Je peux avoir un rosé-pamplemousse à la place?

La scène se passe cette semaine dans un restaurant d’autoroute. Mais pas n’importe lequel – un établissement d’un certain standing, pour la catégorie, et qui propose une belle carte de vins pas chers. Elle me rappelle celle des Mercure – on verra que ce n’est pas fortuit.

Sur l’ardoise au mûr, il y a l’offre de la quinzaine, le second vin du Château Talbot, Le Connétable, à prix tout doux. Hasard ou positionnement délibéré, c’est plutôt bien vu, car nous sommes sur l’Autoroute des Anglais, et certains se souviennent peut-être que leurs ancêtres ont vendangé l’Aquitaine. Bien avant Porto ou l’Australie. D’ailleurs, avant d’être une marque de voiture… et une cuvée de Saint Julien, Talbot était un chef de guerre anglais. Scoop de la semaine: il est mort à la bataille de Castillon, ce qui ne nous rajeunit pas.

En contrepoint, sur ma table, il y a un dépliant pour  le « menu express »; avec en promo, une bouteille de Coca-Cola gratuite. Pas vraiment slow food, dans l’esprit. Et pour le repas gastronomique français, je repasserai.

D’ailleurs, côté eau, en grande bouteille, il n’y a que de la Sanpé. Dommage pour le touriste qui aimerait buller hexagonal, mais l’enseigne a un « Accor » avec Nestlé Waters.

La jeune Américaine avec bébé qui dîne à côté carbure au Nestea. Il faudra vraiment que j’essaie avec un steak.

Son mari, lui, mange à la Heineken. Il y avait aussi de l’Affligem à la carte, mais pourquoi prendre des risques? Et puis à quoi ça servirait qu’Heineken arrose les grands événements sportifs, si c’est pour que l’Américain-moyen-qui-fait-l’Europe choisisse une bière d’abbaye?

Pour que mon bonheur soit complet, mon autre voisine (française, 30-35 ans) demande à la serveuse si, en lieu et place des vins sur la carte, elle peut avoir un rosé-pamplemousse. Qu’elle reçoit et boit avec délectation, sur une salade et des pâtes.

Qui suis-je pour lui gâcher son plaisir?server

Ne comptez pas sur moi pour en faire la promo

Morale de l’histoire: je ne dois pas surestimer l’impact de mes articles. Ni prendre mes désirs pour des réalités.

Je ne suis qu’une goutte dans l’océan de l’information, un tout petit point dans la galaxie de la communication. La plupart des gens ne me demandent rien, ils ne m’ont pas attendu pour boire du vin ou ne pas en boire. Il est illusoire de vouloir transmettre ses expériences et ses passions, en tout cas au plus grand nombre; tout juste peut-on donner envie à certains, parfois, d’essayer un vin, un cépage, une origine. Parce qu’on aura trouvé les mots justes, la sincérité qui fait mouche, pour ces buveurs-là. Il ne faut pas en demander plus.

Entre les adeptes de l’aromatisé et les collectionneurs d’étiquettes, entre les blogueurs qui savent tout et les distributeurs qui cassent du prix, entre les classiques qui ronronnent et les avant-gardistes qui ostracisent, entre la publicité et le buzz, entre la vulgarité du pinard et la préciosité des vins d’initiés, il doit bien y avoir une petite place pour une critique viticole indépendante et ouverte, mais quant à dire que c’est moi qui sais la faire…

Oui, le doute m’habite. J’ai longtemps voulu croire qu’il était salutaire, voire créateur. Aujourd’hui, je me demande vraiment à quoi sert d’étaler des mots sur la page virtuelle, de passer du temps, de se mettre en frais, de se mettre en danger, d’affronter les commentaires de courageux anonymes, les vagues échos de Facebook (auquel je me refuse toujours de m’affilier), ou pire peut-être, l’indifférence de celui pour qui, hors de Bordeaux et de Beaune, pas de salut.

Et puis je pense au vigneron ou à la vigneronne pour qui, peut-être, un bon commentaire sera comme une reconnaissance; celle d’un travail bien fait, celle d’une différence; et l’annonce, pour le consommateur, d’un bon moment partagé.

Alors je repars au front. Il y a mieux à faire que de pleurnicher.

Hervé Lalau

22 réflexions sur “Je peux avoir un rosé-pamplemousse à la place?

  1. Je te suis, Hervé. Pour moi aussi, le « front », c’est poser des questions, susciter de l’intérêt, enclencher une découverte, la partager, raconter, informer… Pas facile, même par les temps qui courent où l’intolérance est reine, mais je trouve qu’avec notre équipe de bras cassés on y arrive pas trop mal. 😉 On mériterait une Légion d’honneur qu’on la refuserait sur le champ… Et c’est tout à notre honneur. Tiens, tout ça me rappelle un papier de 2011 : https://les5duvin.wordpress.com/2011/08/25/tabernak-mais-pourquoi-je-fais-ce-metier-a-la-con/
    Belle fin d’été. Et surtout, prépare ton pique-nique si tu prends l’autoroute…

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  2. Luc Charlier

    Mon bon Hervé, Christine parcourt 40.000 km par an. Moi, depuis peu, à peu près la moitié. Ce temps « perdu » n’est pas consacré à la vigne, hélas. Et pourtant, nous nous arrangeons pour ne JAMAIS nous arrêter dans les restaus d’autoroute ni acheter quoique ce soit dans les magasins des aires de repos. Idem pour les carburants, il y a toujours une alternative proche.
    La nostalgie du bon nous habite, Michel le souligne. Sommes-nous une « fin de race » ?
    Il me semble que les pires prévisions des films de science-fiction des années ’70 se réalisent, au même titre que tout ce que da Vinci ou Jules Verne avaient imaginé.
    « Petit robot qui va venir, il est joli, ton avenir » … c’était en 1975.
    Ironie du sort : tandis que je cherchais la date de sortie de la chanson de Maxime, un « pop-up » vantant les courses en ligne pour Carouf a complètement bloqué mon vieux PC, surgi de nulle part. Et il n’avait même pas la touche d’un aigle noir.

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  3. Jo Jacob

    Désespérez pas Mr Lalau ( et les 4 confrères ) ! Vous avez des lecteurs , pas nécessairement oenophiles avertis , qui agrémentent leur cave au fil de vos articles … avec l’aide des sympathiques vignerons pour trouver un caviste à Luxembourg ou Thionville ou Metz . Pas toujours simple !!

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  4. Hervé, il est grand temps que tu profites des vacances, tu nous fais une petite déprime. Comment peux-tu encore confondre Publicité et Information? Ceux qui vous lisent, vous les 5duvin, cherchent de l’information avec des humeurs différentes. Si tu veux que ton message batte la concurrence à Nestlé, il va falloir casser la tirelire et chercher les mots qui choquent. Rien à voir avec le goût, tu le sais. Le goût est culturel, il n’est pas distribué à tout le monde et surtout pas au plus grand nombre. Une semaine par an pour le découvrir ça ne fait pas de nos enfants de futurs gastronomes. Eduquez, éduquez, il en restera toujours quelque chose.

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  5. Nadine, merci.

    Toi, tu fais la différence. Moi aussi, d’autres encore. Mais plus la grande masse des consommateurs, hélas. D’ailleurs, même dans ce qui s’annonce comme de l’info, dans la presse, se cache parfois, souvent même, de la communication.
    Mais tu as raison, j’aurais besoin de vacances.

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  6. georgestruc

    Quel pessimisme, Hervé… Le combat pour apporter la connaissance, ou plus modestement l’information, à ceux qui veulent bien lire ou tendre l’oreille, est vieux comme le monde. L’opiniâtreté seule est payante. Jusqu’à ce que le découragement l’emporte momentanément lors d’une phase de basse pression atmosphérique. Tiens, à propos, je fais un peu d’oœnotourisme à l’échelle du Syndicat d’Initiative de ma commune vauclusienne. Objectif : enrichir les participants, les émouvoir, les inciter à questionner, ce qui devrait normalement les transformer en passeurs d’information. La goutte d’eau sur le buvard, qui s’étend, qui s’étend. Le retour n’est pas mesurable, trop dilué, impossible à quantifier, mais on espère que cette minuscule goutte d’eau, ajoutée à toutes les autres, aura des effets bénéfiques. Hier, beau temps, petit mistral, il y avait des belges dans le groupe que je pilotai. Amateurs de vins. Ils ignoraient l’existence de In Vino Veritas et des brillants auteurs des articles que contient ce périodique. Réparation faite aussitôt (je peux avoir une réduction sur mon abonnement 2015 ?…joke…). Mais leur découverte de nos vins s’est traduite par une détermination à revenir l’année prochaine, pas forcément dans notre commune, mais aux alentours pour approfondir leur connaissance de notre espace rhodanien méridional. C’est « trois fois rien » (mieux que « rien du tout » car un « petit rien » c’est tout de même quelque chose) et cela nous incite à recommencer encore et encore, modestement, sans casser les chaises, sans gueuler, en prenant des tacles quelquefois (ah ! la jalousie…).
    Quant à la restauration autoroutière, elles est faite uniquement pour apporter les calories nécessaires à la poursuite du voyage. Vive l’avènement des cachets de nourritures prêts à l’emploi, à avaler avec un peu d’eau, et la chose sera dite. Et pourtant, lors d’un déplacement vers la champagne il y a peu d’années, en compagnie d’amis qui sont des becs fins, nous avons été épatés par la qualité de la cuisine qui nous a été servie et par l’éclectisme de la carte des vins, dans un restaurant autoroutier. Chapeau !! Comme quoi, certains exceptions peuvent exister, mais si rarement. D’ordinaire, nous sortons de l’autoroute pour aller dans une resto de village sympa et on prend le temps nécessaire pour cela.
    Allez, Hervé, un bon coup de CdR village et le soleil va regagner votre cœur tout en vivifiant votre esprit !!

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  7. Je signale au moins une autoroute (sans péage) que l’on peut quitter en traversant la Lozère ou l’Aveyron vers des villages « aires de repos » avec des boulangers, des charcutiers, des bistrotiers, des restaurateurs de qualité. Ces « sorties » rendent le voyage autoroutier bien plus agréable !

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  8. Ping : Je peux avoir un rosé-pamplemousse à la place? | Anthocyane

  9. Frederic

    Iaorana Hervé (bonjour en Polynésien), même au bout du monde nous suivons ton blog, car à des années lumières des terroirs si appréciés sur nos tables Tahitiennes, nous avons toujours soif de connaissances sur ce breuvage divin qui nous rappelle nos origines.
    Fred.

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  10. Merci Frédéric.
    Pour info, j’ai rencontré à Cahors un vigneron tahitien, Heifara Swartvagher, qui a épousé une Cadurcienne. Le couple produit une très belle gamme, au Château Saint Sernin. Dont une cuvée habillée à la polynésienne, Mana – très beau fruit.

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    1. Frederic

      Oui effectivement, sur l’ile de Rangiroa, un défi technique de taille sur un atoll au milieu de l’océan Pacifique … Les vins sont sans grands intérêts, le blanc est celui qui sors du lot, 2 récoltes par an, … à visiter lors d’un périple dans nos iles.

      Fred

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  11. Pour info, « le nouveau règlement européen 251/2014 sur les vins aromatisés (applicable à partir du 28 mars 2015) prévoit le développement d’indications géographiques spécifiques à ces produits », me dit l’ami Norbert, généralement très bien informé.

    Je me demande si les arômes devront provenir de l’aire d’appellation.
    A titre perso, je trouve que cela risquer de discréditer encore un peu plus les appellations.
    Et n’accusons pas « Bruxelles ». Ceci a été demandé par les producteurs – qui sont le plus souvent aussi des producteurs de vins.
    Le principe: pourquoi pas? Les appellations deviennent de plus en plus une sorte de droit acquis.
    D’ailleurs, on n’en supprime jamais, même les moins valables.
    Ecoeurant.

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    1. georgestruc

      Impensable !! mais où va-t-on ? Difficile de prétendre, Hervé, que l’arôme pamplemousse ou mangue sera en provenance de l’aire d’AOC dans laquelle le vin est produit…

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  12. Cet été, sur la terrasse de mon bar à vins : « un rosé pamplemousse, s’il vous plaît » « désolé madame, je n’en ai pas. » « Mais c’est bien un bar à vins ici non? » « Oui madame, et c’est pourquoi je n’ai pas de rosé pamplemousse, je ne fais que des bons vins. »

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