Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Un sacré vin de garde!

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Dans le monde du vin, c’est un peu comme dans l’automobile, il y a les Rolls ( on en parle, mais on ne les conduit jamais), il y a les Italiennes de petite série, finies à la main, superbes, racées, mais pas toujours très fiables côté mécanique, et puis il y a les voitures du peuple. Sans oublier les 4×4. Et dans cette dernière catégorie, je distinguerai encore les SUV conçus pour la ville, pour frimer en conduisant le petit à l’école, et qui ne franchiront jamais d’autre obstacle que le trottoir du lycée, et puis les vrais tout-terrains – la vieille Land Rover de Daktari, pour ceux qui se rappellent encore du bon docteur et du lion Clarence.

Evidemment, on ne traite pas sa Lamborghini comme son Land Rover. Quand je lis, dans la littérature spécialisée, tous les soins dont on conseille d’entourer le stockage et la dégustation des vins de prix, je me dis que le vin est un produit relativement fragile, et digne de respect. Peut-être même que ce respect contribue au plaisir, comme l’attente profite à l’amour. Je veux dire: un vin que l’on entoure de précaution est certainement dégusté avec plus de précision; sans tomber dans un rite digne de la cérémonie du thé, veiller à la bonne température du vin lors de son stockage, et pour son service à table, lui choisir un bon verre, l’aérer, le humer, le faire tourner dans le verre, lui laisser le temps de se faire à votre palais (ou l’inverse), voila certainement autant de gages de succès.

Sauf que ce n’est pas toujours possible.

La preuve par le bar

Il y a quelques années, j’ai acheté un bar en teck, pour mettre sur ma terrasse. Les conditions sont malheureusement rarement propices à son utilisation quand je suis là, aussi a-t-il été longtemps remisé dans mon garage, avant qu’un jour, l’année dernière, je ne décide de le sortir. Il n’a pas plus servi pour autant.La semaine dernière, ma fille, qui organisait un anniversaire à une trentaine de kilomètres  de la maison, m’a emprunté le bar. Et puis, elle l’a rapporté chez moi. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, au fond du bar, bien rangée dans une des niches prévues à cet effet, une bouteille de vin. Une bouteille de vin rouge que j’avais mise là il y a quatre ans, quand j’ai acheté le bar, juste pour essayer les rangements. Et que j’ai oubliée pendant quatre ans.

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L’étiquette plissée vous indique à elle seule les conditions sévères auxquelles ce vin a été exposé… (photo © H. Lalau)

Toutes ces années, ce vin aura donc connu les températures (assez fluctuantes) de mon garage, et les odeurs de lessive de ma laverie. Puis les gros écarts de température de ma terrasse – soleil l’été, gel l’hiver, sécheresse, humidité. Inutile de vous dire qu’en ouvrant la bouteille (un 2009), j’avais plus que des craintes. Alors j’ai déployé un luxe de précautions pour la dégustation; oui, j’ai aéré le vin, oui, je l’ai un peu rafraîchi. Oui, j’ai sorti mes plus beaux verres. J’étais prêt, bien sûr, à faire preuve de beaucoup d’indulgence. Je m’attendais à une oxydation d’autant moins ménagée que je n’avais pas ménagé le vin. Et bien, rien de tout ça.

Couleur d’encre, nez très dense, qui s’ouvre sur la violette et les fruits noirs, bouche puissante, solaire, mais suave, des tannins lisses, pas mal d’épices, une belle longueur, j’avais affaire à un « beau bébé », certes, pas du genre petit marquis en dentelles, mais un beau vin tout de même, dans un style méditerranéen. Et prêt à boire.

En résumé, malgré des conditions pour le moins défavorables, mon 4×4 du jaja s’en était tiré avec les honneurs. Il s’était joué de toutes les ornières.

Mais quel était ce vin? Un Jumilla, Olivares Altos de la Hoya 2009.

Si vous n’avez jamais entendu parlé de cette appellation, un petit aide mémoire. Jumilla se trouve à cheval sur les provinces de Murcia et d’Albecete, au Sud -Est de l’Espagne, donc, mais déjà un peu dans l’intérieur. C’est le royaume du Monastrell, un cépage que l’on rapproche souvent du Mourvèdre, mais mon ami Marc conteste ce rapprochement, sur la base de caractéristiques assez différentes dans le cycle de maturation de la vigne. Je ne trancherai pas ce noeud gordien, je  botterai en touche en disant qu’il pourrait s’agir de cousins, ou bien de deux variantes qui se sont adaptées à des environnements différents (très sec, pour Jumilla), surtout en termes d’altitude. Le domaine d’où est issu cet Altos de la Hoya, comme son nom l’indique, culmine à 800 m. A titre de comparaison, c’est deux fois plus que la majorité des vignes de Savoie. En résumé: étés caniculaires, hivers froids. Peu de précipitations.

L’appellation a un autre originalité: elle a été épargnée par le phylloxéra jusque dans les années 1990.

On n’a jamais trop compris pourquoi – son isolement, peut-être. Le puceron l’a tout de même finalement envahi, et le vignoble a été progressivement replanté. Il reste cependant bon nombre de vignes franc-de-pied. Dont le Monastrell.

Est-ce la résistance de ces vieux ceps qui explique la résistance du vin aux mauvais traitements que je lui ai (involontairement) infligés? Je ne peux pas le prouver, mais je ne peux pas l’exclure. C’est peut-être une question de polyphénols. D’alcool. Ou bien c’est juste une question de chance!

Alors je ne vous conseille vraiment pas de faire comme moi. En matière de conservation et de dégustation du vin, il vaut toujours mieux en faire trop que pas assez.

Mais quand même, à l’heure où les vins classés se vendent à des prix indécents pour le commun des mortels (OK, je rabâche), et alors qu’on prétend toujours (à tort, je pense) que le potentiel de vieillissement est la marque du grand vin (ce qui est injuste pour les grands vins jeunes), je trouve qu’on devrait inventer un nouveau classement pour les vins solides, les vins « heavy duty », les vins qui ne craignent ni le froid ni le chaud, ni les bêtises de leurs propriétaires. Et pas forcément chers. Je propose la mention Cru Couillu.

Hervé « Jumilla » Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

2 réflexions sur “Un sacré vin de garde!

  1. Il y a des vins de monastrell intéressants sur Jumilla et Yecla (camphrés, tanniques, préservant une certaine fraîcheur).

    A noter un rouge passerillé succulent, le fondillon, Très beau (mais assez cher) chez Casta Diva (Alicante/Murcie), en vintage ou même en solera.

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