Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


20 Commentaires

Long live Parker!

Mon estimé collègue italien Daniele Cernilli, alias Doctor Wine, s’est fendu cette semaine d’un long article à la gloire de Robert Parker.

Le voici:

Long Live Parker!

by Daniele Cernilli 18-02-2013

To say that he was and, in many ways, remains the world’s most influential wine critic is a little simplistic. In his sector, Robert Parker left his mark on an era. He invented a method to evaluate, critique wines that before were described in literary, almost historical terms stressing honors won even more than a century before. With his reviews, published in his newsletter The Wine Advocate, Parker rocked the wine world in Bordeaux, totally turning traditional parameters upside down, questioning the validity of the established 1855 Grand Cru Classé classification and drawing attention to areas like Pomerol that had previously been considered ‘minor’. It is thanks to him that wines like Le Pin were discovered along with the so-called vins de garage,  of which only a few thousand bottles are made by small winemakers, which he first first singled out in Bordeaux and later in the rest of the world. He was also responsible for launching many great California reds and wineries like Screaming Eagle, Harlan Estate, Turley and Araujo Eisele Vineyards. And he had a prophetic vision of the extraordinary potential of areas like the Rhone Valley, the Langhe and Montalcino. Today these are established realities for the production of quality wines but 30 years ago few outside their respective countries knew about them.

What Parker did was to invent a modern, pragmatic and plausible way to rate wines based on personal tastings and using a points system (based on a scale of 0-100). In other words, his evaluations were based on his professional opinion and not on antique laurels that up until then were the standard, due to tradition more than merit. He even sparked a revolution, the repercussions of which are still felt today, when he wrote that for certain vintages a Lynch Bages, a Cinquémes Cru in the 1855 classification, was better than a Lafite, perhaps Bordeaux’s most celebrated wine.

Why am I saying all this? Because as you may have read, Parker has sold his publication to a financial group in Singapore, for several million dollars. He will stay on as a consultant and continue to write occasionally, giving more responsibility to his team of collaborators. This group, however, will not include Antonio Galloni who has decided to strike out on his own and, just a few days ago, quit the board atThe Wine Advocate. This is particularly important for Italian wines  because he was the one responsible at the publication for Italy. A guessing game has already begun on who will replace him and some have even gone so far as to mention yours truly, something I think is based more on wishful thinking than any real possibility. Whatever does happen what is important is that Parker stays involved in some way. The Wine Advocate is his baby, the product of his immense ability, his personal tastes and, despite what his critics may say, represents his world view and that of his readers. Thus it is not important who will replace him, what is important is that Parker continues to contribute and give philosophical direction to The Wine Advocate, without which would be certainly remain a good publication but without the authoritativeness that, thanks to him, it has won worldwide over the past 30 years. And so today, more than ever, Long Live Parker!

Vous m’excuserez de ne pas me donner la peine de vous le traduire. Si les notes de Parker vous intéressent, je suppose que vous maîtrisez non seulement la langue de Shakespeare, mais également la langue de bois.

Don’t let Parker screw you…

Je ne dirai pas que tout ce qu’écrit le Doctor Wine (quel drôle de nom, comme si notre amour du jus de la treille était une addiction…) est faux.

Personne ne peut contester à Robert Parker, ni sa gloire, ni son influence. Ni même certaines qualités de dégustateur. Ce n’est pas son goût qui est en cause – c’est le sien, il y a droit. Ni sa compétence. Juste l’extrapolation, l’exploitation qui en est faite.

A titre personnel, je déplore

-primo, une autorité aussi démesurée dans le monde du vin;

-secundo, tout ce que cette autorité a eu de pernicieux. Le « système » Parker et ses vis, pardon, ses vices de forme.

Sur ce dernier chapitre, je citerai un producteur du Médoc qui regrettait, jeudi dernier, qu’une bonne partie des Bordeaux 1989 et 1990 ne tiennent plus la route aujourd’hui.  « C’est à cause de la course à l’extraction et les températures de fermentations trop élevées qui ont été appliquées à l’époque, pour obtenir les vins que Parker appréciait » .

Nous en avons soupé, de ces Big Black Babies, noirs et body buildés dès l’enfance. Made in Bordeaux, sans doute, mais surtout Made in Tonnellerie.

Parker screw

Parker: formes de vis 

Que demandait à l’époque un nouveau propriétaire de château bordelais à son oenologue? Un vin comme-ci? Un vin comme ça?  Non, juste « Un vin qui fasse au moins 92 chez Parker ». Venir nous parler de terroir, après ça…

Il paraît que le gourou lui-même s’en est repenti, qu’il apprécie aujourd’hui des vins plus élégants. Mais entretemps, le mal est fait. Et qui lui demande des comptes? Ceux qui ont acheté, trop chers, des vins qui n’ont pas la qualité promise (celle d’une grande garde, comme tout grand cru qui se respecte), n’ont qu’à aller à Monkton se faire rembourser. Je ne connais pas les heures d’ouverture du guichet, malheureusement.

Et puis, Parker a ouvert la route à une espèce de vedettariat, du côté des critiques, du côté des producteurs, et même des oenologues. On a les gloires qu’on mérite.

Dans son sillage, James Suckling et le Wine Spectator y sont allés de leurs classements. Ce dernier ose même publier des classements annuels mêlant tous les vins du monde! Je ne comprends déjà pas bien comment on peut comparer un Saint Estèphe et un Saint Emilion, alors comparer un Châteauneuf-du-Pape, un Clos de Vougeot et un Napa… c’est à peu près aussi intelligent que de dire « j’aime la cuisine italienne ». 

Establishment

Le Doctor Wine commente aussi le grand courage qu’il a fallu à Parker pour « oser dépasser le classement de 1855″, pour oser écrire que Lynch Bages pouvait être meilleur que Mouton ou Lafitte; et faire découvrir à la planète des vins de garage (dont certains, à l’évidence, avaient très bien compris la recette Parker).

Ce que je constate, moi, c’est que dans les « classements » de MM Parker ou Suckling, les nouveaux venus sont relativement rares, un peu comme le sel sur le rôti. Ils donnent à l’ensemble un petit goût d’aventure, mais l’essentiel est ailleurs. Parker donne surtout à ses lecteurs ce qu’ils attendent; la confirmation que les prix qu’ils sont prêts à consentir pour des grands crus classés (de 1855 ou de Saint Emilion, notamment) sont justifiés. Que ce soit pour les boire ou pour les thésauriser. Parker fait partie de l’establishment, au même titre que les classements. Et les deux ne font qu’ôter au dégustateur lambda un de ses droits les plus sacrés: celui de se former une opinion par lui-même.

Quant au thermomètre de Parker, la notation sur 100, il me semble aussi adapté au vin qu’une paire d’ailes à un cochon.

Sous ses 100, ses 95 et ses 90, je vois d’abord des dollars qui flottent au gré du marché.

J’ai publié ICI il y a peu un commentaire sur les notes que Suckling a données (ou vendues?) aux Bordeaux 2010. Je parle d’éléphants et de Barnum. Et je ne sais toujours pas ce qui sépare un 98 d’un 99, un 99 d’un 100. D’ailleurs, la perfection est-elle de ce monde? Se boit-elle? Et surtout, si tôt?

Je redécouvre aujourd’hui avec plaisir les Bordeaux 2005 (j’ai dégusté dimanche un Coufran de toute beauté), moi qui ne les avait guère appréciés lors de leur passage à Bruxelles, avec l’Union des Grands Crus… en 2007. Alors que fallait-il penser des notes de Parker émises début 2006?

Wanted: educators

En résumé:  long live freedom of taste. Nous avons bien moins besoin de gourous du vin, de maîtres à penser, que de passeurs du goût. Ce qui nous fait défaut, ce sont des pédagogues, dans les villes, dans les campagnes, dans les vignobles. Des gens qui puissent nous expliquer ce que l’on peut vraiment attendre d’un vin de leur région. Quand je dis nous, je ne pense pas qu’aux journalistes, je pense aux buveurs de base, et notamment aux jeunes générations.

En France, mais aussi en Belgique et en Suisse, pour autant que je puisse en juger par mes voyages, je crois qu’une génération a été perdue – le vin n’a pas été bien transmis.

Nous avons aussi besoin de gens qui éduquent les vignerons eux-mêmes. De gens qui fassent découvrir à Sancerre qu’on fait aussi de grands sauvignons en Nouvelle-Zélande; des gens, à Margaux, qui fassent déguster les grands vins de Bolgheri. Des gens, à Lézignan-Corbières, qui montrent aux vignerons du cru que le grenache est aussi un grand cépage en Priorat ou en Australie.

Je ne me fais pas de mouron pour Robert Parker, qui semble-t-il, a bien vendu son affaire. Ni pour son égo.

Et pourtant, il n’est rien. Il n’existerait pas sans la spéculation absurde qui s’est emparée des grands crus comme hier, elle s’emparait de toiles de maîtres morts dans la misère. Tiens, au fait, Van Gogh, c’est 98 ou 99? Mieux que Picasso? Moins que Monet? Et Rembrandt? Pas trop sombre, la robe?

Cette spéculation qui n’a plus rien à voir avec le contenu de la bouteille, ce qui fait de ces vins des produits encore plus inabordables que  du temps des rois et des grands féodaux.

D’aucuns trouveraient cela indécent. Feraient des comparaisons idiotes. Une bouteille d’Yquem, 10 SMIG. Une bouteille de Margaux, 20 puits au Sahel. Mais comme je ne vois pas pourquoi on interdirait la vente des Ferrari à ceux qui sont assez bêtes pour en acheter, je ne vois pas au nom de quoi on interdirait aux gogos assez riches le droit de se faire plumer en achetant un vin surcôté. Je ne suis pas envieux.

Je remercie donc Parker de m’avoir facilité la tâche (ou la Grand Rue) en me détournant de vins dont tout le monde parle mais que personne ne boit.

Je continuerai à m’intéresser aux aux vignobles et aux vins dont je pense que le prix reflète vraiment le contenu.

Ah, j’oubliais. Je serais vraiment désolé si vous voyiez dans ce billet la jalousie d’un obscur plumitif vis-à-vis d’une grande gloire du métier. Ce serait trop facile. Trop mesquin de ma part. Ma critique est beaucoup plus profonde, elle ne vise pas l’homme, qui est respectable. Et puis surtout,  je n’ai aucune envie de remplacer Parker. Je ne demande qu’une chose: que personne n’occupe plus jamais le trône.

Hervé

PS. Et pour vous récompensé d’avoir lu jusqu’au bout, cette perle:

De ellende van ratings of The Downfall of a Cult Californian Winery – YouTube

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 11 093 autres abonnés