Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Alerte ! On manque de raisins !

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Tandis que je ramassais avec mes camarades associés les belles grappes de Carignan 2014 qui font la renommée internationale (je blague) de notre micro vignoble du Puch, à Tresserre, alors que je méditais sur le peu de production de certains de nos pieds, je ressassais dans ma tête le film d’une conversation passée ce printemps avec l’ami Hervé Bizeul dans sa pimpante cave-bureau d’une zone artisanale coincée entre Rivesaltes et l’entrée (ou la sortie) Perpignan-nord de l’autoroute La Catalane.

Hervé Bizeul songeur au Clos des Fées. Photo©MichelSmith

Hervé Bizeul songeur au Clos des Fées. Photo©MichelSmith

Serions-nous en train de manquer de raisins, m’étais-je alors demandé ? Quand on voit que les vols de vendages se multiplient ici et ailleurs, on est en droit de se poser des questions. C’est si vite fait, la nuit, avec une machine à vendanger… ou avec lampes frontales. Vous ne me croyez pas ? Voyez donc ici… Ou là. Ou encore là. La chose commence à être flagrante dans le Sud où nous manquons désespérément de raisin. Paradoxal, n’est-ce pas, dans une région qui débordait de vignes il y a 40 ans. Pas très étonnant quand on a incité pendant des années à l’aide de primes à arracher la vigne sans remplacements, sans aucune vision d’avenir. Résultat, faute de vignerons, c’est la jachère pour une bonne partie du vignoble.

Vieilles vignes traditionnelles du côté de Tautavel. Photo©MichelSmith

Vieilles vignes traditionnelles du côté de Tautavel. Photo©MichelSmith

Et puis, l’autre jour, lors de mon petit déjeuner pris sur le pouce comme d’habitude tout en feuilletant le dernier numéro de La Vigne (N° 267), après avoir zappé sur le dossier «Souches à malo» (dédicace spéciale à mon ami David…), je suis tombé sur un papier instructif et pertinent où il était question de matière première, le raisin.

En bonne journaliste spécialisée, Chantal Sarrazin nous narrait l’histoire d’un négociant de Violès (Vaucluse), la maison Lavau, article qui mettait en exergue, à mon sens, toute la difficulté qu’ont les opérateurs actuels, qu’ils soient gros, moyens ou petits, à s’assurer de pouvoir trouver une denrée de base – le raisin – lequel se raréfie par les temps qui courent, notamment depuis les petites récoltes cumulées de 2012 et 2013 dans la Vallée du Rhône. Il en résulte que désormais, cette maison s’est sentie obligée de signer bien avant la récolte, sans en connaître la qualité, des premiers contrats d’achats de raisins en offrant aux vignerons (coopérateurs, par ailleurs) un premier paiement. À ma connaissance, même en Champagne où le raisin vaut de l’or, je n’ai pas d’autres exemples où cela se produit aussi tôt. À moins que le négociant ne tienne pas à ce que cela se sache, évidemment. Avant, on pouvait faire une promesse d’achat «sur pieds» en allant constater l’état des grappes une ou deux semaines avant les vendanges, mais là, un mois ou deux avant la récolte, cela me semble relever d’un nouvel état d’esprit, d’autant que les vignerons en question sont coopérateurs.

Nouvelles vignes sur échalas du côté de Saint-Chinian. Photo©MichelSmith

Nouvelles vignes sur échalas du côté de Saint-Chinian. Photo©MichelSmith

Entendons-nous, il ne s’agit pas là d’évoquer la qualité, mais de s’attarder pour une fois sur la quantité. Dans la tête des amateurs purs et durs, les faibles rendements sont synonymes de qualité, soit. Mais cette réflexion, valable pour les petits domaines producteurs de vins pour esthètes commercialisés à un prix conséquent, ne s’applique pas dès lors que l’on parle du vin en général, de vins à boire, de vins festifs, de vins de tous les jours et même de vins d’exportation pour les gros marchés où il reste encore une forte demande. Chez nous, en Languedoc, les conséquences des épisodes de grêle et de sécheresse font que la récolte 2014 sera faible alors que les stocks sont au point zéro et que certaines caves n’ont déjà plus de 2013 à la vente en rosé comme en blanc depuis le début de cet été. Dans l’Hérault et l’Aude, on estime que la baisse tournera autour de 30 % par rapport à 2013 qui était une année correcte, sans plus (en faisant toujours abstraction de la qualité), et le plus grave c’est que cette baisse perdure depuis le tout début des années 2000. Or, si nous ne pouvons vendre du vin aux opérateurs mondiaux, d’autres pays ne se priveront pas de le faire. Et ils sont déjà fort actifs.

Vignes irriguées du côté de Maury. Photo©MichelSmith

Vignes irriguées du côté de Maury. Photo©MichelSmith

Je n’ai pas le temps de m’y pencher plus à fond, mais il y a fort à parier que cette situation qui conduit à une forte baisse de production, en gros à un manque de plus en plus flagrant de raisins, affecte peu ou prou les départements voisins comme les Pyrénées-Orientales, le Gard et probablement l’Ardèche, la Drôme et le Vaucluse. Si le lecteur à quelques informations sur ce sujet, je le remercie par avance d’éclairer notre lanterne.

Hervé Bizeul, quant à lui, en plus d’être un excellent vigneron, possède des talents d’analyste. Il ajoute quelques éléments de réflexion sur l’état actuel de notre vignoble. J’espère ne pas trop dénaturer ses propos que je résume ci-après.

  • Le vieillissement de la population viticole fait que, hélas, les vignerons qui partent à la retraite ou qui décèdent ne sont que très rarement remplacés par des jeunes.
  • Les vignes elles aussi vieillissent. La plupart, remarquablement bien plantées et bien entretenues par une génération de viticulteurs durs à la tâche et consciencieux, ont été capables de tenir plus de 60/80 ans, et certaines bien au-delà. Les nouvelles vignes sont à quelques exceptions près mal plantées et peu entretenues au point qu’il faut les remplacer plus souvent tant leur durée de vie est écourtée.
  • Le désinvestissement viticole en général, corolaire de ce qui est dit précédemment, vient s’ajouter au marasme. Par exemple, par manque de bras qualifiés, par manque de motivation aussi, très souvent on ne remplace plus la vigne mal taillée et malade. En gros, on délaisse son vignoble. Une fois ces paramètres pris en compte on pourrait se préoccuper de l’aménagement rationnel et moderne du vignoble. Conduire la vigne de manière à laisser passer le tracteur et la machine à vendanger sans abîmer les ceps et, dans les zones touchées par la sécheresse, opter pour une irrigation qualitative très limitée dans la saison. Cela permettrait au moins d’assurer une bonne production de raisins destinés à la production de bons vins quotidiens.

Hervé Bizeul dit encore plein de choses intéressantes sur le jeu collectif d’une appellation, par exemple, sur la représentativité de nos vins sur le marché mondial, sur la grande distribution, les cavistes, etc. Si seulement on pouvait le filmer et en faire un documentaire instructif ! Je lui conseille d’ailleurs, le jour où il en aura le temps, de pondre un rapport sur les perspectives de la viticulture dans le Sud à la manière d’un Jacques BerthomeauToujours est-il que dans le Roussillon, comme dans le Languedoc, les courtiers sont plus que jamais à l’affût, tandis que des négociants tel le Bordelais François Lurton bichonnent leurs vignes du Sud et y ajoutent l’irrigation afin d’assurer l’avenir. Quant à notre récolte, celle du Puch, elle ne dépassera pas 15 hl/ha.

Michel Smith

PS – Notre intrépide et courageux  cycliste à la moustache argentée, j’ai nommé Jim Budd, vient d’achever sa descente de Loire à vélo pour la cause du cancer. Après plus de mille kilomètres, il s’est posé à La Baule et si vous allez sur son site, j’espère que vous ferez preuve d’un peu – de beaucoup – de générosité pour mieux soigner ces enfants qui parfois meurent du cancer.

Cheers Jim ! Avec un coup de Muscadet, of course. Et bises aux Luneau !

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

7 réflexions sur “Alerte ! On manque de raisins !

  1. Les achats de raisins, tels que les décrit Chantal Sarrazin, deviennent de plus en plus fréquents, tout au moins dans la région qui est la mienne, le Vaucluse. Et ce mode de transaction possède un aspect très pervers : les viticulteurs abandonnent les caves coopératives tout simplement en raison du fait que l’acheteur de raisins offre un prix plus rémunérateur et abonde de façon précoce une trésorerie toujours un peu essoufflée.

    On peut prédire la disparition des coopératives d’ici quelques années si ce phénomène s’amplifie et on ne voit pas ce qui le freinerait (sauf plus de solidarité et/ou fidélité entre les coopérateurs et leur outil de travail ? Peut-être…). Des exemples locaux de coopératives en difficulté, en particulier par suite de désertions (causes multiples, mais ce facteur joue fréquemment un rôle déterminant) illustrent bien cette situation. Le comble survient lorsque des coopératives voisines jouent la concurrence, l’une offrant une meilleure rémunération que l’autre… sur des critères infondés.

    Une pratique à surveiller de très près, étant donné les conséquences économiques et sociales qu’elle entraîne. Et je ne parle pas de la traçabilité des raisins ainsi achetés, en termes de respect des aires d’AOP…

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  2. Hasard des dégustations, Michel, nous parlons tous les deux d’Hervé Bizeul ce matin, toi ici et moi sur mon blog perso au travers de son Clos des Fées Vieilles Vignes, que j’ai découvert à Narbonne la semaine dernière grâce à Sarah Hargreaves.
    Hé bien c’est pas mal du tout!
    http://hlalau.skynetblogs.be/archive/2014/09/25/clos-des-fees-2013-vieilles-vigne-8290117.html

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  3. Vous avez vu le boulot que c’est, obtenir du beau raisin ? Et vous avez vu comme c’est difficile, vendre du vin à un prix décent, d’autant plus coûteux à produire que le rendement est petit ? Le consommateur ne doit pas prendre en compte ce dernier point, estime David Cobbold. Je peux comprendre ce point de vue. Mais pour le producteur, il faut arriver à vivre de son travail, et – idéalement – sans aide de l’état (autre débat). Dans les régions arides, il ne faut pas s’étonner que le raisin se fasse rare.
    Moi, ma vision est simple (simpliste): le plus dur, c’est de faire pousser le raisin et de le mener à maturité optimale. Tous ceux qui commencent en aval de ce stade TRICHENT, éthiquement. Ils gagnent leur vie sur le dos des autres. C’est super-facile d’élaborer du bon vin au départ de bons raisins. Les « vignerons de génie », « vignerons de l’année etc … », c’est de la foutaise. Notez que le dentiste qui marge X 3 sur les prothèses triche aussi: c’est son mécanicien dentiste qui le fait vivre. Comme je ne suis jamais favorable aux interdits, je ne plaide pas du tout pour l’interdiction d’acheter du raisin. Mais j’encourage très fortement les consommateurs à n’acheter du vin que chez ceux qui produisent leur raisin eux-mêmes, qu’ils soient en cave particulière ou en cave coop. Ce n’est pas demain la veille, hélas ! Hervé (Lalau) a raison: il n’y a pas de « communauté vigneronne ». Chez nous aussi, c’est la « lutte des classes ». L’opposition n’est pas du tout entre les régions, ni même entre les « modes de culture » (quoique). La rivalité et les clivages dépendent uniquement de la taille des exploitations, des modes de commercialisation et des « missions ». Ernest Gallo avait comme slogan: « I don’t want part of the business, I want all of it ». En gros, beaucoup de vignerons produisent avant tout du bon vin (ou en tout cas s’y emploient) et essaient d’en tirer un profit, si possible. A l’inverse, beaucoup de structures dégagent d’abord une marge bénéficiaire, et adaptent leur vin dans ce but. Ces vers ces derniers que vont toutes les attentions: celle des journalistes (heureusement de moins en moins influents), celles des interpro (au pro rata des cotisations versées, c’est logique), celles des pouvoirs publics et, bien entendu, celles de la GD, premier vendeur de vin au monde, hélas!

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  4. Sorry, il fallait écrire « C’EST vers ces derniers … etc ».

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  5. Et ton raisin, Luc, cette année, il est comment?
    Tu referas de bons blancs?

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  6. Les seuls bons plans, comme tu le sais, Hervé, sont quinquennaux, ou alors du Pays Nantais. Le raisin est rentré, tout rentré, alors que les autres années je commençais à peine. Blanc: RAS. Carignan: joli nez des moûts mais tout petit degré et acidité importante (pH < 3,3 avant malo) . Grenache (un seul : celui du Clots d'en Couloms à Saint-Paul): sans doute le plus élégant moût que j'aie jamais vendangé (rentré à 1098 de densité, soit juste en-dessous de 15 vol%). Moi, je sais déjà comment seront les vins, mais je ne vous en parlerai qu'une fois les FML terminées: il ne faut pas vendre la couleur de la pruine avant d'avoir pressé ses marcs.

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  7. Je vais faire le trublion de service. Si le raisin vient à manquer, jusqu’à quel point cela favorise t’il ceux qui restent et donc qui devront satisfaire une nouvelle demande ne trouvant pas ses vins ailleurs ? Bref : de futurs rois du pétrole ?
    Ou alors, vue négative des choses : cela entraîne irrémédiablement la région à une mort lente, les amateurs désertant ces AOC qui n’arrivent plus à tenir debout via des familles qui arrivent à en vivre correctement et via de nouvelles générations que ce travail n’effraie pas trop ? Bref : une image de plus en plus ternie ?

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