Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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#Carignan Story # 230 : Sus au pénible !

Dans le Midi, rien n’est tout à fait comme ailleurs. En dépit des apparences, le réveil qualitatif auquel on a assisté depuis 30 ans n’est pas uniquement l’œuvre de « people » en vue, comme on peut le constater en Provence ou du côté de Bordeaux où de richissimes néo-ruraux en quête de préretraite viennent chercher refuge dans le monde du vin disneyisé. Ici, le renouveau des vignobles s’inscrit dans l’épopée des gens de la terre, ancrés qu’ils sont dans l’Histoire. En schématisant peut-être un peu trop vite, beaucoup des vignerons d’aujourd’hui sont des Languedociens pur jus que l’épopée industrielle a fait descendre jadis des rudes coteaux de cette garrigue ingrate du Haut-Languedoc dans l’intention de produire en plaine et en quantité dans des conditions d’apparences moins rudes.

Marre des vins pénibles ! Photo©MichelSmith

Marre des vins pénibles ! Photo©MichelSmith

Sans cesse poussés par l’esprit bassement mercantile d’un négoce avide de vins de table trafiqués si dévastateurs pour l’organisme et payé à vil prix au producteur, les producteurs se sont emballés, les vignes sont devenues de grossières vaches à pisser le pinard, les coopératives se sont multipliées pour défendre le productivisme et la chimie s’est emparée du vin faisant la fortune de certains, la ruine des autres. Caricature, allez-vous me dire. Et pourtant, qui se souvient de ce Midi rouge et frondeur, de ce cafetier viticulteur nommé Marcellin Albert haranguant la foule du haut de son platane, de la troupe prête à défendre les préfectures face à des gens ruinés réduits à la castagne ? C’est dans ce perpétuel conflit où les années fastes succèdent aux crises que naquirent des vignobles comme Faugères ou Saint-Chinian aujourd’hui respectés à défaut de n’être encore réputés sur la scène mondiale du vino business.

Photo©MichelSmith

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Ainsi, de braves viticulteurs sont-ils redevenus de vrais vignerons, restaurant avec foi et amour des coteaux délaissés car si peu productifs. Dans les années 80 jusqu’à l’aube du millénaire, on voit naître des cuvées monstres à défaut d’être monstrueuses, des rouges sur mûrs, sur extraits, sur boisés, sur maquillés, surfaits, sur médaillés, sur médiatisés… Qui sait, caché au bout de sa rue Marcellin Albert, à Trausse-Minervois, le sage Luc Lapeyre, à force de caresser sa généreuse barbe toute argentée, se souvient peut-être qu’il est passé par là, par cette époque où l’on cherchait plus à singer le Bordelais plutôt qu’à ressembler à son pays. Comme d’autres vignerons de son envergure, c’est-à-dire des hommes de la terre qui ne se pètent pas le melon, Luc se lamente : « Y’en a marre du vin pénible » ! Il me l’a ressorti l’autre jour lors d’une conversation. Au début, cette réflexion revenant souvent chez lui, je me suis dit : « Ça, cette espèce de désinvolture, c’est tout Luc, du Lapeyre tout craché ! » Puis je me suis aventuré à lui demander : « Qu’entends-tu par là ? »

Photo©MichelSmith

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En bavardant avec lui tout en goûtant son dernier Amour de Carignan, j’ai réalisé combien ce bougre de Vigneron, amateur comme moi de bonne cuisine campagnarde avait raison. Mille fois raison. Oui, y’en a ras le bol de ces vins pénibles où l’on ne sent rien, de ces jus où l’on se demande « Mais où est le vin ? », de ces bibines trop travaillées, trop parfumées, trop étriquées, de ces vins mondains sans âme, de ces pinards que l’on avale péniblement et que l’on laisse sur un coin de la table en se demandant : « Putain, où est la bouteille d’eau ? ». Oui, mon ami du Haut-Minervois, plus que jamais aidé de son fils Jean-Yves, a fichtrement raison de maugréer dans sa barbe : « Y’en a marre des pénibles ».

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Du Carignan, les Lapeyre en ont sauvé 5 ha sur les 32 qu’ils cultivent. Une bonne partie va dans cet Amour de Carignan provenant de vignes vendangées à la machine et situées en majorité sur des terres argileuses. Moyenne d’âge : 50 ans. Production : 8.000 flacons. Prix : 5 euros départ cave. Extraction à froid, fermentation sur 10 à 15 jours, mise en bouteilles juste avant le printemps suivant, c’est un vin sans prétention, je serais tenté de dire « sans pénibilité« , corsé au nez avec ce qu’il faut de notes de mûres et de cade, d’accents de garrigue en bouche, une pointe d’amertume pas trop gênante et le fruit qui s’accroche en finale laissant une bouche bien fraîche. Le vin parfait pour une grillade d’été. On le boira bien frais sur des brochettes avec force de poivrons, tomates et oignons. Sans oublier le thym. Et sans effort !

Michel Smith

Photo©MichelSmith

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#Carignan Story # 226 : La Negra, le rouge bonnard !

Debout les Morts ! Et les vivants aussi par la même occase ! Bougez-vous le cul, réveillez-vous, quittez la plage sur le champ, magnez-vous le train ! Allez, on commence par cette magistrale Paloma Negra de Chavela Vargas qui, à mes yeux, reste l’une des plus belles chansons – j’ai bien dit « l’une » – de ces deux siècles derniers. D’abord vue par Roberto Alagna puis par Chavela Vargas, en personne. Et puisque l’on baigne dans l’hispanisant et les mexicaneries, qu’un nouveau roi vient d’être sacré à Madrid et que la Roja va rentrer la queue basse (olé !), nul se sera contre l’idée de s’offrir le luxe d’un bellota arrosé d’une copita de fino salin, mordant, al dente, comme disent les Ritals qui n’ont rien à voir là-dedans si ce n’est qu’eux aussi sont européens.

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C’est un peu comme ça que j’ai commencé ma soirée. Par un rendez-vous au village de Torreilles. Instructions : dans le centre du bourg, direction Saint-Laurent de la Salanque, puis garez-vous au plus vite. Vous êtes au Buena Boca, chez Céline et Jean-Jacques, des gens adorables. Méfiez-vous : c’est petit et il y a toujours du monde. La réservation s’impose donc dans ce restaurant-caviste qui n’ouvre que le soir une partie de la semaine, du mercredi au dimanche, à partir de 18 h, et tous les soirs en été. Non seulement les tapas y sont bonnes, mais la carte des vins est impressionnante et les bons choix ne manquent pas, y compris dans les petits prix. C’est le deuxième restaurant de la région que je fréquente avec cette idée simple mais qui fonctionne consistant à vendre le vin à emporter au prix départ cave ou sur table avec 5 euros de plus par bouteille en guide de droit de bouchon.

Au Buena Boca...Photo©MichelSmith

Moules gratinées à l’aïoli au Buena Boca…Photo©MichelSmith

Après mon fino à 2 € la copita, suivi de délicieuses moules à l’aïoli et d’une non moins craquante tentacule de poulpe saisie à la planche, je me suis offert le 100 % Carignan de Jean-François Nicq. Lui, c’est cet ancien directeur de la cave d’Estézargues que j’avais connu près d’Avignon dans les années 90 et qui par la suite s’est installé chez nous, aux pieds des Albères, cette petite chaîne pyrénéenne qui sépare la France de l’Espagne. Les vignes étant pour la plupart exposées vers le nord, l’endroit est béni pour ceux qui ne veulent pas faire des vins mastodontes, comme c’est hélas encore assez courant dans le Midi. J’ai failli prendre son pur Cinsault, mais je n’ai pu résister au Carignan. Tout de suite, je vous prie de noter le téléphone du Domaine des Foulards Rouges à Montesquieu-des-Albères car, si vous êtes sur les plages cet été, je vous conjure d’aller lui rendre visite ce que, bien entendu, je n’ai pas encore fait de mon côté tellement je suis mal organisé par les temps qui courent. Donc, on peut joindre Jean-François, qui travaille ses vignes en bio, au 06 88 11 83 02 ou 04 68 54 24 12.

Photo©MichelSmith

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Vous trouverez un petit film qui présente bien le domaine sur le site Vins de chez nous. Jusque-là, j’étais habitué à une autre de ses cuvées, Les Vilains, également dédiée au Carignan dont j’avais pu apprécier le 2012 dans un bistrot de mon cru je ne sais plus où. Cette colombe noire 2013, que j’ai payée 16,50 € sur table au Buena Boca me semble tout à fait nouvelle : il s’agit d’un Carignan léger, facile à boire et alerte, vinifié en macération carbonique. Cas quasi unique dans le Roussillon, le vin en question ne titre que 11°, oui j’ai bien lu : onze degrés ! Résultat, ça se boit bien frais comme du petit lait. Et c’est mon plus jeune fils, Victor, que j’avais invité pour partagé ce repas, qui résume le mieux l’esprit du vin : « Papa, ce rouge, il est tout simplement bonnard ! » Eh bien oui, on ne saurait dire mieux !

Michel Smith

Photo©MichelSmith

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Tops and flops de 2013

L’heure est aux bilans. Bilans de tous ordres. C’est même un gros marronnier de la saison, de longue date consacré dans tous les supports. Je ne vais pas y échapper, même si cela ressemble à plaquer Philippe Etchebest de front. Car creuser ses souvenirs peut être une épreuve aussi redoutable. Je le sais pour avoir tenté les deux épreuves. Je constate, au passage, à quel point la mémoire est une organe sélective. Elle oublie beaucoup, et surtout tout ce qui n’a pas grand intérêt. J’ai donc du vraiment labourer la mienne pour chercher des « flops », autrement dit mes déceptions. Tandis que les « tops », les vins ou expériences bachiques qui m’ont mis de la joie au cœur, semblent affluer dans ma mémoire au point que je dois en limiter le nombre. Et je vais commencer par ces « tops », car c’est quand-même plus intéressant. Il n’y a pas d’ordre particulier, tout cela est en vrac et il ne faut pas y lire une hiérarchie quelconque.

Mes Tops de 2013

Quelques vins d’abord :

Ridge Montebello 1995, Santa Cruz, California.  Bu a Noël avec amis et famille, et issu de ma cave en Gascogne, mais dégusté à deux autres reprises à Paris en décembre, en compagnie de son responsable, Paul Draper. Un très grand californien, dont le degré d’alcool modeste (12,5%), allié à une parfaite maturité de tanins est une leçon d’équilibre pour beaucoup et de partout.  Assemblage de type médocain et élevage en bois américain, ce qui ne se remarque pas car les bois ont été correctement séchés à l’air libre (encore une idée reçue stupide que de dire que le chêne US est forcément moins bon que le bois français ou polonais).

Clos de l’Eglise, Pur Sang 2010, Madiran. Bu récemment dans un restaurant (Le Grand Pan) à Paris. Formidable de fraîcheur et d’équilibre, juteux et plein mais sans aucune dureté. 100% tannat. J’ai tellement aimé que j’en ai commandé, y compris en magnums. Je l’attends avec impatience.

Les Laquets 2006, Cahors (Cosse et Maisonneuve), magnum. Bu pendant les fêtes de noël et de ma cave dans le sud-ouest. J’avais de l’appréhension en l’ouvrant car j’ai constaté, dans le passé, des déviances déplaisantes dans certains vins de ce producteur très côté. Cette fois-ci rien de tout cela. Ce vin était impeccable de netteté, délicieusement frais et d’une finesse qu’on ne trouve pas tous les jours (mais de plus en plus souvent) à Cahors.

Barolo Riserva Rocche dell’Annunziato 1999, Paolo Scavino. J’ai déjà parlé de ce vin ici, au mois de septembre dernier : http://wp.me/p34cc9-1gB. Rien de plus à dire. Très grand vin, d’une beauté à vous couper le souffle.

J’ai aussi le souvenir d’une très belle dégustation verticale de Château Canon (Saint-Emilion), comme d’un vin du même coin mais beaucoup moins côté : Roc de Calon 2010, un Montagne Saint Emilion de toute beauté et qui ne vaut qu’une douzaine d’euros la bouteille.

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Little James’ Basket Press, Vin de France (nm). Ce vin, fait par Louis Barruol du Domaine Saint Côme, à Gigondas, à égayé beaucoup de mes dîners et déjeuners de cet été et même jusqu’à l’automne. Fait selon le système solera, et avec un majorité de grenache (je crois) il éclate de fraîcheur et de gourmandise sans nier ses origines sudistes, roulant ses « r » et faisant entendre le souffle sourd du mistral. Et tout cela est impeccablement encapsulé et pas cher (moins de 10 euros).

Herri Mina 2011, Irouleguy. Il fallait un vin blanc dans cette série, et cela aurait aussi bien pu être le Pacharenc du Vic-Bilh de Christine Dupuy (Domaine Labranche Lafond), bu cet été à Marciac pendant le festival de jazz. Mais cela sera un autre blanc du sud-ouest, le remarquable Irouleguy de Jean-Claude Berrouet : incisif sans agressivité et plein de saveurs. L’ayant dégusté dans un bar-à-vins à Bordeaux, j’en ai acheté une bouteille pour 13 euros. Rapport qualité/prix exceptionnel aussi.

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Puis les moments de grâce autour du vin

Une soirée de printemps passée dans les caves souterraines de Lamé, Delille, Boucard, Domaine des Chesnaies à Bourgueil, en compagnie de mes 4 collègues de ce blog, au printemps dernier. Nous en avons déjà parlé. Remonter les millésimes jusqu’au magnifique 1893 m’a laissé une impression d’émerveillement et un souvenir particulier.

http://lame-delisle-boucard.com/

Un déjeuner avec Lionel Osmin chez Bernard Daubin, au bar du son restaurant de Montréal-du-Gers. Discussions à bâtons rompus, très bons vins blancs qui défilaient au gré de l’humeur du patron, nourriture excellente servie sans façons, humour et joie de vivre. Et il fallait renter à moto après…..je crois que j’ai du voler.

http://www.bernarddaubin.com/

Une soirée à deux au bar-à-vins BU, à Bordeaux. Bordeaux est une ville magnifique qui cache bien ses petits secrets. Il me semble que j’en découvre un nouveau à chaque fois que j’y mets les pieds. Parmi eux cet excellent bar-à-vins moderne, bien équipé avec des machines dernier cri et pratiquant une bonne cuisine de produits frais. 32 vins au service, dont 8 étrangers, 8 bordelais et 16 du reste de la France. Ils sont bien choisis et les patrons très sympas. Bordeaux est ouvert au monde, et c’est tant mieux.

http://www.baravin-bu.fr

Grenade, ses vins et ses bars à tapas. Visité en septembre pour mon travail, c’était la deuxième fois que j’ai pu me rendre dans cette ville extraordinaire. Une aubaine pour le promeneur curieux et parfois assoiffé. Et les vins locaux sont très bons, issus de ce qui doit être l’appellation la plus élevée d’Europe (l’altitude moyenne de la DO Granada = 1200 metres).

Maintenant les flops : les vins qui m’ont déçus

Je sais que cela ne fera pas plaisir à certains, mais je dois dire que les vins de Savoie m’ont globalement déçu. J’ai pourtant essayé à deux reprises, une fois lors d’un voyage de presse dans cette région, puis une autre lors d’une large dégustation organisée à Paris mais un peu gâté par un chef dont la tête ne rentre plus dans son chapeau et qui n’aime pas le vin (je n’étais pas là pour tâter sa cuisine, mais pour déguster les vins). Avec une exception pour les vins du Domaine de Colchis, je n’ai pas trouvé de choses géniales et beaucoup trop m’ont semblé ordinaires et/ou trop chers. Le cépage jacquère n’a pas grand intérêt mais il y en a partout. C’est un problème. Je pense que leur salut ne peut venir que des autres variétés.

La Coulée de Serrant 1990. Bu de ma cave. Ce vin a été pourtant bien stocké mais il était mort, triste, sans relief, terne et court. Je m’en fous que sa couleur soit presque orangé, mais il n’y avait pas grande chose en bouche et rien au nez. Joly est peut-être un pape de la biomachin mais est-ce qu’il sait faire du bon vin ?

Château de Beaucastel 2003. Dégusté au bar-à-vin Juvenile’s, chez mon ami Tim Johnston, à l’occasion de la fête de fin d’année 2012. Bretts à fond et plat. J’ai du le changer pour autre chose (ce que la patron a évidemment fait). J’aime pourtant beaucoup les vins de la famille Perrin, et Beaucastel ne fait pas exception. Mais là il y avait un vrai problème.

Château Palmer 1981. Another one bites the dust! Encore un grand nom qui m’a déçu, cette fois-ci à l’occasion d’une dégustation pour un enseigne lors de Foires aux Vins vers le mois de mai ou juin. Certes ce millésimes n’est pas dans les annales, mais quand-même ! Indigne de son rang et de son prix. Je dirais de même d’un Duhart-Milon goûté le même jour.

J’ai eu bien d’autres déceptions, bien entendu, mais ils n’ont laissé aucune trace dans ma mémoire. Sélective vous dites ? Je sais que c’est à la fois peu et beaucoup pour une année. Comme tous les ans. J’attends 2014 avec impatience !

David


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White Christmas (5) ou pas, mon cadeau c’est le Gamay du Cher !

Même si Christmas c’était hier, ayant raté le train pris par mes collègues de blog – parbleu, je deviens de plus en plus tête en l’air -, j’achève ici la série du « Vin de Noël ». Et puisque je suis une sorte d’insoumis à la tradition, puisque je sais depuis belle lurette que le père Noël n’existe, pas plus que la mère Noël d’ailleurs, puisque j’ai horreur des vomissures en forme de guirlandes lumineuses et des achats intempestifs qui font chauffer la carte bleue, silver ou gold, je vais rester à mon humble niveau en choisissant, une fois n’est pas coutume, un vin simple et joyeux. Joyeux comme les fêtes, cela va de soi. Et simple comme ceux qui n’ont que de larges sourires à offrir en partage.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Viens là mon si Cher Gamay, mon tendre Gamay du Cher, sors du rebord de la fenêtre où je t’ai condamné provisoirement, sors du froid de l’hiver, viens près de moi maintenant que tu grelottes, viens ! C’est lui le vin populo, le rigolo, le moqueur, l’enjôleur, le coquin, le païen, l’ingénu, le tout nu. Lui le Jésus de la crèche, le souriant, le croustillant, le débridé, le mécréant, le pur, le joyeux, le libérateur ! C’est lui le vin. Oui, c’est bien lui qui va me sauver de la pantalonnade festive de cette fin d’année 2013, de ces embrassades intempestives et obligées, de cette avalanche de cadeaux inutiles et si vite avariés, de ces colis aussi piégés qu’obligés suintant la bienséance, l’hypocrisie, de ces objets insultants, emmaillotés, enturbannés, de ces joujoux indispensables à la vie de tous les jours comme les consoles ou autres tablettes à plusieurs centaines d’euros que l’on abandonnera par lassitude au bout de quelques mois d’utilisation, de ces friandises douteuses, de ces chocolateries fadasses, de ce trop plein de boustifaille que l’on ingurgite jusqu’à ce la chiasse. Viens donc mon Gamay, viens mon Cher Gamay ! Viens me délivrer de ces turpitudes chrétiennes ! Sauve-moi de la médiocrité.

Alors, pour avoir chaque année l’illusion de croire que cette « magie de Noël » ne va pas m’atteindre, pour ne pas me sentir pour autant « émerveillé par le sourire des enfants » qui se battent en déchirant le paquet cadeau renfermant la mitrailleuse, pour ne pas voir la misère me faire un pied de nez magistral à chaque coin de rue, pour ne pas prendre conscience de ce qui se passe autour de moi, ne serait-ce qu’en Syrie, par exemple, pas si loin de la terre et de la grotte qui vit naître celui que l’on nomma Jésus de Nazareth, je vais me glisser parmi mes semblables, boire, écluser des bouteilles, bouffer à en frôler la crevaison. Mais ce faisant, je penserai fort à mon Cher Gamay, à mon Gamay du Cher.

Noëlla, dans son Gamay… Photo©MichelSmith

Noëlla, dans son Gamay… Photo©MichelSmith

En effet, en cette énième traversée de gué, comment envisager un autre vin de partage que ce Gamay 2012 venu tout droit des coteaux de la vallée du Cher et si gentiment offert par sa génitrice, Noëlla Morantin, rencontrée il y a quelques semaines pour les besoins d’un portrait ? Normal qu’en ce Boxing Day, en ce jour de lendemain de Noël je pense à une Noëlla. En le croquant, en le sentant m’irriguer le corps, j’y trouve de la fine gelée au goût de framboise, de l’esprit, de la légèreté et, quitte à me répéter, de la joie débridée en veux-tu en voilà ! Le flux de ce cépage noir à jus blanc glisse dans le gosier tel un tissu au soyeux palpant la peau. À quoi bon penser à autre chose dîtes-moi ? Que ce jaja juteux légèrement perlant cherche à m’ensorceler et qu’il y arrive à la perfection ? Voilà que je me laisse faire sans recul. Je m’abandonne au simple plaisir et je refile aux savants prétentieux qui nous entourent, aux goûteurs pompeux qui nous cernent, même sous le sapin, la joie de me voir m’enivrer alors qu’ils sont probablement condamnés à écluser à vie et le petit doigt en l’air un triste Nicolas Feuillatte ou un morne Moët & Chandon. Car ce que l’on éprouve avec ce Gamay (oui, j’ose la majuscule, comme pour le Carignan, le Cinsault, le Mourvèdre, le Cabernet Franc, le Pineau d’Aunis ou le Pinot noir), c’est un insolant bonheur qui me remet à ma place sans que je puisse argumenter. Et je le bois.

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Pour certains, le vin est un plaisir caché, un cérémonial maniéré, un truc intello qui frise la branlette et qu’il faut décortiquer jusque dans ses moindres recoins. Une fiche technique qui dévoile tout ou presque sans offrir l’ombre d’un poil de cul de mouche de découverte. Or, comme ce si ce n’était pas suffisant, un Gamay comme ce « Mon Cher » a une histoire, celle d’un très beau ménage à trois. Une belle histoire d’amour entre un vigneronne qui s’est posée là un peu par hasard, un monsieur qui s’appelle Laurent qui cuisine vachement bien et qui ne craint pas d’être l’employé de la dame en question et, pour finir, un amant qui n’est autre qu’un terroir (damned, je devrais dire un terrain, sol, ou sous-sol !) d’argiles à silex, de beaux coteaux avec vues dégagées sur la rive droite du Cher, le tout en un point de rencontre, un triangle magique qui fait se rejoindre la Touraine, la Sologne et le Berry.

Noëlla Morantin, dingue aussi de vieilles bagnoles… Photo©MichelSmith

Noëlla Morantin, dingue aussi de vieilles bagnoles… Photo©MichelSmith

Enfin, puisque la Gamay de Noëlla m’a transporté dans une humeur furibonde au départ, puis chaleureuse et amicale à l’arrivée, je voudrais en profiter pur remercier Jim Budd de m’avoir donné les clefs de sa maison d’Epeigné-les-Bois, gîte qu’il partage avec ses amis Britanniques. Grâce à son hospitalité digne de celle que l’on aurait dû célébrer hier, j’ai pu me rendre à quelques lieues de là, à La Boulinerie où vivent Noëlla Morantin et Laurent, en compagnie de leurs bouteilles, des gélines et du cochon Mister Pig qui, bientôt, finira en pâtés, boudins, saucisses et jambons. Je vous embrasse et vous souhaite une bonne fin d’année à tous ! Et merci d’avoir supporté mes humeurs…

Michel

PS – Au fait, « Mon Cher » 2012 est un Vin de France qui n’est déjà plus au tarif proposé par Noëlla. Un trop plein d’amour qui conduit au succès, puis à la rareté. À moins de le trouver chez certains cavistes avisés. Il me semble qu’il coûte autour de 10 à 12 euros la pièce. En appelant la vigneronne de ma part, il sera peut-être possible de réserver un peu de 2013, mais j’en doute. Peut-être vous suggérera-t-elle un caviste près de votre lieu de résidence. Eh oui, même les choses simples peuvent se faire rares…


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#Carignan Story # 183 : Quand le K bis devient un cas d’école

Premières lampées, premières bouchées, premières becquetées devrais-je dire dans le sens où je le picore plus que je ne le croque ou ne le bois : comme souvent avec le sieur carignan, on sent que le vin a besoin de s’ouvrir et que, pour bien faire, on devrait le carafer sans attendre. Petite dureté de bon aloi à l’attaque, mais rien de grave, juste un signe d’amitié. Quelques minutes après, le vin s’aborde mieux, avec plus de charme et des notes de fraises écrasées. De gentils petits tannins se manifestent mais sans trop de rugosité. On va l’attendre. Le lendemain, c’est beaucoup mieux : tendresse, douceur, velouté, fruit un peu moins marqué mais tout de même bien présent, équilibre, longueur, son alcool (14°5) ne se fait pas sentir. En trois mots : un-beau-vin. Qui tout de même un prix puisqu’il se commercialise à 18 € départ propriété. Après tout, pourquoi pas dès lors qu’il assure et qu’il est bien présenté.

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Et ce n’est pas parce qu’il se revendique Vin de France qu’il faut le négliger. Son auteur, Matthias Wimmer, œnologue à la direction du domaine depuis 10 ans (le propriétaire se nomme Christian Raimont et c’est un financier passionné de vin) l’a bien compris qui a tout fait pour que son deuxième « K bis » (ne pas confondre avec cet autre « K » dont je vous entretenais il y a quelques semainessoit à la hauteur de son amour déclaré pour le Carignan. Après un premier 2007, l’idée est que ce Carignan né sur les cailloutis calcaires ne soit élaboré à part que lorsque le millésime convient parfaitement.

Photo©MichelSmith

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Précision qui a son importance, le Carignan est un provençal à part entière, un «  K» bis, certes, mais aussi un « cas » d’Éole puisque tel est le nom du domaine qui l’a vu naître. On pourrait même oser le jeu de mots « cas d’école » tant il est représentatif de ce que l’on peut faire de bien avec ce cépage à condition de le prendre en estime et en considération. Étrangement, ceci dit en passant puisque le carignan qui nous intéresse est, rappelons-le, Vin de France, le territoire du Domaine d’Éole, sur la commune d’Eygalières, beau village des Alpilles, ne bénéficie pas de l’appellation Baux-de-Provence comme il le devrait pourtant, vu son emplacement, mais profite de l’AOP Coteaux-d’Aix-en-Provence.

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Les vignes, menées en biologie, ont la bonne cinquantaine en moyenne. Leur rendement est limité à 20 hl/ha grâce à une taille rigoureuse, un ébourgeonnage efficace, des vendanges manuelles incluant un tri à la vigne. Rien qu’avec de tels préceptes, on ne devrait faire que du bon, à raison de 4.000 bouteilles. Éraflés, les raisins ont macéré une douzaine de jours à température contrôlée entre 30 et 32° avec des remontages réguliers, ce qui explique cette belle texture lisse ressentie en bouche. Le vin a ensuite passé 18 mois en cuve ciment puis embouteillé et bouché avec un beau liège « naturel » non sans avoir été filtré je suppose – ou j’espère – très légèrement.

Photo©MichelSmith

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Son maître conseille pour son « K » une température de service allant de 16 à19° et il n’a pas tort. Je l’approuve aussi totalement lorsqu’il parle de le marier à un gigot d’agneau ou à un petit gibier à plumes. Moi, je penche pour des grives…

Michel Smith


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#Carignan Story #180 : Malos faites ou pas ?

Peu importe, car après tout on s’en fiche un peu. Chez nous, au Puch, Emmanuel Cazes nous encourage à les laisser se faire et le résultat me plaît bien. Mais pourquoi parler de ces satanées malolactiques ? À cause d’un vin rencontré par hasard au Xadic del Mar à Banyuls-sur-Mer où je vais de temps à autres me rincer le gosier. Là, exigeant une découverte carignanesque, il me fut servi l’autre jour un vin drôlement titré «Malophet» (malo faite, pour les réfractaires aux jeux de mots), puis sous-titré « Déesse des bactéries dans la mythologie fermentaire » et classé Vin de France. Je l’ai trouvé un peu, comment dire, difficile au début, « vin nature » oblige, mais je me suis fait à son goût au cours du repas. Vous en saurez beaucoup plus sur ce vin et son vigneron, Stéphane Morin, du Domaine Léonine, proche d’Argelès-sur-Mer et de Saint-André, aux pieds des Albères, en lisant l’article que lui consacrait mon ami de Pézenas, Olivier Lebaron, dans son blog du Showviniste en 2008, ce qui me rassure sur une chose au moins : que je suis bigrement en retard sur ce qui se passe dans le Sud profond, qui plus est sur mon propre territoire.

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En partant, puisqu’il s’avère que le Xadic fait aussi vente à emporter, je me suis fendu d’un flacon de « Malophet » (15 €, si mes souvenirs sont bons…) et je viens de le goûter de nouveau sur 3 jours tranquillement chez moi, à l’heure du déjeuner, moment où mes papilles réclament de l’exercice. Verdict toujours mitigé. Ça se boit puisque j’ai fini la bouteille, mais pour autant, ai-je éprouvé du plaisir ? C’est un peu comme cette fille qu’on a trouvée attirante en boîte de nuit, qu’on ramène forcément chez soi et qui, au réveil, se révèle être un thon comme dirait mon fils. N’y voyez pas de sexisme : je sais que ça marche dans l’autre sens aussi…

Photo©MichelSmith

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Nez d’herbes sèches quelques peu médicinales, impression de richesse sucrée en bouche, de douceur, d’épaisseur (visiblement non filtré), on ressent un fruit enfoui, des notes viandeuses, mais aussi de la lourdeur, des tannins anguleux et une certaine sécheresse en finale. Quelques heures après, ce 80% carignan, au moins, qui affiche 14° d’alcool dans la vendange 2011, servi il est vrai un peu moins froid qu’au début, me paraît plus lisse. Les aspérités sont gommées et le vin offre un goût terreux assez proche de ce qu’un camarade américain me décrivait comme étant typique du Carignan, le goût du haschisch du temps où celui-ci avait effectivement du goût. J’ai bu une bonne part de la bouteille le deuxième jour non sans un certain intérêt et j’ai trouvé qu’au troisième jour le vin n’avait plus guère de choses à m’offrir.

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Je n’aime guère parler des défauts d’un vin. Qui suis-je pour le présenter ainsi ? Un simple journaliste qui, en se la jouant vigneron, a fait lui aussi quantité de conneries et s’est aperçu que le travail de la vigne et des vinifications était loin d’être aussi évident. J’ai simplement la naïveté de croire qu’avec les milliers de vins goûtés chaque année depuis près de 40 ans, ma capacité à juger si un vin me plaît ou pas m’autorise, de temps en temps, à émettre une opinion négative. Ce vin pourtant jeune reste pesant et manque à mes yeux tout simplement de fraîcheur, de cette fraîcheur si caractéristique du cépage, de celle qui apporte un peu de joie et de gaieté au palais.

Mais je répète : il n’est pas foncièrement mauvais puisque je l’ai bu. Reste que je n’en n’achèterai pas pour ma cave.

Michel Smith


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#Carignan Story # 177 : le fameux « K » de l’Oustal et la fête à Trilla

Là dedans, je veux dire dans ce vin, dans ce verre, il y a une sacrée dose de fruits bien cuits (ou bien bronzés, c’est de saison !) : cela va de la myrtille à la fraise, de la mûre à la prune, de la goyave à la guigne, de la figue à la bigarade … J’arrête ici la liste car il suffirait de dire que le vin est fruité à mort et très mur pour résumer l’affaire. C’est super bon, comme dirait l’autre, au point qu’arrivé à 15/16° de température on se lâche et l’on croque le vin, littéralement, avec ce plaisir qui n’est pas donné à tout le monde. Une joie qui fait que grâce à la fraîcheur naturelle du cépage, quand bien même voudrait-on le refouler, le cracher, que l’on n’y arriverait pas. Après le trajet aussi inévitable qu’indispensable qui va du gosier à l’estomac, le vin est comme imprimé en bouche, mais sans violence, sans excès, sans lourdeur. Un tapis de velours. Bien sûr, la persistance n’est pas éternelle : malgré son degré  élevé – 15° d’alcool -, il n’a pas la longueur d’un grand Clos des Papes, même s’il s’en rapproche un peu.

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Pourtant, il marque l’esprit, il interpelle et il fait même preuve d’une certaine bravoure en s’imposant dans la distinction, si j’ose dire. On a du vin. Ben oui, ça peut vous paraître bizarre de sortir une telle banalité et c’est pourtant, à mes yeux, très important de le dire lorsque cela part du ressenti. Qu’est-ce à dire et qu’est-ce que « du vin », allez-vous me rétorquer ? Ce à quoi je réponds que ce qui compte c’est d’abord l’interpellation qu’un vin, peu importe qu’il soit grand, petit ou moyen, peut provoquer en nous. Avec ce « K » – je laisse encore un peu planer le doute sur son origine – on est interpellé par un jus plein, serein, copieux, généreux, chaleureux, dense et suffisamment marquant pour vous laisser une impression globalement positive.

Venons-en aux faits : c’est Eurielle, une amie de Facebook, qui m’a laissée la bouteille l’autre jour. Je ne me souviens plus avec précision à quel prix elle l’a achetée chez son caviste marseillais, mais ça ne dépassait pas 10 €. Sur un site de vente  j’ai trouvé la version 2012 à 7,40 €. Acheté en 2002 par des gars de Châteauneuf-du-Pape visiblement séduits par le Minervois, dont Claude Fonquerle et Philippe Cambie, un œnologue conseil très actif dans le Sud, j’ai déjà goûté plusieurs vins de ce domaine proche de La Livinière, dont un formidable blanc « Naïck » et un rouge « Prima Donna » tous deux commercialisés à un prix inattendu pour la région puisqu’il franchit la barre des 20 €. Malgré cela, je n’ai jamais tiqué sur ces tarifs. Preuve que les vins ont quelque chose.

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D’après la fiche technique, la cuvée de ce Vin de France qui porte le chiffre 11 imprimé (son millésime) sur le haut du K est un assemblage de rendement plutôt confortable pour la région (35 hl/ha) provenant de la plupart des parcelles du domaine, y compris quelques terrasses de Saint-Chinian. On a donc différents éléments de terroirs pour un élevage à 80 % cuve ciment, le reste ayant été élevé durant une courte période (5 mois) en futs de 3 vins. Un formidable rapport qualité-prix…

Michel Smith

PS – Si vous vous ennuyez sur la plage et que vous n’êtes pas loin du Roussillon je vous propose de rejoindre une  bande de carignanistes, mais aussi Robert Plageoles et un tas d’autres « personnages » du vin. Comme chaque été la Fête des Vieux Cépages (les oubliés et les moins connus) aura lieu de le charmant village de Trilla, dans les Pyrénées-Orientales. Le matin, j’y animerai un Carignan Bar avec toutes les bonnes bouteilles du moment. Renseignements auprès d’André Dominé au 04 68 59 19 58. Venez nombreux !

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