Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Pour Noël: un Cyprus Fino

2 Commentaires

Voici en vrac quelques idées de bouteilles de fêtes, classiques ou incongrues. Elles se succèderont en ce dernier samedi avant Noël. N’y cherchez ni rime ni raison, juste l’envie de causer…

On commence avec Hervé.

L’exercice auquel je vais me livrer devant vous est assez abject (surtout à quelques jours de Noël). Il a même un côté franchement sadique, aussi je ne vous en voudrai pas si vous zappez sur un autre blog.

Je vais en effet vous parler d’un vin que vous n’avez virtuellement aucune chance de trouver; d’un pays dont les vins sont peu connus – sauf peut-être en Grande Bretagne; et d’un type de vin qui n’intéresse a priori que les aficionados. Vous êtes prévenus!

Ne dîtes plus « Cyprus sherry », dites Fino de Chypre!

Le pays, c’est Chypre. Le type de vin, c’est le fino (qu’on trouvait encore couramment  à Londres il y 30 ans sous le nom de Cyprus Sherry). Un énorme succès en Grande Bretagne jusque dans les années 1990, où il concurrençait le Xérès, ainsi que dans les pays communistes. D’où l’émergence d’un système de coopératives puissantes basé sur des produits à bas prix.

L’Europe, les taxes, la chute du mur, le changement des goûts des consommateurs, tout a bien changé, je ne sais pas trop où en est le commerce du vin chypriote, mais ses producteurs ne font guère parler d’eux.

J’ai eu la chance de visiter leur vignoble, il y a une quinzaine d’années; je l’ai trouvé très beau, mais plutôt distant des caves d’embouteillage (qui étaient toutes basées à Limassol, près du port). J’ai pensé à Porto, en plus collectiviste. Du potentiel, beaucoup de bonne volonté (ils étaient en train de délimiter leurs appellations et de revoir l’encépagement et la vinification pour produire plus de vin sec, non muté); mais beaucoup à faire aussi, et aucune notoriété de ce côté-ci du Channel.

J’ai ramené quelques bouteilles de Commandaria (sans doute une des plus vieilles dénominations de vin du monde, puisqu’elle date du 12ème siècle) et une bouteille de fino. Un Fino de chez KEO (la plus grosse coopérative viticole de l’île, en tout cas à l’époque).

Le produit de mes fouilles n’était pas dans des caisses

Je suis tombé par hasard sur cette bouteille, il y a deux semaines, lors de fouilles comme j’en entreprends régulièrement dans ma cave. Oui, ma cave est mal rangée. Il faut dire qu’avec ce que je reçois pour mes dégustations, c’est un chantier perpétuel. L’avantage, c’est que je fais parfois de jolies découvertes; je n’ai pas toujours la patience ni le goût de garder de vieux vins. Mon ami François Audouze ne m’en voudra pas trop, j’espère!

Je ne conserve sciemment que quelques bouteilles de vins doux des années de naissance de mes enfants. Mais finalement, il s’en garde malgré moi, par la grâce de ma négligence.

Je ne sais plus la date de l’embouteillage de Fino – avant 1996, en tout cas, puisqu’elle porte encore le nom de sherry en petit sur la collerette, ce qui est interdit depuis. Autre indice: la couche de poussière.

IMG_3331

La poussière est d’origine (Photo H. Lalau)

Sotolon, roi de Chypre

Ce midi, je l’ai ouverte. Avec les plus grandes craintes.

Et O divine surprise, c’est un grand vin!

Un grand vin pour amateurs, je veux dire. « Passant, va dire à Sparte que ce vin est plein de sotolon, d’amandes sèches, de figue sèche, et puis d’alcool, aussi ». Ma fille Joëlle, qui y a trempé ses lèvres, m’a dit qu’elle lui trouvait un côté liqueur de Monchéri. Sans jeu de mots. Elle n’a pas tort. Il y a du noyau de cerise là dedans.

Officiellement, il titre 17,5°, mais il en paraît plus. En finale, j’ai trouvé pas mal de notes de vieux bois, mais noble. C’est sec, aussi sec qu’un jour d’été sur les pentes du Troodos. Et presque aussi long que la ligne qui sépare Chypre en deux depuis… 1974.

Et maintenant, qu’allez-vous faire de cette information? Sans doute rien. D’abord, ce vin a plus de vingt ans, la dégustation est sans doute impossible à reproduire. Et puis, autant je suppose que si c’était Yquem, même par procuration, vous vous extasieriez, pour un fino chypriote, vous passerez sans doute à autre chose.

C’est là le drame de notre métier – on a beau être enthousiastes, on a beau militer pour le rapport-qualité prix, vouloir faire partager ses découvertes, en définitive, qu’est ce qui compte?

La notoriété du vin, d’abord – même si elle s’est faite il y a 100 ans autour de vins qu’on n’aimerait sans doute plus boire aujourd’hui. De Bordeaux ou de Bourgognes que nos ancêtres qualifiaient de grands parce que, par chance (appelons ça la magie du grand terroir), ils étaient meilleurs que les vins acides et verts à 11 degrés qu’on faisait alentour.

Je sais, je caricature, mais c’est pour la bonne cause. Au fait, puisqu’on parle d’histoire ancienne, je vous rappelle que dans sa fameuse « Bataille des vins » (1225), Henri d’Andeli, qui fait du Roi Philippe-Auguste le juge des excellences vineuses, lui fait citer au premier rang… le vin de Chypre (« qui n’était pas cervoise d’Ypres »). Mais cela ne nous rajeunit pas.

La notoriété et l’accessibilité

Ici, à Bruxelles, les Belges ne crachent plus sur le vin chilien – introuvable, il y a encore 30 ans, mais il faut dire que les marques (Casillero del Diablo, Gato Negro, Santa Rita…) ont fait beaucoup d’efforts. Les distributeurs belges aussi – on appelle ça de la location d’espace. Mais Chypre n’a pas cette force de frappe. Quant au marché français, n’en parlons pas. Les distributeurs de l’Hexagone semblent toujours penser qu’on les prendrait pour des traîtres s’ils osaient faire des infidélités au pinard national – même si les Français en boivent de moins en moins.

Mais je commence à pisser du vinaigre. Ce fino vaut mieux que ça.

Vous êtes encore là? J’ai décidément de bons lecteurs. Je lève mon verre de fino à votre santé, avec d’autant plus de gourmandise que je sais que vous n’aurez jamais ce goût dans votre bouche.

Peut-être même que j’en boirai une gorgée au Réveillon.

Je vous avais prévenus que c’était sadique.

Hervé Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

2 réflexions sur “Pour Noël: un Cyprus Fino

  1. L’activité intimement liée aux croisades a du faire connaître ces vins très tôt. La 3ème croisade, celle dite de Philippe Auguste, passe par la Crête et Chypre. Nul doute que les provisions d’eau ont été complétées par celles des vins locaux.
    De plus, à partie de 1291, l’Ordre du Temple établit son siège à Chypre. Les échanges avec le royaume ont sans doute été assez intenses. La bonne parole et l’aide aux pauvres croisés, ou pèlerins ordinaires, a du se doubler d’un commerce fructueux au cours duquel le vin a du jouer un rôle. De là, peut-être, date la notoriété des vins de Chypre.

    Hervé, en bon apôtre du vin, nous a transporté dans un monde inaccessible dont le rêve constitue la substance…

    Bonnes gorgées de vin du XIIIème siècle !!

    Georges

    J'aime

  2. Pingback: Vins mutés (ou pas) (3): L’autre trésor des Templiers | Les 5 du Vin

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s