautavel. Pour combien d temps la vigne?

Au dessus du vignoble de Tautavel. Pour combien de temps la vigne? Photo©MS

Je ne rentre pas dans les détails car ce serait bien trop long et fastidieux pour le lecteur. Sauf à dire que nous avons été soumis, dans le Roussillon, au même régime minceur concernant l’INAO, plus précisément son bureau local et qu’un compromis a été trouvé avec un plan d’évacuation conduisant presque à mi-chemin, sur Narbonne au lieu de Montpellier avec vraisemblablement quelques suppressions de postes généreusement accompagnées. On va encore dépenser du fric, indemniser, réaménager des bureaux, voire construire des locaux flambants neufs, afin de supprimer sans états d’âme une « antenne » obsolète, comme ils disent, mais au combien précieuse pour le vigneron. En jargon bureaucrate, cela s’appelle une restructuration, à moins que ce ne soit une réhabilitation…

Le vignoble de Banyuls, face à la Méditerranée pour donner des vins uniques. Photo©MS

Le vignoble de Banyuls, face à la Méditerranée pour donner des vins uniques. Les vignes du haut sont progressivement abandonnées au profit de vignes du bas plus faciles d’accès… Photo©MS

Et quelle antenne, je vous le demande ? Celle de Perpignan, un des fleurons de la Chambre d’Agriculture où il ne restera plus que des douaniers, des têtes pensantes et du marketing. Cette antenne comptait une misérable poignée de fonctionnaires compétents et ouverts devenus au fil de leurs missions de grands connaisseurs des vins et des spécialités du Roussillon, Catalan ou pas. Spécialités au premier rang desquelles figurent des vins uniques avec des appellations confirmées depuis belle lurette et des vignerons hautement qualifiés. Ces spécialités, je ne parle là que des vins dits naturels (VDN) soufrés ou pas, aux noms de Rivesaltes, Maury, Banyuls et autres Muscats, vins sublimes. Elles ont le tort de représenter un vignoble en péril, des vignerons vieillissants et sans successeurs, des terres arides qui comptent pourtant parmi les meilleures du monde avec des rendements de gueux, mais des terres aux prix d’achat les plus bas de France, meurtries à jamais par l’imbécile arrachage aveugle de cépages jugés trop vieux, obsolètes et pas assez dans le coup de cette putain de mondialisation à outrance que l’on cherche à nous imposer depuis 40 ans.

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De vieilles vignes de Carignan balayées par le vent… pour combien de temps encore. Photo©MS

 

Si Dali voyait ça ! Quand le Belge Patrick Fiévez s'amourache de vieilles vignes de Grenache noir… Photo©MS

Si Dali voyait ça ! Quand le Belge Patrick Fiévez s’amourache de vieilles vignes de Grenache noir… Photo©MS

Oh je sais, il va bien y avoir parmi vous quelques doctes savants qui vont nous déballer leurs chiffres, nous parler de progrès, me dire que je mélange tout et n’importe quoi, que je n’y connais que dalle, qu’il y a une crise un point c’est tout, que je suis passéiste, frustré, coincé de je ne sais quelle partie de mon auguste corps. Bien sûr qu’il y aura des spécialistes éminents, des journalistes même, qui diront que j’ai tort de m’emporter, que les choses ne sont pas si simples, qu’il faut bien établir des règles, protéger l’environnement, renouveler le vignoble, moderniser les exploitations, que sais-je encore. Reste que chez nous, à force de nous déshabiller, à force de nous imposer les logiques d’un marché impitoyablement aveugle, à force de brader le peu d’intelligence qu’il nous reste, le peu de spécialités que nous avons, à force d’écraser notre savoir comme de sacrifier nos prix, nous allons devenir d’ici peu des zombies avec juste de quoi aller faire une fois par mois la queue dans un hypermarché à bas prix pour acheter au kilo de la merde en boîtes ou en sachets. Qui sait, pour deux ou trois euros, on aura (on a déjà ?) un vin copie conforme de Sancerre – du sauvignon produit à la chaîne, par exemple – peut-être bien estampillé Val de Loire, sinon composé de raisins venus de tous les coins de la planète où nos « flying winemakers » auront un accès sécurisé, facile, optimisé, automatisé, fluide, efficace et rapide. On appellera ça du vin.

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En attendant, il me semble que c’est le vigneron qui est cocufié, en même temps que le consommateur.  Dali, l’évoquait en son temps… C’est grave, docteur ?

Michel Smith


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A qui appartiennent les AOC?

Imaginez que vous soyez un syndicat d’appellation… et que vous ne soyez pas satisfait des services de l’organisme qui chapeaute les appellations, à savoir l’INAO.

Que pouvez-vous faire? Prendre votre marque sous le bras et quitter le système des AOC?

Pas si simple.

Juridiquement, à qui appartient le nom?  A l’ensemble des producteurs? A l’INAO? Aux buveurs? A la République? Ou à personne?

C’est le dilemme auquel sont confrontés les producteurs de l’Union Viticole Sancerroise.

Plus que déçus de la décision de l’INAO de fermer son bureau de Sancerre (les Sancerrois en seront quittes pour se rendre à Tours), et trouvant leurs cotisations trop élevées, les producteurs membres de l’UVS se demandent s’il ne serait pas plus habile de déposer Sancerre comme marque ou comme label, et de la gérer eux-mêmes.

Un peu comme les Crus Bourgeois, qui, depuis ces dernières années, sont moins une mention qu’une sorte de club.

La différence, c’est que le nom de Sancerre est protégé par la loi; paradoxalement, même contre ses propres producteurs. Extrait du site de l’INAO: "L’identité d’un produit AOC ou IGP repose sur un nom géographique dont le respect doit être assuré en France, en Europe et partout ailleurs à l’étranger. La protection du nom revient à protéger tout l’édifice des dénominations géographiques dont les composantes sont de nature tant sociale et culturelle qu’économique. Le droit des appellations d’origine est reconnu en tant qu’élément de la propriété intellectuelle au plan européen, au même titre que le droit des marques et brevets."

Bien sûr, si les valeureux Berrichons arrivaient à leurs fins, ce serait ouvrir la boîte de Pandore. Pas sûr que le système y survive, tant il y aurait de candidats à la sortie…

Mais je ne m’inquiète pas trop pour l’INAO ni pour le système. Le jeu subtile de pouvoirs en son sein lui confère une grande force d’inertie. Tout le monde se tient par la barbichette.

Au pire, l’INAO (dont je ne nie pas les réalisations) pourrait être préservé au titre des monuments du passé. Un peu comme ce phare que la mer a fui, en Vendée, depuis la construction des digues du Marais poitevin.

Power to the people

Une autre question me tarabuste, par contre: qu’en pensent les consommateurs? Le buveur lambda comme l’oenophile.

L’AOC est-elle toujours une référence pour eux? Font-ils confiance à la mention? Le système les rassure-t-il ou bien sont-ils devenus méfiants? Ou bien encore, Marion, s’en tamponnent-ils le Cotillard?

Et si la querelle sancerroise était plus qu’une simple histoire d’initiés, de professionnels, d’assujettis, de retour sur cotisations? Et si c’était le grand public qui tranchait? Pourquoi ne lui demande jamais son avis, à ce "cochon de buveur"…

Les appellations ont censées donner au consommateur la garantie d’une authenticité. Mais il n’a jamais son mot à dire. Est-ce que trop d’AOC tuent l’AOC? Devrait-on en supprimer? Devrait-on en relever les exigences? En revenir à ce fameux lien au terroir?

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Est-ce que trop d’AOC tuent l’AOC? 

A toutes ces questions, bien sûr, je réponds oui. Mais moi, avec ce blog, j’ai la chance de pouvoir exprimer cette opinion. Ou plutôt, je la prends. Le consommateur, lui, n’a pas la parole; il vote avec son porte-monnaie. Et ces dernière années, AOC ou pas, il l’ouvre de moins en moins.

Pourtant, je ne me fais guère d’illusion: ma "croisade" ne sert strictement à rien.

Le système n’est pas (ou plus) au service des consommateurs, il est au service des producteurs et de leurs mandataires. Et pas forcément des meilleurs producteurs. Aujourd’hui, la plupart des AOC ne cherchent qu’à obtenir le plus petit dénominateur commun entre des conceptions opposées. Comment concilier la productivité, le marché, l’image, d’un côté; et la passion, le patrimoine, le contenu, de l’autre?

Expliquer, d’accord – mais est-ce crédible?

C’est peu de dire que le système des AOC français est compliqué – non seulement il atomise le vignoble, mais en plus, il fait se côtoyer sous la même mention, avec la même garantie d’authenticité, des petites entités à connotation terroir et de très grands ensembles régionaux. Château Grillet et L’Etoile, d’un côté; Champagne, Bordeaux ou Bourgogne, de l’autre.

Je ne rechignerais pas à en expliquer les subtilités – n’est-ce pas le rôle du journaliste que d’expliquer, que de vulgariser? – si je pouvais adhérer à la démonstration. C’est loin d’être toujours le cas.

Je ne suis pas fan de la simplicité pour la simplicité, pour la facilité; je ne crois pas qu’on doive tout niveler pour se mettre au niveau du néophyte, et gommer au passage les vraies différences – sols, climats, traditions.  Mais je ne peux pas non plus cautionner les amalgames, les passe-droits, les rentes de situation, les incongruités sans nombre.

Pourquoi la Champagne peut-elle assembler blanc et rouge pour faire du rosé quand c’est interdit partout ailleurs? Pourquoi il y a-t-il deux crus à Saint Chinian, qui au lieu de suivre la géologie, suivent les contours des bassins de production des deux coopératives locales? Pourquoi l’AOC Fitou est-elle coupée en deux?

Pourquoi Pomerol et Maury exigent-ils que leurs vins soient vinifiés dans des caves situées sur la commune ou le finage? Pourquoi l’Alsace exige-t-elle l’embouteillage dans la région de production? Pourquoi Sauternes peut-il congeler ses raisins, et pas Quarts de Chaume?

Pourquoi ne peut-on mettre plus de 10% de Carignan dans une cuvée de Pic Saint Loup, alors qu’on peut y faire un 100% Grenache ou un 100% Syrah?

Comment la Bourgogne, si fière de ses climats, de ses terroirs-confettis, a-t-elle pu créer il y a deux ans les Coteaux Bourguignons, dont l’aire s’étend sur 3 départements?

Le passage à l’AOP, avec la refonte des cahiers des charges, était l’occasion rêvée de mettre de l’ordre dans tout ce fatras, mais rien ou presque n’a été fait en ce sens.

Je suis convaincu que l’image des AOC en général souffre de tous ces petits arrangements avec la réalité. Je le regrette d’autant plus que je crois dans le concept de base, celui qui a  sous tendu la création des AOC, dans les années 1930 – la préservation du patrimoine commun. Une chose pour laquelle les marques, au sens strict, ne sont pas conçues.

Et ne me dites pas qu’une AOC est une marque – elle fait de son mieux, mais elle n’en a ni la cohérence, ni la force de frappe, faute d’unité dans sa gestion.

Une bouteille de Jacob’s Creek Chardonnay 2012, où qu’on l’achète, c’est toujours le même vin.

Une bouteille de Meursault 2012, non.

carte-bourgogne

Compliquée, la Bourgogne?

C’est bien pour cela que Sancerre se pose des questions.

C’est bien pour ça aussi qu’Yquem va enlever Sauternes de son étiquette principale.

Sauternes a peut-être besoin d’Yquem, mais Yquem n’a jamais eu besoin de Sauternes. Yquem était déjà une marque forte bien avant que Sauternes n’existe comme AOC.

Notre bien commun

Et vous, vous en pensez quoi?  Quel pourcentage de vins portant l’AOC Corbières, Tuchan, Bordeaux Supérieur, Alsace, Bourgogne… (je ne les cite qu’à titre d’exemple, c’est valable pour toutes les AOC) vous semble mériter cette distinction? Quel pourcentage présente une réelle identité terroir? Quel pourcentage présente seulement un intérêt?

Vos réponses m’intéressent. Bien plus que les responsables des AOC, sans doute. Il est vrai que je ne produis rien. Que je n’ai rien à vendre.

L’idée que je me fais de mon activité de journaliste, c’est l’information du lecteur, pas la défense d’un secteur, aussi passionnant soit-il.

Voila pourquoi, avec tout le respect que je dois à ceux qui se battent pour que vivent "leurs" AOC, je me dois de leur dire: ce bien commun, c’est aussi le nôtre; et quand, faute de rigueur dans les règles de production, vous laissez écouler sur le marché des produits qui ne méritent pas la mention, vous nous grugez tout autant que vous vous mentez à vous mêmes.

Quand vous chaptalisez, quand vous enrichissez vos mouts pour produire plus, quand vous osmosez, quand vous thermovinifiez, quand vous utilisez des levures à vocation aromatique, pensez-vous aux buveurs qui sont censés acheter votre terroir dans la bouteille, et pas du Béghin-Say, du parfum de labo ou de la technologie?

Rendez-nous nos AOC!

Hervé Lalau

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