#Carignan Story # 189 : Auprès de ma Loute…

L’humanité ne se définit pas par ce qu’elle crée, mais plutôt par ce qu’elle arrive à protéger. Je ne sais plus qui a sorti cette sentence, mais j’y adhère à fond. Et c’est ce que j’ai ressenti en allant vers la Loute. Attention, c’est la série et, à moins de filer à l’anglaise sur un blog concurrent et néanmoins ami, vous n’y couperez pas : une fois de plus, après les Quernes du Languedoc, mes carignanesques cartes postales d’été s’étalent sous vos yeux.

Soyez donc indulgents et voyez plutôt cette photo de la vue que l’on a en approchant de la Loute. Il y a des vignes comme ça où l’on se sent bien, très bien même. Mes yeux se familiarisent avec l’endroit sans aucun problème. Le temps d’y arriver, je me dis combien nous avons la chance dans cet étroit monde du vin d’avoir des humanistes qui, eux, ont la force de ne pas bouleverser le paysage, j’irais même jusqu’à dire la force de le protéger. En grimpant cahin-caha sur le chemin pierreux au possible, j’imagine les dégâts irréversibles qui pourraient se produire si l’homme débarquait ici avec quelques millions et la volonté de tout raser. Pourtant, un peu de flouse, un peu d’argent frais, ça lui ferait du bien au vigneron : il retaperait les murettes, planterait des oliviers, placerait un figuier là, un cerisier ici, remplacerait les vignes manquantes, redresserait cet abri de pierres sèches, aménagerait un « sentier éducatif » qui signalerait les plantes, la géologie et les cépages, améliorerait l’écoulement des eaux qui, au lieu de tout déchausser pendant les orages, glisseraient en pente douce vers le creux de la vallée… Donnez-lui un peu d’argent, m’sieur dame, et vous verrez…

Tâche tendre au fond, dans le creux de la montagne... C'est la Loute ! Photo©MichelSmith
Tâche tendre au fond, dans le creux de la montagne… C’est la Loute ! Photo©MichelSmith

Tout compte fait, ce n’est pas si mal que de voir l’endroit qui abrite la vigne d’un vin qu’on aime. Je me souviens encore de l’approche par sa face Sud. La Loute ? Elle me faisait penser à ma louloute à moi tout en faisant semblant de ne pas savoir que ce surnom affectif était celui de la jolie fille d’un ami.

Putain, il en fier le gars de cette enfant qui doit lui résister un peu et qui doit lui échapper maintenant qu’elle devient une dame. Ce père vigneron, un dur au cœur tendre, tout le monde le connaît sous le nom de Luc Charlier. Pourtant, les initiés l’appellent Léon. Vous l’avez compris : c’est en hommage à cette fille qu’il adore par dessus tout, sa louloute à lui, que ce vigneron un peu bougon a baptisé ce coin de terre « La Loute » pour en faire sa grande cuvée, la moins facile à réaliser.

En googlisant, c’est-à-dire en fouillant sur la toile, j’ai trouvé que ce mot, à peu de chose près (louter), voulait dire «seul » en néerlandais, langue que parle couramment mon ami Léon puisqu’il est Flamand. Sûr qu’en lisant cela, notre Léon national aura tôt fait de corriger mon inculture…

Luc et son "autre" Loute plantée de belles syrahs... Photo©MichelSmith
Luc et son « autre » Loute plantée de belles syrahs… Photo©MichelSmith

Et voilà que cette trouvaille colle pile à l’image que renvoie cette Loute. Elle m’apparaît isolée, seule et magnifique, plantée là au creux de sa montagne aride. Protégée par une muraille rocheuse en forme de cirque, elle s’étire en solitaire vers le Sud et la chaîne des Pyrénées.

Jusque là, nul n’avait jamais songé à nous mettre en relation. Il aura fallu la visite d’un ami américain, Russell Raney, auteur d’un blog recommandable, Vigne de Confiance pour que le père de la Loute daigne nous inviter à lui rendre visite. Est-il utile de préciser que ce fut un grand moment ?

Voilà comment, en un matin printanier baigné de soleil et tapissé de genêts éclatants de lumière, je fis enfin la connaissance de ma Loute. Et de lui fredonner en douceur mais en rythme cet air de Brassens :  «auprès de mon arbre, je vivais heureux, j’aurais jamais cru le quitter des yeux…», paroles que je remplaçais illico par «auprès de ma Loute, je buvais joyeux…».

La vraie Loute et ses vieux carignans tournés vers les Pyrénées. Photo©MichelSmith
La vraie Loute et ses vieux carignans tournés vers les Pyrénées. Photo©MichelSmith

Le problème avec l’ami Luc, dit Léon pour les intimes (Charlier pour l’administration), c’est qu’il serait capable de vous intimider. Jugez plutôt. Voilà un mec qui a la culture que je n’ai pas, un savoir à revendre, une répartie que j’envie, une mémoire quasi éléphantesque et, comme si cela ne suffisait pas, un niveau d’ironie que je ne peux même plus espérer tant mon cerveau est rabougri. C’est beaucoup pour un seul homme. Beaucoup trop aux yeux de certains dont l’intellect démissionne avant d’avoir, face à l’homme, fourni le moindre effort de mise à niveau.

Mais que diable veut-il, ce Belge francophile plus français que nous autres au point de s’être retiré dans le trou du cul de l’Hexagone ? Pourquoi est il là ? Je vous le donne en mille, pour le vin, bien sûr ! Et le vin, c’est cette Loute plantée de vieux carignans usés et biscornus, cette vigne survivante d’une époque, séparée en deux parties, sans compter une troisième un peu plus haut, bien mieux agencée, plus homogène, plus moderne aussi puisqu’elle est plantée de syrahs. C’est cette partie qu’il nous montre en premier et sur laquelle il semble vouloir s’attarder. À cause de l’Américain ? Va savoir…

Quand il nous entraîne enfin vers la « vraie » Loute, celle du pur Carignan, il a comme une sorte de retenue teintée de pudeur. C’est qu’il serait aussi capable de la gronder, de lui reprocher sa nonchalance, sa propension à n’en faire qu’à sa tête et le moins possible !

La Loute sait se tenir à table ! Photo©MichelSmith
La Loute sait se tenir à table ! Photo©MichelSmith

Lui qui a fait 36 métiers, qui s’est donné à fond dans les 400 coups, qui a vécu plus de 20 vies et à qui il manque 30 à 60.000 euros pour sauver sa boîte de la léthargie, lui qui a voyagé dans la plupart des vignobles qui comptent en ce bas monde, y compris les plus dynamiques, lui qui a tâté du journalisme, lui qui été médecin, lui qui …  Eh bien le voilà vigneron. Pauvre vigneron qui lutte depuis dix ans en menant sa barque vaille que vaille.

Comment faire comprendre à ces doctes messires du vin que le Roussillon lui aussi peut produire des merveilles ? Comment leur faire entendre qu’un tel vin a un prix ? Qu’il ne saurait être question de le brader. La Loute illustre à la perfection la vie du vigneron qui s’accroche à sa terre jusqu’au bout tout en sachant qu’elle est ingrate, qu’elle lui donnera presque rien, tout juste de quoi sourire, l’air narquois, en lui disant : «Tu vois, je suis là. C’est pour toi que je reste…». Mais est-ce que Luc « Léon » Charlier parle à sa vigne ? Moi, j’en suis persuadé !

La Loute... en bonne compagnie. Photo©MichelSmith
La Loute… en bonne compagnie. Photo©MichelSmith

Pour être familier avec « La Loute » depuis quelques millésimes, pour en avoir acquis afin d’en ranger dans ma propre cave, je n’avais jamais eu la curiosité de faire ce qui me paraît pourtant évident maintenant : aller me poser un instant sur la vigne d’où est issue ma « Loute ». Ah, si j’étais mécène, je sortirai bien quelques dizaines de milliers d’euros avec un cahier des charges précis pour remplacer les manquants. Peut-être même qu’en saison je paierais un mec chargé de veiller  ma Loute jour et nuit afin de faire fuir les sangliers bouffeurs de raisins.

Chez Luc, l’autre jour, en compagnie de Russell, nous avons bu La Loute 2007, 2008 et 2011, ainsi que 2012 qui était en cours d’élevage avant l’été. Et alors, me direz-vous ? Alors, tout était bon et tout a été dégusté et re-dégusté (sans cracher) au point que je suis incapable de dire laquelle j’ai préférée ! Faut dire que Luc, aidé de sa Christine, nous avait préparée une belle viande, comme à son habitude. Vous en saurez plus sur lui en allant le rencontrer sur son blog, ici même. Et si vous tombez sur une Loute, ne soyez pas intimidé par son bouchon à vis. Achetez-la quelque soit son prix et buvez-la en paix !

Michel Smith

PS – Brassens était présent au début. Normal que je vous le resserve à la fin. Pour les aigris de la bouteille et les déconfits du pinard, ceux qui ne comprennent toujours rien aux choses simples de la vie, je recommande cette petite merveille – que dis-je, cette perle – dénichée alors que je fouillais dans le répertoire de mon Brassens. http://www.youtube.com/watch?v=XRXJyw200TI

14 réflexions sur “#Carignan Story # 189 : Auprès de ma Loute…

  1. Beau portrait de vigne et d’homme, Michel.
    On espère que Luc s’en sortira. Pas seulement parce que c’est un ami, qu’on le connaît, qu’il est valeureux, mais aussi parce que son vin est grand. Et même s’il y a plein d’autres vignerons dans la mouise que nous aimerions certainement sauver, si nous les connaissions, lui, on le met en tête de liste.

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    1. Attention ! Je n’ai pas commis un papier style « Il faut sauver le soldat Léon ». Non, c’était plutôt une volonté de mettre en avant le lieu spécifique à cette cuvée, La Loute, un lieu superbe !

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  2. Luc Charlier

    Quand on se lance dans une entreprise à haut risque, celui d’échouer existe aussi.
    Dans le pari que j’ai pris, il fallait, dans l’ordre: monter la structure, constituer le vignoble et l’entretenir, élaborer du vin qui se tienne, arriver à le montrer et, enfin, le vendre pour faire rentrer des thunes. La dernière phase, crise aidant mais pas seulement, semble plus ardue que prévu. Sans doute ne suis-je pas un commerçant de première force non plus.
    Il manque pour l’instant très très peu pour que cela fonctionne, mais c’est justement ce peu qui pèse lourd après 9 campagnes d’efforts. Il faut aussi chercher les causes de cet échec relatif.
    Je ne me vois pas dans la peau du soldat Ryan – pas vu le film, d’ailleurs. Il y a de plus nobles causes, come les Restos du Coeur par exemple, ou le budget de campagne de M. Sarkozy. Non, là, je déconne.
    Je crois que tout le milieu du vin se ressent des difficultés économiques que les gens éprouvent ou croient percevoir. Moi, j’ai la chance d’avoir une petite structure. Bien sûr, la voilure est tellement restreinte qu’il est impossible de la réduire encore un peu plus. Ceux qui sont à plaindre, ce sont les collègues qui emploient du personnel et produisent un volume plus considérable.
    Bon, parlons d’autre chose: je pense terminer les vendanges cette semaine. On a rentré du rosé et du blanc en quantité acceptable et les fermentations se déroulent comme dans un rêve. Le carignan est en route: très très peu, mais du niveau qu’il faut pour la Loute. Les grenaches tombent à partir de demain, avec la Cuvée Miquelet comme perspective (voir 2005).
    I’ll get by with a little help from my friends !

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  3. Splendide article, surtout pour un cerveau rabougri….. Quand à la mémoire éléphantesque du Léon local….. elle est quand m^me un peu filtrante….. Il est pas con, il garde que le bon ou le très fort….
    Au fait, Léon, c’est quand que tu passes chez les Belges, hein ?

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  4. Euh, merci Patrick ! Quant à Léon, tu sais qu’il est devenu une étoile filante depuis qu’il commente sur tous les blogs… Et depuis qu’il a un chauffeur (euse), il file sur toutes les routes pour écouler son filon 😉

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  5. Ping : #Carignan Story # 275 : Retour sur trois, dont le plus grand ! | Les 5 du Vin

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